On appelle 'membre fantôme' les sensations hallucinées ou réelles ressenties par les amputés dans leurs organes manquants. Et tandis que le label Prohibited Records célèbre ses vingt ans d'existence réunissant ses membres les plus éminents que le monde semble avoir oublié, c'est la première expression qui me vient en tête. A tort ou à raison ? Interview pour se faire expliquer la vie.

0004183616_10Sinon j’avais une image à base d’étoile filante ; quand tu crois la voir, elle est déjà loin, et éteinte. L’anniversaire d’un monde qu’on croyait disparu tant son silence médiatique est retentissant. Attendez ! Ne zappez pas, ceci n’est l’article larmoyant d’un fan déçu ; c’est la fête. Celebrate good times, come on !

Au menu des 20 ans de Prohibited Records, deux mixtapes qui refusent d’être des compilations, et des lives qui piétinent le mot « tournée » pour hisser haut celui de « performance ». Non, vous n’êtes pas sur Arte, mais il est clair que ce label s’évertue depuis deux décennies à marcher en dehors des clous. Ceci expliquant cela, Prohibited Records et les groupes qui lui sont liés (dans le désordre : Heliogabale, Patton, nos bien-aimés NLF3…) ne sont pas connus du plus grand nombre et il y a fort à parier que cette situation perdurera jusqu’au prochain anniversaire. Monté au mitan des années 90 par les frères Laureau, guitare et basse du groupe Prohibition, le label flamboie dans la nébuleuse post-rock avant de s’effacer dans le brouhaha des années 2000 derrière deux groupes que tout semble opposer : l’hyper-populaire revival folk d’Herman Düne dans la lumière, et l’ambitieux electronica de NLF3 dans l’obscurité. Ce dernier, second groupe des frangins, mérite une flopée de médailles que Tortoise ne semble plus capable d’accrocher au tableau de l’inventivité, tandis que la presse continue de se demander s’il faut mettre Mogwai en couverture.

Mais pendant que je me lamente sur cette malédiction en renversant de la bière sur mes chips, Prohibited Records n’a pas cédé un pouce. Ce que je croyais mort s’avère bien vivant : en février sont sorties deux mixtapes sobrement étiquetées Rarities et Curiosities, et plutôt que de déboucher le champagne dans un appartement parisien vétuste, les groupes prennent la route et enfilent des lives comme d’autres des perles. Mieux encore : en live comme en studio, tout ce petit monde continue de s’arracher les doigts pour trouver de nouveaux sons, de nouvelles formes. Plutôt que de me pincer pour être sûr que je ne rêvais pas, j’ai cloué Nicolas Laureau aka Don Niño au téléphone pendant deux heures ; et il a pris le temps de me détromper. Retour vers la musique du futur et interview en mode « c’est pas parce que personne ne le voit tomber que l’arbre ne fait pas un boucan retentissant ».

Commençons par le nom du label : Prohibited Records, c’est l’affirmation que vous produisez ce qui ailleurs est frappé d’interdiction ?

Oui, toutes les interprétations sont welcome. C’est d’abord un raccourci du nom de notre groupe [Prohibition monté en 1989], ça raconte comment ce label s’est construit. Puis il y a l’idée de la prohibition américaine qui a provoqué l’émergence d’une musique underground dans les clubs jazz, l’idée que contraindre fait émerger de belles choses.

Aujourd’hui le DIY c’est devenu le modèle le plus banal ! Même Madonna a son label…

En 1995 donc, vous créez votre label pour produire et sortir “Towncrier”, le troisième album de Prohibition. C’est donc purement une démarche DIY ?

Il ne s’agissait pas de devenir un label identifiable comme tel mais porter notre propre étendard comme d’autres l’ont fait à ce moment là : The Ex, Fugazi, Wire… Aujourd’hui, c’est devenu le modèle le plus banal ! Même Madonna a son label… Nous, la raison c’est qu’il n’y avait pas de représentation du style de musique qu’on faisait en France. Comme on avait des possibilités de studio pas trop chers, on connaissait un peu le monde du fanzinat donc on avait l’impression qu’on était connectés à un certain nombre de gens et de structures qui nous permettaient d’avancer plus vite. La réalité c’est qu’on a produit nos albums nous-même, pris en charge nos masters. C’était peut-être une réaction [au label d’alors] pour ne pas entrer dans un moule. On a fait une rencontre à ce moment-là, on nous a proposé une licence chez un gros distributeur et on ne s’est pas posé de question, on l’a fait.

Donc vous le faites pour vous, pas pour les autres. Pourtant dès le début, vous signez d’autres groupes ?

