En Suisse, les salles de concert et les vins ont quelque chose en commun : les Français n’en parlent pas assez, et c’est plus que dommage. Pourtant, paisiblement posée sur la rive du Léman, la débonnaire Lausanne se met, à la nuit tombée, à vibrer au rythme de la sono du Romandie. Ce qui nous donne l’occasion de réparer une injustice, légère mais réelle, en donnant la parole à ces Suisses tout sauf neutres.

Ce légendaire club, héritier des mouvements contestataires et alternatifs qui ont animé Lausanne depuis les années 80, fête cette année ses 15 ans. Et l’une de ses principales particularités est de fonctionner sur un mode associatif : du barman au photographe, tous ceux qui s’y activent lors des soirées sont des bénévoles, rétribués en consos, places de concert ou invitations.

Rencontre avec Adrien Funk (président d’…e la nave va, l’association qui gère la salle), Alicia Paladino (co-programmatrice), et Diane Delallée (respo IT) pour évoquer l’histoire du club, la scène musicale suisse actuelle, et d’apprendre quelques mots de vaudois.

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©Maoya Bassiouni

Rappelons quelques chiffres : le Romandie c’est, rien que pour l’année dernière, 27 000 spectateurs, 131 soirées, 120 groupes et artistes, tout ça pour seulement 4 permanents (à temps partiel) : Comment vous faites pour être si peu et en faire autant ?

Adrien : Effectivement, ça ne fait que 4 personnes (plus un stagiaire), mais on est une quinzaine au comité : c’est lui qui prend toutes les décisions pour tenir le club, se charge de la programmation et de l’administration, tandis que le reste est géré par les bénévoles. En plus du comité, on a une force d’environ 100 à 150 bénévoles qui tournent pour tenir le bar, la caisse, prendre les photos, préparer les repas… les 4 personnes du bureau sont loin de représenter toute la force de travail du Romandie. Et jusqu’à présent, tout ça ne fonctionne pas trop mal !

Tenir un bar, c’est un métier ! Pour une salle aussi importante, ça a déjà posé problème ?

Diane : le but du Romandie, ce n’est pas d’être uniquement avec des professionnels. Certains nouveaux ont besoin de temps pour s’adapter, il y a des dérapages, mais ça fait partie de l’associatif. Le but c’est d’essayer que tout le monde trouve sa place. On cherche justement à faire en sorte que les bénévoles apprennent ce que c’est que d’être derrière un bar.

Alicia : le coté associatif permet à tout le monde de venir et de se former. Beaucoup de gens découvrent un métier, un milieu, au Romandie, et ensuite en font leur profession, notamment dans les métiers techniques.

Adrien : beaucoup d’autres clubs du réseau Petzi [association faîtière représentant 190 salles de concert et festivals en Suisse] fonctionnent également sur le bénévolat, mais ils sont soit plus petits que nous, soit leur professionnalisation est allée plus loin : ils peuvent par exemple rémunérer ceux qui tiennent le bar entre 2h et 6h du matin, sans quoi ils ont du mal à trouver des volontaires. Mais si tu fais le rapport entre le nombre de soirées par semaine et le ratio de bénévoles, on est effectivement un cas unique en Suisse romande. Si ça donne envie à des gens, on est toujours à la recherche de nouveaux volontaires ! Suffit de s’inscrire sur le site. On tient d’ailleurs à remercier certains de nos bénévoles, qui sont carrément héroïques, qui viennent depuis Genève, Neuchâtel, Yverdon… et qui tiennent le bar jusqu’à 6 h pour ensuite se taper une heure 30 jusqu’à chez eux.

©Milo Keller

Votre dossier de presse comporte une mention sibylline à l’irruption de « dizaines de membres et de sympathisants d’e la nave va au Conseil Communal » en juin 2001 pour y exposer leurs revendications. On voudrait plus d’explications.

