Quinze ans après ses débuts en solo, il y a ceux qui continuent de parler de Tricky, 42 ans, pour la simple raison qu’il est Tricky, celui que la presse spé décrit invariablement comme « l’enfant terrible du trip hop », un style de musique qu’il a forgé avec les gars de Massive Attack au temps où le groupe était encore un soundsystem qui remuait les rues de Bristol, la Wild Bunch, et pas une froide machine prog rock lounge tout juste bonne à clôturer de gros festivals d’été en permettant aux trentenaires de revivre leur adolescence en s’allumant assez de pétards pour pouvoir se dire : « Putain, Massive Attack ça déchire » alors que non mec, c’est ton pétard qui fait effet.

Bref, depuis on ne cesse de dire que Tricky, de son vrai nom Adrian Thaws, orphelin d’un père jamaïcain avant même de naître et de mère mi-européenne mi-africaine suicidée 4 ans plus tard, est « le mouton noir » de l’affaire, celui qui doit en avoir de bien grosses et être un peu « bad boy » pour avoir osé quitter le navire avant que les choses se gâtent. On sait trop bien le genre de réputation qui colle à ceux qui ont quitté des groupes phares trop tôt pour pouvoir subir les affronts de la gloire.
Loin d’être un pur, Tricky est un bâtard, un mec qui n’a jamais su faire autrement que, comme il le dit, « aller de l’avant ». Force est de reconnaître qu’il a bien fait. Fruit de sa tangente : 9 albums solos camaléons dont ce Mixed Race sorti cette rentrée, en guise d’up to date 2010.

Ses albums truffés de samples et de son chanté-parlé fangeux ont influencé tout un pan de la musique des années 90. Notamment ses quatre premiers. Les plus sombres : Maxinquaye (95), Nearly God (96), Pre-Millennium Tension (96), Angels With Dirty Faces (98) et Juxtapose (99). On y retrouve la sensualité de succube qui imprègne les deux premiers disques qu’il composa avec Daddy G (Grant Marshall), 3D (Robert Del Naja) et Mushroom (Andrew Vowles). Cette moiteur qui faisait qu’on pouvait baiser au son de Blue Lines (91) et de Protection (94), alors qu’au son de Portishead, beaucoup moins.

Sans lui, passé Mezzanine, Massive Attack s’est progressivement vidé de sa substance. Daddy G et Mushroom ont petit à petit laissé le champ libre au cérébral 3D qui a coulé l’affaire en y déversant son univers paranoïaque démago avec grand renfort d’imagerie Matrix. Sans eux, Tricky continue d’expérimenter. Alignant 10 bonnes chansons taillées au cordeau et puisant dans des genres aussi divers que le raï, le ska, l’électro et le jazz, son Mixed Race est bon. Mais non, ce n’est pas le disque renversant des débuts. Après tant de disques en solo, celui qui est récemment passé derrière la caméra pour trouver de nouveaux terrains de jeux (il a fini son premier film, Brown Punk, en attente de distribution) finirait-il lui-même par tourner en rond dans son univers de self mad(e) man seul contre tous ?

26 août 2010. C’est à l’Hôtel Amour, situé dans le 18e près de la rue des Martyrs, que je dois rencontrer Tricky pour tenter de dénouer tout ça avec lui. L’attaché de presse me met en garde : « Tu verras, il est parfois lunatique. Enfin, il n’est pas méchant mais disons qu’il a de temps en temps des petites sautes d’humeur. » Le photographe qui m’accompagnait ce jour-là en fera les frais. Tricky refusera de faire le moindre geste. Ce sera lui sur le canapé avec pétard au bec ou bien tu dégages. Je n’en fais pas une montagne. Pour l’avoir déjà interviewé à l’époque de Knowle West Boy, je sais que discuter avec Tricky revient un peu à monter sur un ring. Il faut accepter de se faire renvoyer dans ses quarante parce qu’on a tenté telle ou telle question qui ne passe pas, ne pas se braquer et enchaîner comme si de rien n’était, parce que l’instant qui suit il est déjà revenu au calme, souple, frais, dispo.

