« Do Hollywood » n’est pas qu’une merveilleuse ode à la liberté de création : il est le miroir réfléchissant actuel de ce que furent les grandioses ambitions du rock avant que celui-ci ne laisse sur les bas-côtés de son histoire les cadavres décomposés de ses renoncements mélodiques, de ses soumissions instrumentales et de ses alignements formels; avant qu’il ne se clone mécaniquement, genre par genre, dans un système de reproduction formelle interchangeable à l’infini pour le plus grand bonheur des algorithmes de recommandation. C’est pour tout cela, c'est-à-dire pour tout ce qu’il n’est pas, que l’album des Lemon Twigs est un album fou. Un album aussi grand que parfait. Mais aussi, et surtout, un album important pour aujourd’hui.

En ces temps bénis du culte du passé et de l’épuisement de l’Histoire, il y a une manière très simple d’assassiner un groupe comme les Lemon Twigs et de discréditer une proposition musicale comme « Do Hollywood » : celle qui consiste à laisser les gardiens de l’orthodoxie et les spécialistes du rock – plus ou moins éclairés mais nécessairement savants – aligner consciencieusement les noms les plus glorieux du patrimoine de la musique populaire anglo-saxonne pour tout expliquer. De citer ces références prestigieuses, encore et encore, jusqu’à l’étouffement, pour toujours mieux attester des emprunts les plus manifestes et mettre en évidence les héritages les plus encombrants. De faire de ces totems universels les sources originelles et les causes incontestables de la forfaiture créative de deux gamins américains. Bref de faire de ces idoles mythiques les matrices exclusives et explicatives de tout ce que sont, et seront à jamais pour eux, les dix morceaux de « Do Hollywood ».

Sauf à résister et à ne pas les laisser faire. Sauf à combattre ces paresses argumentatives et contester ces facilités rhétoriques pour devenir le messager céleste d’une authentique grandeur musicale en train d’éclore.

Une grandeur qui ne vient pas de nulle part… bien sûr, car du haut de leurs dix-sept et dix-neuf ans, Michael et Brian D’Addario sont bel et bien de véritables encyclopédistes du rock. Pas simplement de ceux qui ont tout écouté, du fonds de ce cabinet de curiosités qu’était la discothèque de leur père et à l’âge où les autres mènent une vie normale d’enfant à jouer aux jeux vidéo ou au baseball. Mais de ceux qui, en praticiens passionnés et surdoués, ont aussi appris et répété inlassablement, l’un à la guitare et quelques autres instruments, l’autre à la batterie, les deux en chantant, un répertoire fabuleux à la diversité folle. Qui peut se targuer d’avoir joué, avec une telle précision et alors qu’ils n’avaient qu’entre dix et quatorze ans, Who loves the sun du Velvet Underground, My Generation des Who, Rape me de Nirvana, I shall be released de Bob Dylan, Interstellar Overdrive du Pink Floyd époque Syd Barett ? Et quelques dizaines d’autres…

De quoi configurer par le haut des talents travaillés au quotidien et alimenter des imaginations ou des inspirations dont on ne sait plus si elles relèvent de l’innée ou de l’acquis. Mais si acquis il y a, c’est toujours en transcendant les connaissances dont l’histoire de l’Art en général, et du rock en particulier, nous ont appris que c’est toujours cela qui fait le génie et l’originalité des plus grands. Pendant que les autres récitent, dupliquent, standardisent des recettes et des gimmicks, eux subliment les modèles dans un syncrétisme vertigineux qui entrecroise pour mieux extraire. Qui fusionne pour mieux unifier. Qui crée, à proprement parler.

La grandeur et la beauté muséale de ces dix morceaux tiennent autant à l’extrême sophistication de leur construction individuelle qu’à la cohérence paradoxale du tout. Bien aidés en cela par la fantaisie avérée de la moitié du tandem de Foxygen qui œuvre aux manettes et donne une légère touche lo-fi au son. Quelques soient les titres, toujours magnifiquement chantés, chacun témoigne d’une qualité intrinsèque frappante et fait preuve d’une harmonie permanente d’éléments mélodiques sublimes, parfaitement insérés dans des partis-pris instrumentaux et orchestraux aussi surprenants qu’aventureux.

Or c’est bien cette dimension aventureuse, anachronique par sa volonté de multiplier les séquences à l’intérieur d’un même morceau, qui parait tant problématique à certains, car elle mobilise des visions qui appartiennent à un passé qui semblait révolu mais est en fait inépuisable. A des conceptions qui renvoient à des aspirations éteintes mais toujours vivantes. Celles-là mêmes qui entrent en conflit avec ce qu’est sensé être la formule et la vocation originelle du rock le plus pur et qui continuent de chagriner les esprits les plus étriqués. Rappelant au passage qu’il n’y a pas pire idéologue que celui qui s’ignore comme tel.

Ce faisant, les Lemon Twigs nous rappellent définitivement que de deux propositions antérieures et initiales, distinctes et spécifiques, il est encore possible d’extraire une proposition nouvelle, à la singularité authentique et à la temporalité unique. Que malgré tout ce qu’elle doit à ses deux antécédents, elle déploiera une autonomie et une distinction réelles, démontrant l’écart définitif entre un « reproduire » et un « ressusciter ». Entre un « refaire » et un « renaitre ». Quand ce qui est encore le « même » est déjà, aussi, un « autre ». Ce que définissait génialement Aristote avec son syllogisme.

Et c’est très exactement tout ce qui se joue dans la musique des Lemon Twigs. Sans qu’on ne sache jamais ce qui est du à l’un ou à l’autre des deux frères. Dont on pressent seulement qu’un de leurs jeux préférés est de ne pas se fixer de limites et de se pousser mutuellement dans leurs retranchements. Pour aller toujours plus haut et toujours plus loin. Pour essayer de tutoyer les icônes. Sans jamais le faire et n’oser y croire, car eux savent pertinemment que c’est toujours la distance qui entretient le mythe.

The Lemon Twigs // Do Hollywood // 4AD
http://thelemontwigs.com/

4 commentaires

    1. Qui aime mater des vidéos de snowboard remplies de mioches à casques fluos qui enchainent les quadruples rotations?
      La même chose devait forcément arriver dans le rock,et ça fait pas du bien au rock,non.

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