Au départ on avait – et on a toujours – un collectif nommé P.U.S.H. (pour : Prohibition / Ulan Bator / Sister Iodine / et Heliogabale) qui nous a permis de monter un studio local de répétition. Il y avait alors une synergie, quelque chose de bouillonnant. Moi quand j’ai écouté Purr à Paris dans un squat en première partie de Bästard, j’ai trouvé ça tellement bon que juste après je leur ai proposé d’enregistrer un 45 tours. En faisant ça, on s’est rendu compte que dans la mesure où notre réseau fonctionnait, où on connaissait des attachés de presse, le fait d’être un peu identifié, d’avoir un bon réseau de distribution, on pouvait en faire bénéficier les gens de notre entourage qui se retrouvaient en carafe comme on l’avait été nous quelques années plus tôt.

Par la suite vous avez élargi cet entourage. Mendelson ne sonne pas comme Heliogabale…

Ça a changé en 1999, quand Prohibition a arrêté. Je me demandais s’il fallait faire du label quelque chose de plus vaste ou pas. Au même moment, Fabrice de son côté a développé son savoir-faire d’ingénieur du son, acheté du matériel. On est arrivé à une autonomie plus large, avec la possibilité de s’enregistrer vraiment. Ce qui changeait notre manière d’envisager cette partie, avec un recording sur du long terme, une logique d’expérimentation. Comme on ouvrait les vannes, les artistes nous ont proposé leurs disques. Pour Mendelson, on connaissait bien Pascal Bouaziz qui avait accompagné quelques dates de Prohibition, et on suivait de près Lithium qui était un des labels intéressants de ces moments-là. Pour Herman Düne – qui a l’époque était un groupe de folk-rock dont personne ne voulait sortir les disques – on a écouté la démo avec Fabrice et l’écoute nous a convaincus. A une époque où tout le monde se met à l’électronique un peu noise, on s’est dit « pourquoi ne pas plutôt donner la chance à ces deux frangins géniaux ? »

Bon, on a tout dit sur Herman Düne je pense. À part que, dès le début, il contenait en son sein le futur Zombie Zombie ; et donc le revival du kraut.

Effectivement ! C’est intéressant ce que tu dis. Étienne Jaumet était avec nous en tournée tout le temps, puisqu’il était ingénieur du son d’Herman Düne. C’est intimement lié à notre label, on a vu tout ça éclore.

Tu disais vouloir célébrer non pas un catalogue de disques mais d’artistes. Or ces gens sont aujourd’hui éclatés un peu partout, en dehors de Prohibited Records…

À une période on a dû “laisser” nos artistes faire des disques ailleurs. Je ris parce qu’on n’a jamais interdit de faire des disques avec d’autres labels, mais à partir de 2004 on les a encouragés à le faire ! Avec NLF3, on était entré dans un cycle où on donnait énormément de ciné-concert de Qué Viva Mexico, on partait souvent loin, c’était devenu impossible de défendre les albums comme il fallait. Et comme le numérique avait révolutionné la façon dont les groupes font parler d’eux, l’équation était simple. C’est ce qui s’est produit : ils ont trouvé d’autres labels ou se sont auto-produits. Heliogabale notamment.

Célébrer les 20 ans, c’est plutôt pour montrer aux gens ce qu’il y a eu.

OK. Faisons un peu de promo, parlons de l’anniversaire.

Ha mais on n’a rien à vendre, il n’y a aucun enjeu avec ces cassettes. Ce qui m’importe c’est de parler de cette communauté. Célébrer les 20 ans, c’est plutôt pour montrer aux gens ce qu’il y a eu. C’est important de réhabiliter ce rapport au temps, et de prendre du recul. Je trouve qu’il y a des titres très anciens qui sonnent extrêmement modernes et d’autres très récents qui pourraient dater des années 90.

Pourquoi des mixtapes plutôt que des compilations pour tel ou tel groupe ?

Notre première idée était d’emblée de sortir des cassettes, pour renouer avec nos débuts à tous. Le moyen de partage, c’était la cassette, on se confectionnait tous des compiles de ce qu’on écoutait. Et comme cela pouvait être frustrant de ne pas entendre tel ou tel titre en entier, on les a mis en streaming. La première cassette, ce sont des titres inédits d’artistes qui sont la chair du label, son entité forte. Et la deuxième est constituée de choses rares – des side-projects des démos – qui montrent que ces gens ne cessent pas de chercher et qu’en fait, sur tout ce qu’ils créent, il y a si peu qui sort au final !

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A l’écoute je me suis fait deux remarques : la première est sur la notion de rareté. Comment on se retrouve avec des inédits dans un label publiant justement ce que d’autres ne veulent pas ?

Si on pouvait sortir tout ce qui nous semble intéressant, on le ferait, mais on a une capacité assez réduite. Au montage ou à l’issue d’une session, les artistes écartent des titres pour différentes raisons. Pas parce qu’ils sont mauvais mais parce qu’ils n’ont pas leur place dans le tracklisting. Dans le cas d’Herman Dune par exemple, on présente ici une version alternative. En fait c’est la version originale et sur l’album, on avait gardé l’alternative. Présenter le côté caché ou laboratoire qu’un label peut avoir, cela fait sens.

