Même sans rien connaître du passé musical de Shawn Lee, le poulpe écoute son World Of Funk comme une sorte de music board, suite de morceaux qui pourraient évoquer la bande originale d’un thriller mafieux. Reste à imaginer le fameux storyboard qui l’accompagnerait sur un scénario à la Abby Mann ou Robert Collins, sur fond de trafic de stupéfiants et de proxénétisme.

Planté devant le miroir de la salle de bain, je mate mes chicots jaunis par la clope. Mon haleine fétide et ma langue pâteuse me rappellent aux lendemains de cuite où le trop-plein de Jack Daniel’s associé aux tonnes de médocs que j’avale quotidiennement ont fait de moi cette loque branlante. J’ai la gueule plus bouffie que celle de Mickey Rourke et le corps plus décharné qu’un anorexique au stade terminal. J’ai pas faim, j’avale ma morphine et mes anxiolytiques avec un vieux fond de scotch qui traîne à portée de main. Je me fait couler un bain bien chaud, histoire de détendre ce qui me reste de chair douloureuse et d’écouter tranquillement le dernier Shawn Lee. L’inspiration viendra peut-être, sait-on jamais, même si les vieux clichés ont eux aussi la peau dure.

La musique commence et les images s’enchaînent. Accelerate balance son jazz funky comme dans une course folle à travers Harlem, la Ford Capri mauve accélère régulièrement dans je ne sais quel délire narcotique nocturne. J’ai le palpitant qui bat la chamade, une odeur de marijuana remplit la pièce, les vapeurs du bain s’éclairent de multiples couleurs et me mettent au bord de la crise cardiaque quand tout s’arrête brusquement. La Ford s’est garée à l’arrache dans ce quartier indien de Manhattan qu’on appelle Curry Row. Le rendez-vous a lieu là, dans ce foutoir où tout se vend, du sari à la Rolex de contrefaçon, et où une odeur acre d’épices et de maïs grillé imprègne tout. Un grand Black, coiffé Jackson Five, sort de la caisse en se dépliant nerveusement, chaînes en or et chemise flashy orange à grand col. A cette heure-là on est loin de Bollywood, l’ambiance est plutôt à l’indian bitch story et le bar à putes s’appelle le Bina Bar. Le type s’y engouffre alors que 100 mètres plus loin, deux types sortent d’une énorme Chrysler noire, réajustent leurs vestons. Juste le temps d’apercevoir leurs flingues bien calés dans leurs holsters, l’éclat de leurs insignes, et j’imagine aisément que ce sont deux putains de flics. L’un d’eux est plus grand et costaud que l’autre, on le surnomme Booya. Ceux qui ont eu affaire à lui savent pourquoi, la mâchoire bien en vrac, ils mangent dorénavant leur bouillie quotidienne en regrettant leurs chicots.

Ambiance Cairo Cairo, au fond du bar, l’Égyptien, comme on l’appelle, a posé son gros cul dans le salon VIP, là où tu peux te faire sucer la queue par une petite Indienne pour 300 dollars, included drink !

Le bar, hélas, est vide, les putes ont eu leur permission de sortie, seulement pour la soirée. Seul le barman est resté, agite son shaker à la recherche du meilleur Eterna Felicidad, le cocktail préféré de l’Égyptien. Il dit que ça lui porte chance, 25 ans de trafics en tous genres et pas une seule ligne à son casier, ça le fait même marrer de se dire qu’il n’y a plus que son putain de casier qui soit vierge dans le quartier. Les enceintes du bar balancent Ethio dans un jazz funky oriental qui colle bien à la démarche cool et assurée de Jackson, qui se dirige, le pétard aux lèvres, vers le salon VIP. Dans ses pensées traînent encore les images du corps déchiqueté de Rekha comme un Ghost in the rain. Faut pas tomber amoureux d’une pute, même indienne. L’Égyptien en a fait un exemple mais ce qu’il ne sait pas, c’est que la livraison de coke de ce soir prévue avec le Black de Harlem, chef du gang des Hairy Krishner, va vite se transformer en distribution de bastos. Six mois pour obtenir ce rendez-vous, rencontrer l’Égyptien est plus long que de faire fondre un iceberg. Le gros truand a juste le temps de croiser le regard de son dealer pour comprendre que c’est terminé, c’est le grand soir, celui du grand saut. Jackson pointe son magnum 357 vers la face bouffie du proxénète puant et tire… Dans sa tête la mélodie de Mi Illusion lui revient, repense au joli petit corps de Rekha, la cambrure de ses reins, ses petits seins en poire, alors qu’une sale odeur de poudre et de sang commence à se faire sentir. Il est temps de se barrer, et vite. Le barman a déjà sorti son fusil à pompe et tire à l’aveugle vers le salon VIP, les enceintes crachent The Mighty Atlas comme pour accompagner la scène de fuite, Jackson répond sans broncher et rétame facilement le pauvre type en lui pratiquant d’une seule balle une opération fatale à cœur ouvert. Jackson en a vu d’autres, il récupère calmement sa tire et roule à la cool dans les rues de Manhattan. Il lui faut quand même fuir New York et même les States au plus vite. Nanny Jee, la mère maquerelle qui a élevé Rekha, lui donnera les papiers, il a assez d’argent pour le reste.

On n’abat pas un aussi gros poisson comme ça, sans que les pires emmerdes arrivent comme les mouches sur un gros paquet de merde.

Sur l’air de Nao Vacila, crachouillé par son vieil autoradio, la destination semble toute trouvée : ce sera le Mexique puis la Colombie, pourquoi pas. Un séjour chez les Tablacadabra, ses potes narcotrafiquants proches du groupe Centaure, quelques mois de planque devraient suffire. Pendant ce temps, au Bina Bar, Booya contemple son œuvre, 20 ans de métier ça compte. C’est lui qui a tout manigancé, la rencontre avec Rehka, l’indic’ qui a rencardé l’Égyptien (vous suivez là ?), il savait que Jackson irait jusqu’au bout, ça fait dix ans qu’il le suit, il est presque devenu son meilleur équipier… Surtout, c’était le seul moyen d’en finir avec ce porc d’Égyptien qui le narguait depuis 20 ans et qui lui a même coûté son grade de Capitaine. En sortant du bar, Booya, sourire aux lèvres, balance un « we are in a fucking world of funk » que lui seul peut comprendre et peut-être aussi le fantôme de Rehka qui l’accompagne maintenant sous la pluie qui commence à tomber sur Manhattan.

Putain, déjà 11 heures ! Faut que je me sorte le tentacule du cul. Il était sympa ce petit bain musical. Shawn Lee m’a bien baladé dans son univers de série B américaine. Tout est dit, bien calé, y a plus qu’à faire son propre film. Le poulpe a retrouvé ses vieux standards, la barbe de Frank Serpico et la Chupa Chups de Kojak. Si les vieux clichés ont la peau dure, ça m’a fait du bien de les retrouver.

Shawn Lee // World of Funk // Ubiquity (La Baleine)
Sortie le 15 février

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