La hype distribue difficilement ses frissons à prendre en sucrettes MP3, fusée branlante. Mais Tyler the Creator s’y est accroché avec sa bande de singes de l’espace, prêt à raviver des envies de fight-club. Vous ne vous en souvenez pas ? C’est normal : en 2011, tous les albums récents semblent décoratifs, incapables de rivaliser avec des images de yéménites levant le poing en voile intégral.

Depuis quelques temps l’Eden s’appelle de nouveau Californie, guérie jusqu’au dollar d’un grand nuage de fumées vertes. Mais en novembre dernier, plutôt que de fantasmer les ciels flous de la Côte Ouest, il fallait rester lucide, choisir les fruits de saison et compter moins sur les vagues du Pacifique que sur la pluie pour laver le goût de l’hiver. Contrairement à Best Coast ou aux Wavves, Odd Future a la tête enfumée ET les pieds dans les flaques.

Alors quand les adolescents d’Odd Future viennent jouer en France, c’est branle-bas de combat. Moi, j’avais ostéopathe, je pouvais pas. De toute façon, cette affaire a des airs de Sex Pistols. Je devrais pouvoir faire croire assez facilement que j’y étais. Après avoir assisté malgré tout à leur conférence de presse, je me rends, très noué, chez mon praticien. Sa poignée de main est plutôt ferme, mais je vois mal ses yeux. Etrange, comme deux énormes pupilles.

Je m’allonge et la séance est ouverte par une claque vigoureuse entre les omoplates. Le même effet que le premier morceau entendu de Tyler the Creator. Ils défilent dans ma tête. Ca groove au ralenti, ça ramollit à blanc. Tyler en rajoute. En bon fan de jazz, il sait sans doute qu’il est un peu court, sans la bouteille décapsulée à même les cordes vocales comme feu Gil-Scott Heron. A part un père absent, c’est une âme neuve.

Le rap, je l’ai vu de loin depuis le collège. Il faut reconnaître que sa branche française semble mettre un point d’honneur à constituer la charte graphique de l’hideux, aérographiant Paris à la graisse de KFC. Mais, depuis un moment maintenant, j’entends le hip-hop se refaire en Wayfarer et synthétique ou s’extraire dans l’abstraction à la Flying Lotus. A part ça, ma culture rap se résume essentiellement à quelques morceaux de bandes originales : Tony Hawk’s Pro Skater ; The Wackness et son New-York en plein épanouissement d’un hip-hop tranquille et enfumé. Mais peu à peu, ça m’a fasciné, comme tous mes pairs prêts à faire le saut du jean slim aux chemises Supreme.

Qu’importe que Tyler soit un abruti céleste. Face aux journalistes, il est hilarant et se fout du monde, répond à côté du haut de son charisme de cancre insolent. On lui apprend à dire ‘’suce ma bite’’, il dragouille, beat-boxe sur les sirènes des ambulances. Rap et gyrophares, une vieille histoire. 1988, vaciller sous l’impact du N.W.A.

L’ostéopathe me demande si quelque chose me tracasse, il a trouvé un point de tension coriace. Je repense aux clips d’Odd Future découverts l’hiver dernier. L.A. qui perd son aura de paradis vénéneux : l’ennui, et à quelques palmiers près, l’Ile-de-France avec le Pacifique à la place de Paris. Les manipulations deviennent guerrières, j’ai une jambe derrière l’oreille et dans le miroir ma tête compressée me voit en gymnaste russe. Je lâche le morceau :

– Je pense à Odd Future.
– Odd Future ?
– Oui, un collectif de rap qui diffuse vidéos et albums sur un Tumblr, des génies de la provoca…

PAF. Le tranchant de la main dans mes côtes, il grogne :

– Odd Future Wolf Gang Kill Them All, je connais oui, et laisse-moi te dire qu’ils n’affectionnent pas trop les fiches Wikipedia des vampires à claviers.

Il n’a pas tort. Son massage de plus en plus tonique me met les idées au clair : Tyler est un gamin lucide. Son rire de dément manque rarement d’expédier dans les graves sa conscience d’être plus producteur que rappeur, ou sa défiance des journalistes, alliés versatiles.