Bonjour Tricky. La première fois qu’on s’est vu c’était au 104, le 12 octobre 2008. Ton 8e album studio, Knowle West Boy, venait de sortir et ce soir-là tu t’apprêtais à donner un concert pour fêter l’ouverture de ce nouveau lieu culturel, puis tu y avais été en résidence jusqu’à mi-février pour y animer un atelier musique avec des jeunes du quartier Flandres-Aubervilliers. Initialement, c’est pour ça que tu t’es installé à Paris il y a près de deux ans ?

Non, à la base j’y suis juste allé pour prendre du bon temps avec trois potes de L.A. Et voilà, j’ai aimé cette ville. C’était la première fois que je passais autant de temps à Paris. Avant ça je n’y étais allé que le temps d’un week-end ou d’une journée pour promouvoir la sortie d’un disque. Je n’y avais jamais passé 4 semaines d’un coup.

Alors, ta nouvelle vie à Paris te plaît-elle ?

Oui, Paris est une ville bien plus agréable à vivre que L.A. Là-bas tout est trop speed. L.A. n’est qu’une grande et grosse fête qui ne s’arrête jamais. Surtout si tu bosses dans l’industrie du disque. Ta vie sociale se résume à faire du shopping, manger au resto ou aller en boîte. Les gens ne se rencontrent pas autrement. Tu ne les vois jamais marcher en ville, ils sont soit dans leurs voitures soit dans les magasins. Tu finis par trouver ça chiant à mourir. A Paris ce n’est pas le cas. A Paris, ça marche partout, tout le temps. J’aime ça. Non pas que je cherche à tout prix à interpeller les gens dans la rue, mais au moins j’ai des gens à regarder. Ce que j’aime surtout à Paris, de jour comme de nuit, c’est la vie de bistro qui fait dire aux gens « allons prendre un verre ! » et tac, ils restent deux heures en terrasse à parler en regardant la vie qui passe. Il n’y a plus ça à Londres. La ville n’est plus qu’un immense Starbucks où les gens prennent leur café en marchant.

Mais pourquoi habitais-tu donc à Los Angeles si tu ne t’y plaisais pas ?

Je n’y étais pas par choix. J’y allais pour travailler quand j’habitais à New York. J’étais là-bas quand le 11 septembre est arrivé et comme New York était alors devenu frappé par la folie, un lieu totalement invivable, je suis resté à L.A.

La frustration du style de vie de L.A. n’a pas été un bon moteur de création ?

Non, non, ça n’avait rien d’inspirant, j’étais juste bloqué là-bas.

Dirais-tu que Paris te fournit un environnement plus propice ?..

Tout le monde peut créer où qu’il soit.

Oui, mais parfois certaines atmosphères sont plus favorables que d’autres…

Non, non, tout ça c’est des conneries d’artistes ! Moi je peux faire un album où que je sois. Je peux aller en Alaska et faire un album.

En même temps, tu sembles pas mal créer par le biais de collaborations. De ce point de vue, vivre dans une ville qui facilite les rencontres peut s’avérer utile…

Oui, mais en fait à chaque fois que je fais un disque je ne rencontre pas vraiment la moitié des gens avec qui j’ai bossé. Tout ça se fait souvent par mail.

Tu n’as donc pas réellement rencontré le guitariste de Rachid Taha qui a co-écrit et chanté le morceau Hakim sur ton nouveau disque ?

Si, mais c’est la seule personne que j’ai réellement rencontrée pour ce disque. Tu sais, je peux rencontrer des gens partout. Je n’ai pas besoin d’un ingénieur du son parisien pour enregistrer, comme je n’ai pas besoin de l’énergie de Londres pour composer, ni de celle de L.A., de New York ou de Paris. Sur ce point tu fais donc fausse route.

Ok, ok ! Parlons donc de Mixed Race. Pourquoi avoir choisi de sortir un nouveau disque deux ans à peine après Knowle West Boy ?

Maintenant qu’il y a ces histoires de téléchargement illégal et tout le tralala, tu passes souvent deux ans à assurer la promotion d’un nouvel album et à le défendre sur scène. A mes débuts, ce n’était pas comme ça. Ces dernières années l’industrie s’est empâtée. Je trouve ennuyeux de répondre aux mêmes questions et de jouer les mêmes morceaux durant tout ce temps ; ça te force à regarder en arrière. Moi je veux aller de l’avant.