Ma deuxième remarque est sur le son des mixtapes : comment obtient-on une telle qualité en partant d’enregistrements faits il y a vingt ans avec pas un rond ?

Il y a des choses où effectivement on n’avait pas un rond, enregistrées en tant que maquette de 8 pistes à bandes par exemple. Mais les archives du label représentent 400 supports tout compris : DV, DAT, bandes… On a d’ailleurs constaté la dure obsolescence de certains supports, genre le DAT ou certains CD qui ne fonctionnent plus, donc on a perdu des choses. Ensuite, Fabrice a fait un travail énorme d’équalisation, la compression, la mise à niveau. Il y avait des choses qui sonnait trop dans les mediums, il a fallu aller récupérer des graves et des aiguës ; mais il n’y avait pas de besoin de faire de la restauration. Le mixage a été rapide, disons deux journées pour chaque mixtape. Le boulot, c’était surtout trouver une cohérence globale et ne pas casser l’écoute.

Puisque tu parlais de capacité tout à l’heure, sur quelle économie vous fonctionnez ?

Dans notre âge d’or, on publiait quatre-cinq albums par an. Cela mobilise beaucoup d’énergie, dans la mesure où on fait beaucoup de choses nous-mêmes : Fabrice dans le recording, moi comme D.A. ou réalisateur sur certains albums… On applique la même règle pour nous et nos artistes : se limiter. Maintenir et développer le label, cela sous-entendrait d’embaucher quelqu’un et ça, on ne peut pas le faire. Pas avec les perspectives de ventes qu’on offre aux artistes.

Si les Domino, Warp, Because, etc., se mettaient à communiquer franc-jeu sur les chiffres de vente, ça changerait des choses.

En termes de ventes, cela donne quoi ? Bon, je serais surpris que tu me dises que tu vives bien, mais tu peux en parler ou c’est off ?

On est sur des échelles de vente assez basses mais tout à fait honorables par rapport à nos équivalents américains qui ne cessent de tourner dans les festivals européens. Je n’ai aucun problème pour parler ventes : en gros, les disques du label se sont toujours vendus entre 1000 et 5000 exemplaires.

Ha oui, c’est carrément honorable !

On se défend plutôt bien. Mais il y a un décalage entre l’image que le public se fait de groupes comme le nôtre et la réalité économique. Les gens se foutent le doigt dans l’œil sur les chiffres réalisés par les groupes qu’ils adulent. J’aime beaucoup Smog [aka Bill Callahan] par exemple, j’ai souvenir de l’époque où il était chez Domino, donc distribué par Labels, et j’ai eu accès à ses chiffres… et ben c’était triste. Si les labels comme Domino, Warp, Because, etc., se mettaient à communiquer franc-jeu sur les chiffres de vente, ça changerait des choses. Ça permettrait à certains journalistes et programmateurs de s’ouvrir un peu à l’underground !

Vous avez aussi faits des lives pour fêter cela. Tu peux nous décrire ce que vous vouliez faire pour ceux qui n’y étaient pas ?

C’était agréable de célébrer ces vingt années avec des projets tous neufs. On a fait venir Shane Aspegren de Berg Sans Nipple qui habite Hong Kong ; il avait le souhait de faire un projet collaboratif Pando’s People, auquel on a tous participé. Fabrice a fait un bout de son set solo, F/LOR projet encore neuf également. Quentin Rollet (saxo de Prohibition) et Jérôme Lorichon (fondateur de Berg Sans Nipple, mais aussi batteur de Purr et percus de Zombie Zombie) font un duo d’improvisation à base d’oscillateurs et de saxophone ‘free’, projet nouveau encore une fois. C’était une façon de montrer qu’on n’est pas dans la nostalgie.

Donc vous vous en sortez bien, vous avez un beau catalogue plein de choses à redécouvrir, et vous avez fêté ça dignement.

Et ce n’est pas fini, l’anniversaire c’est sur tout l’année. On a invité Pascal Bouaziz de Mendelson à faire des concerts solos, et Heliogabale partageront l’affiche dès avril-mai par exemple, et d’autres surprises sont à venir.

***

Si tu le dis, daddy… J’ai raccroché et séparé les propos en deux groupes : ceux qui prouvent que ce label a de l’avenir et ceux qui racontent combien il faisait partie d’un mouvement mondial appelé (à tort ou à raison) post-rock qu’il faudra bien réhabiliter un jour. Nino m’a dit qu’il faudrait sans doute que je le fasse moi-même. Alors j’ai dit oui sans doute. D’ici là, une année de festivités se déroule sous nos oreilles, so… Let’s ride on a brand new time.

http://www.prohibitedrecords.com/
En concert le 18 avril à Petit Bain avec NLF3, Heliogabale, Quentin Rollet et Jerome Lorichon, les 7 et 8 mai à PAu

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