Il n’y a pas tant de paradoxes que cela, au fond, à ce qu’il respecte Justin Bieber. Tyler, sous ses airs de grand destructeur du rap consumériste, ne prend pas le souterrain mais obéit docilement à l’itinéraire bis : premier de la classe provocation, option communication web. L’imagerie de cagoule à croix inversée sur scène, le clip de Earl et sa vie d’aspirateur à pharmacie, celui de Yonkers (gobage de cafards et histoire de serial-killer) ou la subversion contrôlée d’un live sur MTV : ça donne du grain à moudre. Du papier sociétal : « Génération porno au goûter, Abu Ghraïb au dîner ».

Vous vous demandez pourquoi, deux semaines après un album et un concert parisien, vous les avez déjà oubliés ?

Odd Future, derrière le cousu-main du ghetto, colle à l’industrie musicale blanche. On est loin de l’intensité qui baigne la musique noire originelle et je ne vous parle même pas de Joie. Une grille de Skip James ne suffirait pas à redresser ceux qui croient plus au Swag qu’au Swing. Tyler écoutait Good Charlotte ? Le mal de vivre de collège et son fétichisme du malsain réclame peut-être un Marilyn Manson noir. White-trash. Réunir les casquettes et les cheveux longs, crainte qu’on nous refasse le coup du neo-metal.

Tyler a la vision. Simplement, pour lui, « ambition » ne semble pas être un mot à coupler avec l’adjectif « artistique ». Tous les branchés veulent se frotter à la petite merveille. Pour trouver un intérêt à la musique d’aujourd’hui, sans doute. Mais les enfants ont sommeil, assez des interviews, la maison leur manque. Hodgy verse du champagne sur le tapis. Je suis provoqué, la figure est réussie. Le jury donne un 8.

L’ostéopathe me ramène à la réalité en m’arrachant l’oreille avec les dents. Je me retourne et, le visage plein de sang, je m’aperçois qu’il porte lui-même une cagoule verte et me hurle WOLF GANG ! WOLF GANG !

Ca me rappelle que cette musique me percute encore, de tout son dépouillement rugueux, ses basses comme des hématomes. Soigner le mal pour le mal et je te colle un bon coup de skate dans la ganache. Ca entretient mes incendies domestiques, mon adrénaline en respiration artificielle. Odd Future excite mes imaginaires d’Amérique. Je suis programmé pour ça : les rêver à l’heure du barbecue, glander du côté des highways poussiéreuses, à poinçonner de coups de tournevis des animaux morts.

Pas la peine de fantasmer la suite, que Tyler apprenne vraiment le piano pour accoucher d’albums voodoo perfusés au Vangelis. Il sait avant tout qu’il est le centre de gravité d’un moment précis, au cœur des vitesses léthargiques. Cela fait de lui plus qu’un arriviste sincère : rien à foutre des conseils de Jay-Z, à 30 ans il en aura terminé avec la musique.

Tyler n’est donc que peu musicien, mais il a tout d’un visionnaire, lui qui postait la Vérité sur Twitter dans la journée :

 

 

 

 

 

 

Tyler the Creator // Goblin // XL (Beggars)
http://oddfuture.tumblr.com/

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5 commentaires

  1. article très juste , même si tu soulève un point en filigrane qui m’a toujours dérangé :

    pourquoi le monde du hip hop est il toujours avec une épée Damoclès au dessus de la tête ?

    pourquoi il est toujours question d’instant éphémère ?

    pourquoi ces mecs ne s’inscrivent pas dans la durée ?

    LL.Cool.J et Morrissey ont commencé leur carrière en même temps pratiquement au même age , ont créer et influencés tant d’artistes, Morrissey sort toujours son 53e album avec standing ovation , LL , lui est death depuis lontemps: pourquoi cela ne dérangent personne que les mecs de la P.O.P jouent la carte de la longévité ?

    pourquoi se posent-on la question si Tyler The Creation vas durer longtemps d’entrée de jeu ,alors que le mec vient de sortir son premier LP, et qu’on se posent pas la meme question pour pléthore de groupe P.O.P à la con qui sortent leur 1er disque aussi ?

    ça m’a toujours vaguement choqué..

  2. Parce que derrière certains albums de hip-hop, se cache des entreprises. Et que comme n’importe quel entrepreneur responsable, il/on se demande si ça va tenir… Simple non ?

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