Et ressortir un album tous les ans, voire tous les deux ans ?

Oui, les albums font leur vie, et tant mieux s’ils se vendent, mais moi ce qui m’importe c’est de toujours laisser ça derrière moi pour démarrer une nouvelle année avec un nouvel album et une nouvelle tournée. La première fois que j’ai signé chez Island, ça marchait comme ça. J’ai voulu revenir à ça.

Une des première chose qui frappe à l’écoute de Mixed Race, c’est sa brièveté : à peine 30 minutes pour 10 chansons. Etait-ce voulu ?

Non, j’en ai vraiment pris conscience quand j’ai commencé à rencontrer les journalistes. On n’arrêtait pas de me faire remarquer que ce disque était très court. Je n’avais pas fait gaffe. Pour moi il avait juste un début et une fin. Quand tu fais un morceau tu te demandes juste si tu l’aimes ou pas. Si tu l’aimes tu le mets, si non tu le jettes.

Tu as beaucoup jeté ?

Oui, parce que parfois j’écris des morceaux qui ne marchent pas et si ça ne vient pas tout de suite, je ne vais pas forcer le truc. Par contre, deux ans après il m’arrive de réécouter le truc et d’avoir le déclic. Mais voilà, cette fois ça a donné ça. C’est ce que j’avais à dire.

Dans le communiqué de presse, tu décris le disque comme « une sorte d’album de gangster ». Pourquoi « une sorte de » ?

Parce que je ne peux pas dire que j’en sois un. Je connais de vrais gangsters. J’ai grandi dans ce milieu, celui du crime organisé. Ces gars ne font que ça toute leur vie… Trois membres de ma famille ont été tués. La semaine dernière j’ai vu un ami, il a 78 ans et il a fait 15 ans de taule. J’ai des amis à Moscou et à Londres qui furent de vrais gangsters et leur vie ne fait vraiment pas envie. Certains se sont fait flinguer, d’autres poignarder, et ceux qui sont encore vivants ne font jamais dos à une porte. Je pense donc que les gens qui ont vraiment vécu ce genre de vie n’en feraient pas l’éloge. Je peux en parler un peu car j’ai été témoin de ce genre de choses mais ce serait abuser si je disais que j’étais un gangster. Et quel intérêt aurais-je à me faire passer pour un gangster ?

Je ne sais pas. Je pense que certains rappeurs se la jouent gangster car cette mythologie fait vendre, ou parce qu’ils souffrent d’un problème de racines, d’identité…

Oui, c’est pour ça que j’aime beaucoup un rappeur comme Seyfu. Les rappeurs sont souvent influencés par le gangsta rap US et certains le sont tellement qu’ils y perdent toute crédibilité. Même les rappeurs américains. Ce rap est devenu si surfait à force de ne parler que de nanas et de diamants, que tous ceux qui s’y frottent perdent leur identité. Mais pas Seyfu. Il arrive à s’en nourrir tout en ayant sa propre vibe, très française dans son flow, et sans jamais jouer au mec plein aux as entouré de nanas. C’est rare. Pour moi il est plus que le meilleur rappeur de France. Il est juste le meilleur rappeur actuel. Toutes ces histoires de gangsta rap, je ne pense pas que ce soit des valeurs à transmettre… Moi je me dis que si je m’en faisais l’étendard, ça pourrait finir par vraiment arriver dans ma vie et ce ne serait pas drôle. Je me contente donc de faire un morceau comme Ghetto Stars, que je définis comme ma vision de ce que pourrait être le gangsta rap anglais.

D’un autre côté tu t’autorises volontiers à montrer que tu es un « dur », un « bad boy ». Dans le clip de Murder Weapon, le premier single de Mixed Race, tu te complais pas mal dans l’image du boxeur chaud comme la braise, du petit mec nerveux qu’il ne faut pas chercher sinon ça dérape en moins de deux…

Non, c’est juste que j’adore la boxe. J’aurais tellement aimé être un champion de boxe. Chez moi la boxe est presque une tradition familiale. Mes oncles étaient boxeurs pros. Mais moi je ne suis qu’un amateur. Ce clip a d’ailleurs été tourné à l’endroit où je boxe depuis un an. C’est un club situé à Villiers, un très bon club avec des gens super. En tant que musicien, durant les tournées je bois et je fume pas mal. La boxe me maintient en forme.