Alicia : t’as pas vu la vidéo ? Elle doit se trouver sur internet. En fait, la Dolce Vita [salle de concert ouverte en 1985 et issue du mouvement alternatif du début des années 80 «Lôzane Bouge »] a fermé en 99, et Lausanne c’était vraiment mort. Tu avais bien quelques bars qui fermaient tous à 1h, le Mad, et certains squats, mais c’était un peu limite. Les plus jeunes de la Dolce se sont formés en association (…e la nave va). Mais à l’époque, la ville avait le projet de construction des Docks [salle de concert de grande capacité, ouverte en 2005], déconnectés des envies de la jeunesse lausannoise, et ne les a pas écoutés. Ils ont commencé à faire des concerts itinérants (voire sauvages) puis se sont invités à une séance du conseil communal, avec une sono et des masques d’Elvis. Ça a fini par payer !

Comment sont vos relations actuelles avec la ville ?

Alicia : ce qui est vraiment drôle, c’est que le mec qui parle dans la vidéo, et qui était président d’…e la nave va à l’époque, bosse pour la ville de Lausanne, au service de la culture !

Diane : maintenant, les relations avec la ville sont très bonnes : elle nous a mis ce lieu à disposition, les subventions permettent de payer le loyer, et on doit juste s’assurer de pouvoir faire tourner le club derrière. On est maintenant reconnus comme faisant partie du paysage culturel, les relations sont cordiales.

Adrien : on a un dialogue assez constructif avec eux : ils se sont rendus compte que c’était un lieu complémentaire aux Docks, qui n’attire pas le même public, et la pratique montre que la ville avait besoin de ça. Tant que le comité fait en sorte que tout se passe bien, la ville nous considère comme un lieu utile.

“Il y a pas mal d’endroits en Suisse et en Europe qui ont notamment des problèmes de voisinage, et notre avantage, c’est qu’on n’a pas de voisins”.

Vous ne craignez pas une sorte d’hygiénisation des salles de concert, comme l’Espace B ou la Mécanique Ondulatoire ont pu en être victimes à Paris ?

Diane : la ville ne nous impose aucun choix de programmation ou d’organisation. On a une liberté d’expression qui est assez forte. Lausanne est la capitale culturelle suisse romande, et ils le savent, ont une volonté de laisser les lieux culturels et musicaux s’exprimer.

Adrien : il y a pas mal d’endroits en Suisse et en Europe qui ont notamment des problèmes de voisinage, et notre avantage, c’est qu’on n’a pas de voisins [le Romandie trône sous les arches du Grand-Pont qui enjambe la place de l’Europe, avec le bitume de l’avenue et quelques pigeons pour seuls voisins, Ndr]. Tant que les clients ne font pas n’importe quoi devant l’entrée, on n’a aucun problème, ce qui n’est pas le cas de l’Usine à Genève ou du Fri-Son à Fribourg.

Comment vous vous définissez par rapport aux autres membres du réseaux Petzi [qui inclut notamment l’Usine et Fri-Son, mais également la Rote Fabrik zurichoise] ? Ils sont dans la même situation ?

Adrien : C’est le truc en Suisse : chaque ville décide de sa politique culturelle. Il y a des grandes lignes définies au niveau des Cantons, mais ensuite tout est décidé au niveau des municipalités. Du coup c’est assez difficile de tirer des généralités : chaque ville fait différemment, a des méthodes de discussion avec les associations différentes. L’Usine a eu pas mal de problème avec Genève, l’Amalgame a plutôt de bon contact avec les autorités à Yverdon-les-Bains… Fri-Son ils s’entendent aussi plutôt bien, mais vu que c’est la ville qui décide, ça dépend aussi des législatures. L’endroit où ils sont installés a vu beaucoup de nouvelles constructions, et forcément ça a posé des problèmes de voisinage.

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Il y a des villes cool, pas cool ?

Diane : globalement Lausanne c’est cool. L’Usine a eu des problèmes, mais ils sont très contestataires, du genre à descendre dans la rue, chose que nous on n’est plus amenés à faire à Lausanne. Justement parce qu’on est plus habitués au dialogue.

Adrien : c’est notre côté suisse, alors que c’est la culture française qui déteint à Genève ! La Suisse alémanique a aussi généralement un esprit un peu plus alternatif.

Alicia : Berne c’est très calme. Mais ça reste assez alternatif, assez riche. Il y a la Reitschule, mais eux pour le coup ont eu pas mal de soucis.

La programmation de la saison dernière affichait 49% de groupes suisses. Est-ce que c’est une façon pour vous de donner leur chance à des groupes locaux et émergents, à l’époque où les maisons de disques ne signent plus que des artistes ayant déjà une certaine expérience ?

