Le leader de Wilco sort pour la première fois un album solo, qui est en réalité un duo avec son propre fils. Mais si l’on est toujours heureux d’entendre une nouvelle production signée Jeff Tweedy, cette dernière ne nous tiendra pas au corps aussi longtemps que ses chefs-d’œuvre précédents.

homepage_large.701e3a06Jeff Tweedy est l’homme d’un seul projet qui porte différents noms : Uncle Tupelo, Wilco, et aujourd’hui Tweedy. Quelle que soit leur dénomination, ses albums comptent presque toujours comme parmi les plus riches et passionnants de ce genre que les Ricains appellent « alternative country » ou « americana ». Un terme cependant largement galvaudé, qui englobe aussi bien des groupes fantastiques (Giant Sand, Calexico, The Handsome Familiy) que des artistes douteux (Ryan Adams). Avec Wilco, James Tweedy a considérablement enrichi le genre depuis la fin des années 1990, apportant une touche expérimentale, psychédélique et électronique qui lui vaudra longtemps le sobriquet de « Radiohead de la country ».

Tweedy nous avait récemment laissé sur l’arrière-train avec « The Whole Love » (2011), le meilleur album de Wilco depuis « Yankee Hotel Foxtrot » (2002). Autant de disques magnifiques, sophistiqués, parfois tortueux, que le groupe a toujours su traduire sur scène, trimballant sur les routes des tonnes de flight cases, sans pour autant donner dans le surarmement grotesque à la Emerson, Lake & Palmer, dont notre cher Lester Bangs affirmait qu’ils étaient « les victimes d’un viol collectif perpétré par leurs propres instruments ».

« Sukierae », premier disque sous le nom de Tweedy, est une réelle surprise, pour deux raisons.

D’abord, parce qu’il s’agit d’un double album de 20 chansons, ce que Jeff n’avait plus tenté depuis « Being There », en 1996. Ensuite, parce qu’il est le fruit de la collaboration de l’artiste avec son jeune fils Spencer, batteur de son état, qui officie par ailleurs au sein d’un groupe de Chicago dénommé The Blisters. Tweedy, le père, pensait à l’origine livrer un album solo, pas dans le sens « je vais vous pondre une série de guitare/voix » mais plutôt « je vais tout faire moi-même, tout écrire, tout jouer, tout chanter ». Finalement, comme son rejeton traînait dans ses jupons depuis le début de la confection du disque, l’aidant à travailler ces nouveaux titres, le projet est devenu celui d’un duo « father & son », à la manière d’une épicerie fine américaine, avec papa qui travaille le pétrin et le fiston derrière la (grosse) caisse. Jess Wolfe et Holly Laessig (du groupe Lucius), ainsi que Scott McCaughey (R.E.M., The Minus Five, The Baseball Project), joueront ici les chefs de rayons.

Si Jeff Tweedy fait partie de ces rares musiciens immunisés contre les fautes de goût (piochez un titre au pif de sa longue discographie, vous verrez par vous-même), on s’interroge cependant sur la pertinence de sortir pas moins de 20 nouveaux titres en « solo ». Avec moitié moins, les albums de Wilco sont déjà suffisamment longs à digérer, tant ils sont riches, sachant que Tweedy y est déjà le maître à bord, puisqu’il écrit et compose pratiquement tout.
Comparé à un disque de son navire amiral, « Sukierae » ne brille pas par son originalité, ni sa fraîcheur. Bien sûr, le résultat est toujours aussi plaisant à l’oreille – boisé, soyeux, foutraque – mais jamais éblouissant. La production est juste un tantinet moins sophistiquée que d’ordinaire (projet « solo » oblige) – les machines étant pour une fois restées à l’atelier – et la batterie de Junior mixée bien devant. Ecoute après écoute, on a beau chercher les pépites qui truffent d’habitude les productions signées Wilco, le tamis reste ici vide de toute trouvaille significative. Car si ces morceaux portent en eux, une nouvelle fois, la marque d’une musique folklorique américaine exigeante, on a l’impression d’écouter toute une série de démarques ou de filler (ces titres « de remplissage » qui ne feront pas l’objet d’une sortie en single) des albums précédents de Tweedy. En définitive, parler de déception serait autant mentir que de parler d’enthousiasme : « Sukierae » servira volontiers à l’enrichissement de nos « playlists alt country », celles que l’on lance lorsque l’on reçoit des amis à dîner en petit comité, ou une nouvelle conquête dans un cocon sonore propice au coït.