Comment en es-tu venu à écrire Time to Dance, le premier titre disco de ta carrière ?!

C’est parti d’un délire autour du traditionnel beat qui charpente tout morceau de house music. Ca a commencé comme ça : moi enregistrant tout simplement ce genre de pied de batterie en me disant : « Et si je tentais de construire tout un morceau autour de ça ? » J’ai donc construit un morceau autour de ça pour voir ce que ça donnerait.

En écoutant le disque j’ai eu le sentiment que son cœur résidait dans l’enchaînement des plages 4 et 5. Oui, quelque chose de très fort et mélancolique transite entre les séquences de violons éthérés de Ghetto Stars et la guitare raï diaphane de Hakim. D’ailleurs d’où viennent les violons de Ghetto Stars ? J’ai l’impression qu’ils tirent leur impact émotionnel d’être calqués sur un vieil air connu. Quelque chose issu de l’inconscient collectif. Est-ce un sample ?

Non, c’est juste moi qui joue deux notes de synthé ! Ca génère de l’émotion parce qu’il y a de la tension dans ces deux notes… Sinon moi mon titre préféré de l’album c’est Every Day, le titre d’ouverture, à cause des paroles. Ca parle d’essayer de maintenir de la spiritualité dans la musique parce que nous sommes tous des créatures spirituelles, des sortes d’êtres suprêmes.  On a tous une certaine énergie, qui fait qu’on est libre et que certaines choses ne peuvent pas être expliquées. J’essaie de mettre toute la magie de cette vie dans la musique. Pour moi ce morceau est donc la clé de voûte de l’album. Sa porte d’entrée.

Cet album détonne par rapport à tout ce que tu as déjà fait. On est assez loin de l’image que les gens se font encore de ton univers musical, qu’on qualifie souvent de « sombre », « torturé », « trip hop ». Sonorités raï, reggae, jazz, dance, électro : ici ça part dans tous les sens, dans des morceaux plutôt « lignes claires », en plus d’être courts. Comment ces nouvelles sonorités se sont-elles introduites dans ta musique ?

C’est juste qu’en grandissant tu t’ouvres à de nouvelles choses. Je suis un artiste expérimental. Si les gens semblent toujours embêtés pour définir ma musique, voire déçus à chaque nouveau disque, c’est parce que je n’arrête pas de changer de direction et qu’ils n’ont toujours pas saisi ça. Hier un ami me montrait les commentaires que des gens avaient laissé à propos de Knowle West Boy sur YouTube. Ils disaient qu’ils n’aimaient pas le disque. Voilà, et il y aura toujours des gens pour dire que c’était mieux avant parce que je trouve que peu de gens se renouvèlent autant. Les gens ont juste un problème avec le changement. Mais si j’expérimente, ce n’est pas pour passer pour le mec qui reste « créatif » comme on dit. Parce qu’avec des outils du genre de YouTube, aujourd’hui tout le monde est créatif. Non, tout ce que je fais je le fais pour moi. J’ai besoin d’essayer de faire à chaque fois quelque chose que je n’ai jamais entendu.

C’est étrange car j’ai le sentiment que beaucoup de gens ne te voient pas comme un véritable compositeur, je veux dire un mec continuellement obsédé par la musique…

La musique c’est ma vie. Je la vis, c’est pourquoi j’en fais. Si ça ne t’obsède pas, je ne vois pas trop l’intérêt d’en faire. Ce doit être une obsession. Sinon à quoi bon toutes ces tournées, ces albums ?

Certains n’ont pas ce feu sacré et ça ne les arrête pas…

Oui, certains ont atteint un certain statut grâce à leur musique, un traitement de faveur, ils sont devenus célèbres et semblent s’en satisfaire. Moi je ne fais pas ça pour être célèbre, je le fais pour m’exprimer. Je suis comme un scientifique qui cherche le remède à son propre mal en espérant que ses travaux seront valables pour d’autres. C’est ce qui me motive à faire de la musique. Et la célébrité est une partie du prix à payer lorsqu’on fait ça.