Alicia : c’est surtout historique. Ça a toujours été dans l’ADN du club de défendre la scène locale, c’est dans les statuts de l’asso. Mais on a aussi une chance que d’autres lieux n’ont pas forcément, c’est que les groupes internationaux qu’on programme ne sont pas si renommés que ça et ne tournent pas avec d’autres groupes. Au contraire, certaines salles n’ont pas le choix de la première partie, qui est imposée par la tête d’affiche. On a beaucoup de marge de manoeuvre pour ça, ce qui nous permet de mettre plein de groupes suisses.

Adrien : et offrir une scène aux groupes locaux contribue aux bons rapports qu’on entretient avec la ville.

C’est le moment de la question frouze [français] : vous recommanderiez quels groupes et artistes suisses à faire découvrir à l’étranger ? C’est quoi, vos coups de cœur du moment ?

Alicia : en ce moment, Emilie Zoé a sorti un nouvel album, qui est vraiment incroyable, je l’ai écouté quatre fois ce week-end. J’aime beaucoup Danitsa, la rappeuse genevoise. On a Crimer, qui a joué au Romandie l’année dernière, et qui vient de Saint-Gall – de la pop 80’s avec une voix qui ressemble à du Depeche Mode.

Diane : j’aime bien Buvette aussi, et Vendredi sur Mer. Mais les « frouzes » pensent que c’est français … après je fais pas trop attention au pays des groupes. Il y a Puts Marie qui est très bien aussi, et Samba De La Muerte, génial en live, punchy à souhait.

Évoquons maintenant la quinzième saison du Romandie. En particulier, qu’est-ce qui explique que la Dolce Vita a fini par fermer alors que le Romandie fêtera le 18 septembre prochain ses 15 bougies.

Alicia : ils ont fini par se mettre en faillite. Ils n’avaient pas de fonds propres en tant qu’asso, et avaient fait des reconnaissances de dette en leur nom propre. Ca pique… Ca a appris aux suivants à ne pas faire les mêmes erreurs.

Adrien : le comité a effectivement beaucoup appris depuis l’aventure de la Dolce Vita. Avoir une part de professionnalisation, avec 4 permanents au bureau tout le temps, ça aide beaucoup. Ça nous permet d’avoir des comptes, un budget impeccables. Maintenant, plus aucun club ne tourne sans administrateur professionnel. On est ouverts deux à trois soirs par semaine, on ferme juste en été et pour s’accorder de temps en temps des vacances, mais avec ce rythme c’est vraiment nécessaire. Ça joue pour la durabilité du lieu.

Alicia : eux, c’était vraiment punk ! Ils ont fait des trucs incroyables, mais beaucoup de choses étaient faites à l’arrache.

Adrien : le lieu en lui-même nous permet sans doute de durer dans le temps. C’est un beau bébé !

C’était quoi ce bâtiment avant ?

Alicia : il n’y avait rien dedans, du cheni [du bordel] de la ville, genre local de stockage.

Diane : il y a aussi un renouveau permanent du comité : les gens restent en général 2-3 ans, puis sont remplacés, ce qui apporte constamment une énergie nouvelle, et fait qu’on ne programme pas les mêmes trucs depuis 15 ans. Ça permet au club d’évoluer.

Adrien : et le fait qu’on fête les 15 ans sur une saison entière, plutôt que juste en une soirée, est aussi une façon de rendre hommage à toutes les générations qui ont contribué à façonner le Romandie. On organise des événements tout au long de la saison : 15 jours de résidence qu’on offre à des artistes suisses, une nouvelle ligne de merchandising, on remet l’ancien panneau de la Dolce Vita au musée historique de Lausanne pour se replacer dans l’histoire du club, etc.

Diane : Célébrer sur toute une saison nous permet aussi de mettre en avant les différentes facettes du club. On veut monter que le Romandie ce n’est pas juste un endroit où on se bourre la gueule. On veut montrer à tous, et même aux plus jeunes, comment fonctionne le club, ce que ça veut dire de tenir un bar, comment ils peuvent se former à un métier chez nous…

Pour en savoir plus sur La Romandie, c’est par là

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