J'aime les concerts. Sauf que je suis un putain d'hyperactif à tendance impossible de suivre un truc plus de 15 minutes d'affilée. Du coup, j'ai trouvé la solution : prendre des photos. Aujourd'hui, on célèbre sur scène la sortie du deuxième album d'un groupe type « Philippe Manoeuvre likes this » qui prouve que papi rock (& folk) n'est pas encore tout à fait gâteux.

Octobre 2011, balbutiements journalistiques. Dans un festival pour lequel je joue les reporter, un mec vient me voir pour me parler de son groupe. Il est sympa, presque trop pour faire de la bonne musique. Ça a l’air bizarre dit comme ça, mais c’est toujours un peu déroutant quand de bons artistes ne sont pas des connards. La tendance générale veut que quand tu sais que tu fais de la musique qui tient la route, tu es un minimum un connard. Ce qui ne signifie absolument pas que tous les enfoirés de ce milieu sont des gens talentueux. Ce serait trop facile. Toujours est-il que ce mec, la vingtaine, une dégaine absolument pas en accord avec sa gentillesse, me paraissait être le bon client pour de la musique de rue type blues manouche un peu dégueulasse. Il devait m’envoyer le premier disque de son groupe, Twin Arrows. C’est l’époque où je suis persuadé qu’il est possible d’écouter tout ce qu’on reçoit. J’ai même poussé le vice jusqu’à aller écouter sa musique sur Myspace (oui, Myspace) et j’ai peur de devoir lui dire « merci mais non merci ».

10728Puis j’ai reçu le disque en question. Une pochette réalisée par le mec de la chanteuse, qui aurait fait passer les grottes de Lascaux pour du neo modernisme. Un contenu à l’image du visuel : brut, sincère, puissant, primitif. Un rock tellement plein de références qu’il s’en détachait suffisamment pour être intéressant. Un album auto-produit dans des conditions extrêmes qui pourtant tenait tête à nombre de productions bien plus professionnelles. Un disque qui avait plu à Philippe Manoeuvre, qui ne pouvait plus s’empêcher de parler de ce formidable quintette parisien à qui voulait l’entendre. Emporté par le souffle puissant de leur musique, je leur avait proposé mon aide. Pris par le temps, j’ai joué mon rôle en demi-teinte pendant quelques mois, mais je n’ai jamais cessé de suivre de près leur cheminement.

Twin Arrows construit un mythe qu’il s’attache à détruire lui même, de façon inconsciente, mais avec assez de hargne et de coup de guitare pour que le processus devienne intéressant et attachant. Ce groupe est l’exemple même de la dualité de l’industrie musique. D’un côté, cinq presque trentenaires, plongés corps et âme dans leur musique, amoureux de Jack Daniels et de perfecto, adorateurs de Ty Segall, Led Zeppelin, Doors et autres Hanni El Khatib (période pré-Auerbach), épicuriens près à vivre d’amour et d’eau fraîche tant qu’ils peuvent empoigner leurs instruments, une fougue et une présence scénique à faire pâlir d’envie 90% des groupes de leur trempe, dues à un nombre de concerts à épuiser n’importe quel intermittent. L’envers du décors est bien moins romantique et pourtant tout aussi louable : organisés en micro-structure autarcique, ils se répartissent toutes les tâches, connaissent les noms de chaque pro sur le bout des doigts, cumulent fichiers excel, nuits blanches et heures de travail de l’instrument, de répétitions, soucieux du moindre détail, amoureux de technique, de son et d’expérimentation.

La résultante de l’équation se trouve dans leur deuxième disque, « Hell and Back ». Lors de leur concert au Nouveau Casino, ça sue à grosses gouttes. Leur musique est plus sombre, les structures, souvent labyrinthiques sur le premier essai discographique, se sont simplifiées, au profit d’une immédiateté animale guidée par une chanteuse féline. Désormais en deal chez Modulor, Twin Arrows fait un pas en avant dans l’organisation alors que sa musique gagne en profondeur. Comme si le lâché prise occasionné par la signature avec une structure permettait au groupe de déchirer une fois pour toutes le costume de VRP à mi-temps pour retrouver les plaisirs charnels de la vie musicale sauvage. Sur scène comme sur disque, les cinq musiciens parviennent a définitivement se débarrasser des clichés qu’ils prenaient déjà soin de balayer dans leur premier album : efficacité sans simplisme et technique dépourvue de tout démonstration héroïque, une construction collective où l’ego n’a pas sa place et où les solos ne sont que des coups d’éclats mélodiques fondus parmi tant d’autres, aussi bien rythmiques que vocaux. C’est marécageux sans pour autant être répugnant. Et surtout, il n’y a aucune posture. Pas de tentative de création d’une image, de grands discours, d’artefacts : les deux albums de Twin Arrows sont au rock d’aujourd’hui ce qu’une bibliothèque de menuisier est à l’ameublement design. Et je suis prêt à parier que le bois va bien vieillir.

Twin Arrows // Hell and Back // Modulor
http://www.twinarrows.fr/

Photo ouverture : Noé Termine

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