Mais ta célébrité est toute relative : tu pourrais l’être bien plus.

Oui, et ce serait pire.

Dirais-tu que tu as choisi de ne pas être trop célèbre ?

Oui, j’essaye de ne pas dépasser un seuil de célébrité que je ne pourrais pas supporter. Si je peux garder ce seuil de célébrité tel qu’il est actuellement, c’est bon, ça me va.

Ce désagrément de la célébrité, n’est-ce pas le sujet de Really Real, que tu chantes avec Bobby Gillespie de Primal Scream ?

Oui, et Bobby est le contraire de tout ça. C’est quelqu’un de normal, très simple. Et j’imagine que ça n’a pas toujours dû être facile pour lui de garder les pieds sur terre car il vient d’un très grand groupe, qu’il a connu la drogue, vécu des trucs fous… Parfois être artiste c’est comme vivre derrière une vitrine : tout le monde te regarde et attend de voir ce que tu vas faire. Partant de là c’est dur de trouver la paix.

Mais n’est-ce pas parfois stimulant ? N’est-ce pas comme se retrouver dans la position du boxeur sur le ring qui se transcende car tout le monde veut voir ce qu’il a dans le bide ?

Non, ce n’est pas bon de se nourrir de l’énergie que t’inspire ce genre d’ennemi. Je ne tire aucune énergie de ça.

Dans le communiqué de presse de Mixed Race, tu dis que tu te sens prêt à retravailler avec Massive Attack. Pourquoi cela ?

Ils me l’ont proposé. J’ai dit oui. Et ils sont allés direct colporter ça à la presse alors que pour l’instant on n’a rien fait, on en a juste parlé. Daddy G est une vraie pipelette. En plus ce n’est même pas avec lui que j’en ai discuté, c’est avec 3D. Si on veut refaire un album ensemble faisons-le, allons en studio, je suis prêt.

Tu penses que, pour eux comme pour toi, ce serait le bon moment ?

Oui, ce serait un sacré challenge et je suis prêt à le relever mais j’ai envie de leur dire : « les gars, arrêtons d’en parler et faisons-le ! » ça fait 7 mois que je leur ai dit que j’étais chaud, 7 mois que la rumeur enfle à cause de Daddy G, 7 mois qu’on a toujours rien fait et voilà moi je me connais, l’envie m’est déjà un peu passée. Je suis lassé de tout ce blabla et si ça continue je ne vais bientôt plus du tout avoir envie de le faire. J’en suis arrivé à un point où ça ne me dit plus trop et c’est dommage car lorsque 3D m’en a parlé j’étais excité comme une puce.

Qu’as-tu pensé d’Heligoland, leur dernier album ?

Pour tout te dire je n’aime plus ce qu’ils font depuis Blue Lines.

Depuis Blue Lines, leur premier album ?!

Oui, depuis leur premier album… Je ne sais pas, je ne suis pas comme eux, mais ce qu’ils font maintenant n’a plus rien à voir avec ce qu’on faisait quand on était jeunes. Avant on faisait une musique de la rue. Maintenant chaque personne avec laquelle ils collaborent est quelqu’un de connu, une star, un nom de marque. Moi je continue de faire appel à des artistes inconnus…

Il t’arrive aussi de bosser avec des artistes connus, ce que tu avais fait sur Blowback

Oui, mais j’en choisis aussi beaucoup qui ne sont pas connus, qui sont toujours au contact de la rue et qui, comme moi, ne tiennent pas trop à être célèbres. Or pour moi, en un sens, ça fait des lustres que Massive Attack est devenu un groupe qui fait de la musique pour passer en radio et  rentrer dans les charts…

Disons que Massive Attack est devenu une marque adoubée par l’industrie de la pop…

Oui, et moi je ne suis pas un artiste pop, ce serait donc bon pour eux comme pour moi qu’on se remette à bosser ensemble ! Ils seraient peut-être capables de m’emmener là où je ne peux pas aller moi-même et je serais peut-être capable de les emmener là où ils ne peuvent pas aller. C’est pour ça que j’aimerais que ça se fasse. Et c’est pour ça que je n’aime pas le bavardage de ces derniers mois. Le lendemain de leur proposition, je me souviens leur avoir dit : « j’ai un nouvel album à promouvoir et vous aussi. Prenons deux semaines de-ci de-là et tac ! ». Je me disais qu’en faisant ça on aurait pu finir le disque pour Noël et commencer 2011 avec une surprise pour les gens. Maintenant la surprise est gâchée et l’album repoussé à l’année prochaine parce qu’on a toujours rien fait ; ça me saoule.