Tweedy // Sukierae // dBpm Records
http://wilcoworld.net

2 commentaires

  1. Bah, pas d’accord du tout. D’abord Uncle tupelo, c’était Jeff Tweedy ET Jay Farrar (ou l’inverse). Et Wilco, à l’époque de « Summerteeth », c’était JT ET Jay Bennett avant que ça clashe dur, puis scission. Après, Wilco reborn en un peu plus aventureux, c’est JT et Jim O’rourke pour « Yankee… » et « A ghost… ». Personnellement, après « Sky blue sky », je trouve que Wilco a commencé a sérieusement tourné en rond, y compris dans le song writting moins inspiré, et flirtant parfois avec une variété plus légère (le duo avec Feist sur l’album au dromadaire). « The Whole Love » sentait un peu la reprise en main mais l’album n’a pas la cohérence ou la consistance des précédents…

    La question c’est donc : est-ce que Wilco se résume à Tweedy, un, je n’en suis pas sûr. Tweedy, c’est le songwriting donc l’armature, mais le groupe change beaucoup en fonction de ses membres (Bennett, O’Rourke et Glen Kotche, puis Nels Cline en dernier lieu…). Il y a une base, songwriting et rythmique, mais Tweedy a toujours cherché à renouveler les couleurs du groupe par de nouvelles et plutôt durables collaborations. (A ce titre, il y a aussi le projet en trio Tweedy-O’Rourke-Kotche, soit Loose Fur, auteur de deux albums plus relâchés, à la fois récréatifs par rapport à Wilco, mais aussi aventureux. C’était un petit labo, un peu marginal et inégal, mais intéressant…)

    Ensuite, est-ce que Tweedy sans Wilco, c’est du Wilco minus, dénué d’audaces, je ne crois pas. Il faudrait se garder à la fois de réduire le groupe au songwriter, et de faire de celui-ci un infirme sans le renfort des copains.

    L’album donne l’impression d’une tonalité plus intimiste mais il n’en est pas moins finement arrangé et pas si acoustique que ça. Tweedy se résume une nouvelle fois (ya du boulot), mais c’est un album à part entière, avec de quasi pastiches beatles/Lenon Maca/ B. Wilson (« World Away », « Low Key » et « Summer Noon »), des valses country (« Desert bell », « New Moon », « Down from above »), des trucs plus nerveux, entre power-pop et punk-rock (« Please don’t let me so understood »), du pianotage de fin de soirée avec migraine et gueule de bois, un poil de rock plus expé discrètement ça et là (« Diamond Ligh ») avec des réminiscences psyché ou kraut, un gospel rock distordu en fin d’album (« I’ll sing it »), etc etc.

    Difficile d’en faire le tour et c’est d’ailleurs peut-être là où le bat blesse un peu, le trop plein de l’album, mais mieux vaut ça qu’un trop béant, hein? C’est plutôt pas mal de voir un mec encore productif et pas blasé après des décennies de carrière. Des « fillers » de Wilco, vous dîtes ? Du boisé et du foutraque ?? Il vaudrait réécouter tout ça un peu plus attentivement mais moi, il me semble pas.

    Attention au donc au faux-ami musical. L’écriture de Tweedy comporte une part de classicisme, c’est indéniable, et elle ressort peut-être un peu plus ici. Mais en même temps, la simplicité de surface, cache une complexité qui se révèle au fil des écoutes, et permet aux albums de Wilco, en dehors des questions de la production en général, de tenir la route sur le long terme. C’est le mélange de grande accessibilité mélodique et de sophistication qui fait la qualité de Wilco, comme de Tweedy en solo. Il y a un album du groupe, qui a pu être un peu mal aimé à sa sortie, surtout comparé aux précédents, et qui présente le même symptôme (même semblant de production mineure ou Low Key), bien qu’un peu plus épique, c’est « Sky blue sky », qui est à mon avis, l’un des plus aboutis…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.