Y a-t-il d’autres artistes connus avec qui tu souhaiterais collaborer ?

Hum, j’aimerais travailler avec Kate Bush, Shaun Ryder, des artistes jamaïcains et tout un tas d’autres gens. Mais oui, Kate Bush j’aimerais beaucoup.

Tu as essayé d’entrer en contact avec elle ?

Non, parce que je me dis que si ça doit se faire, ça se fera naturellement. Les artistes sont des gens très occupés, pour les contacter tu dois passer par leur manager et blablabla. Moi je ne veux pas en passer par là, je veux pouvoir m’entretenir directement avec l’artiste. Ca peut donc prendre des mois. Mais si je rencontre la personne, on réserve un studio et go !

En 1998, Massive Attack avait dit vouloir remixer Ok Computer. Ce projet pharaonique ne se fit pas, trop occupés qu’ils étaient à finir Mezzanine, mais il souligne si besoin était que le courant passait entre Massive Attack et Radiohead. Les as-tu déjà rencontré ?

Oui, je les ai rencontré à cette époque. Un jour 3D est venu me voir en me disant que les gars de Radiohead souhaitaient me rencontrer. Ils m’ont dit que pendant qu’ils enregistraient leur disque ils avaient écouté un des mes morceaux en boucle, que ça les avait inspiré. C’était un super compliment.

Aimes-tu ce qu’ils font et voudrais-tu travailler avec leur leader, Thom Yorke ?

Ils ont fait de bonnes chansons mais non, ça ne m’est jamais venu à l’idée de travailler avec lui. Si un jour on se rencontre, que je m’aperçois qu’il est cool et que le courant passe entre nous, oui, pourquoi pas, mais ce n’est pas quelque chose que j’ai en tête.

Sur la table qui nous sépare se trouve un livre sur Gainsbourg. C’est marrant parce que j’ai souvent pensé à lui en pensant à toi. Comme lui tu as une tronche, comme lui tu te plais à faire chanter tes textes par de belles femmes, comme lui tu fumes beaucoup et comme lui tu as ce côté animal, cette voix grave qui parle…

On est tous un peu des enfants perdus, mais chez certaines personnes ça se voit comme le nez au milieu de la figure, tellement qu’ils en font quelque chose de manifeste. Je pense que lui et moi on n’a pas de point commun si ce n’est celui-là : on est tous deux des âmes fêlées, des gueules cassées et on voit ça en face, on montre qu’on n’est pas parfait. Voilà. Après Je ne connais pas vraiment sa musique mais j’ai entendu quelques histoires sur lui, notamment son rapport à l’alcool… Je pense qu’on fait partie de ces gens qui vivent leurs vies à fond…

Qui inventent leurs vies ?

Oui, en la prenant à bras le corps, en faisant des erreurs… La plupart du temps quand les gens font des erreurs, ça reste privé, mais nous on peut nous voir faire des erreurs.

Quand j’ai découvert le titre de ton nouvel album, je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir un écho avec le titre de ton quatrième album, Angels With Dirty Faces. Dirais-tu qu’ils expriment la même idée ?

Non, parce qu’Angels With Dirty Faces était un titre tiré d’un vieux film de gangsters où joue Humphrey Bogart. Ca parle de gosses qui évoluent dans un environnement difficile et qui sont donc obligés de faire de sales coups pour survivre. Ma mère me disait toujours que « tout bon soldat doit parfois savoir se salir les mains ». Voilà, c’est ça. Mixed Race a plus à voir avec la question du mélange des races. On est en 2010 et tout ça suit son cours car on vit plutôt dans une époque de métissage interculturel, et rien ne peut vraiment arrêter le mélange…

Excuse-moi de te couper, mais dans quel arrondissement de Paris t’es-tu installé ?

Dans le 18e, rue La Chapelle.

Trouves-tu que les gens s’y mélangent plus qu’ailleurs ?

Non, rien de neuf. Ici ce n’est pas vraiment mélangé. Il y a beaucoup de gens différents mais ils ne se mélangent pas vraiment. Ca pourrait être un vrai mélange, mais ça ne l’est pas.

C’est déjà mieux que dans d’autres arrondissements de Paris !

Oui, mais en même temps chacun garde sa culture.

Tu souhaitais quand même t’installer dans un quartier où il y ait une certaine mixité…

Non, non, c’est juste l’endroit où je vis !

En même temps si tu as choisi de vivre dans ce quartier plutôt qu’un autre c’est que tu devais aimer l’atmosphère qui y règne…

Non, non, non, ne me dis pas ce que tu crois que je pense ! Maintenant écoute-moi : je n’en ai rien à foutre de ces histoires de mixité ! Je vis juste rue La Chapelle car j’aime l’appartement que j’y ai trouvé. Je pourrais tout aussi bien vivre aux Champs Elysées.

Ah bon ?

Oui, pas de problème.

Ce n’est quand même pas la même chose ! Mais bref, une dernière question ?

Je t’écoute.

Un jour dans une interview tu as déclaré que toi et Portishead ne puisiez pas dans la même noirceur. Pourtant au début de vos carrières vous avez tous deux samplé Isaac Hayes, eux sur Glory Box, toi sur Hell is Around The Corner. Que voulais-tu donc dire par là ?

J’ai eu une vie difficile, pas eux. Et moi j’ai toujours fait une musique directement connectée à ce que je vivais. Ce n’est pas le cas de Geoff. Il fait du hip hop, pas vrai ? Mais il n’a jamais été rappeur, ni b-boy, ni breakdancer, c’est juste un enfant de la classe moyenne de Portishead. Je pense que c’est un bon producteur, un mec sympa, mais le problème c’est qu’il a toujours voulu faire ce que faisait Massive Attack. Il a toujours cherché à être quelqu’un d’autre.

Tu y vas fort !

Non, je constate : il a tellement subi l’influence de Massive Attack qu’il n’a jamais vraiment fait face à ce qu’il était. Sinon pourquoi se serait-il mis au hip hop ? Et je ne dis pas ça parce qu’il est blanc. Je connais un jeune type du nom de Bobo, il produit du hip hop, il est blanc et il vit ça. Pareil pour 3D. C’est un Blanc mais il vivait le truc, en graffant, etc. Geoff ne faisait rien de tout ça. Il s’est juste mis à vivre le truc par procuration quand il est devenu ingénieur du son de Massive Attack.

Pour lui c’était sans doute de l’ordre de la stricte aspiration esthétique, est-ce blâmable ?

Non, mais bon… Je pense que ça peut s’entendre dans sa musique.

Ok, merci Tricky.

Merci beaucoup à toi. Dis-moi, vas-tu à Rock en Seine ce week-end ?

Oui.

Comptes-tu y interviewer Massive Attack ?

Il est prévu que j’essaie, oui.

Si tu les vois passe-leur ce message de ma part : je veux bosser avec eux. Maintenant !

Illustrations pour Gonzaï: http://jebou.over-blog.com/

Tricky // Mixed Race // Domino
http://www.myspace.com/trickola


12 commentaires

  1. Au delà de cette interview ma foi très intéressante, c’est à la fois un peu triste, je trouve, de voir qu’il veut se faire ré-embaucher par son ancienne boite. Mais même sans ça, je reste fasciné par le déclin inconscient de ce type de musiciens dans le coeur des fans. C’est peu ou prou pareil qu’avec Pj Harvey ou Placebo (non, en fait pas Placebo, on pourrait les remplacer par Divine Comedy mais c’est aussi chiant – selon moi), des musiciens qui ont bercé les coïts d’une génération tout entière et qui restent encore droits (sic) quinze ans plus tard. Ils ressemblent désormais à une allée de cyprès prêts à se courber sous le poids du vent, ils résistent, mais tous finiront en hommes troncs.

  2. Au-delà du j’aime/j’aime pas ou j’aimais/j’aime plus je pense que ces artistes des nineties que tu cites (artistes-bandes-son de notre adolescence et pour certains madeleines de notre éducation à la chose pop), ces artistes-là donc, hé bah ce sont un peu les derniers des Mohicans en terme d’industrie. Je veux dire qu’ils bénéficient d’une sorte de côte de sympathie (ou d’antipathie) inconsciente du simple fait qu’on capte (entre les lignes) qu’on va de moins en moins avoir d’artistes pop qui comme eux pourront s’épanouir au sein du biz pendant 10-15-20 ans, jusqu’à, comme tu dis, former des cyprès le long de nos routes.

  3. C’est un vieux fauve au pelage usé que l’on guette du coin de l’oeil en se disant « et si jamais il se réveillait… ». Alors peut-être que depuis les années 90, le vieux fauve fait moins parler de lui, mais je me dis toujours qu’un jour, quant on n’y prêtera pas vraiment attention, il ressortira ses griffes et on se prendra un bon uppercut. Et j’attends toujours inconsciemment ce jour-là même quand il se perd dans des demi-albums demi-réussis.

  4. Tricky, je l’ai vu en concert en 2001 au Zenith je crois pour Blowback et c’etait chiant a mourir, une purge presque aussi naze que Sonic Youth a l’Olympia qui ont pas joue du Sonic Youth.
    Le trip hop, comme le rap-metal (ahaha), sont nes et ont vecu une vie breve et intense. Il n’empeche que Beth Gibbons est fabuleuse, je la trouvais meme belle, une fleure fannee.
    Sinon la credibilite si importante aux yeux (fabuleux yeux au demeureant) de Tricky, il l’a surement pas trouve chez Luc Besson.

  5. @ Sylvain : Good ITW, ton comment me va droit au coeur, perso. Et Tricky, franchement, je trouve que la manière dont il continue à mener sa barque est ma foi respectable.
    @ Bester : Cyprès toi même !
    @ Peikaki : Vu Tricky aussi en concert, en 2001 aussi : MORT-EL. Si les disques sont assez chiants depuis un moment, sur scène, ce type a toujours la rage.
    @ Tricky : Putain, Portishead, c’est 10 000 fois mieux que Massive Attack.

  6. J’ai vu Tricky en 2003, je crois, aux Eurocks et je confirme : le mec était dedans, animal, et il m’a mis dedans. De même pour Portishead : je les ai vu en 2005, je crois, au Zénith et c’était assez formidable. Le groupe joue, et Beth Gibbons garde cette voix et cette interprétation hors du commun. Genre Janis Joplin mais pas animal pour un sou, plutôt froide et « fleur fanée » comme dirait Peikaji. Saisissant.

  7. non non non, moi j’ai dit fannee, c’est different..
    Tricky en interview parle souvent de sa « street cred » et on lui pardonne alors que l’on est plus prompt a se foutre de la gueule des mecs du hip hop qui font la meme.

  8. En quoi est-ce (si) différent Peikaji ?
    Je suis d’accord en ce qui concerne la street cred de papy Tricky. Je crois justement avoir suggéré ci-dessus qu’il commençait à s’abriter derrière.

  9. nan je deconnais, juste je sais pas ecrire.
    Tricky il a le cul entre deux chaises, il fait une musique « batarde » qui ne peut avoir un public bien defini, stereotype. Je trouve ca difficile mais pourquoi pas.
    Sinon il en pense quoi Mehdi Belhaj Kacem du dernier album?

  10. Tricky est un artiste complet, contrairement à bcp d’autres, il y a une continuité dans son oeuvre, ce qui à mes yeux le rend comparable au grand Serge.
    Pour ce qui est de la scène, DE LA BALLE, je l’ai vu ce week end à Marseille et il a mis le feu, en plus il se prend pas la tête, repousse les limites de la célébrités en discutant avec les gens qui le souhaitent après le concert.
    Je trouve ça intéressant un nouveau projet avec Massive Attack, ça pourrait les faire redescendre sur terre, et ils ont à mon avis + a échanger aujourd’hui qu’avant !
    Continues Tricky, et viens à Montpellier, jouer sur la plage un soir d’été !

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