Sean O’Hagan n’est pas qu’un musicien : il est un groupe à lui tout seul. Plus encore, il en est son architecte, son théoricien et son artisan. Mais il est aussi — et peut-être avant tout — un symbole et un symptôme, dont ‘’Here Come the Rattling Trees’’, son dernier album en date avec les High Llamas, est le dernier stygmate.

Il n’est pas excessif de dire que Sean O’Hagan a toujours été le symbole aussi exemplaire que douloureux d’une pop soumise, depuis la fin des Beatles, à un destin chaotique et aléatoire. Tel un courant jamais dans l’air du temps et toujours soumis à ce soupçon larvé d’une forme de prostitution dont pourraient témoigner tous les Todd Rundgren, Prefab Sprout, Style Council ou The Thrills, pour n’en citer qu’une poignée. Cette pop canonique et maudite, aux accents mythiques  où la mélodie est d’or, les harmonies de platine et les voix d’argent  semble ainsi porter depuis des décennies le fardeau d’une incompréhension et d’un mépris : celui que le monde du rock et de ses édiles lui fait porter en vertu de sa proximité supposée avec le monde de l’évidence facile et de la compromission commerciale. L’enfermant dans une certaine confidentialité de l’audience, une forme de marginalité paradoxale que les High Llamas n’ont eu de cesse de payer au prix fort.

Mais Sean O’Hagan est aussi un symptôme : celui de la manière dont peut s’exprimer aujourd’hui comme hier une névrose musicale et artistique : celle qui va déterminer et conditionner de l’extérieur dans un rituel implacable, chaque choix, chaque geste. Certes, la tête pensante des High Llamas n’a jamais cherché à minimiser son goût illimité ni pour ce qu’il convient  ou pas  d’appeler « l’easy listening », ni pour les heures glorieuses des musiques de films et de feuilletons. Mais surtout, et plus encore, il n’a jamais voulu cacher son admiration aussi immodérée qu’obsessionnelle pour Brian Wilson. On peut d’ailleurs dire sans se tromper que depuis son premier album post ‘’Microdisney’’ en 1990  c’est-à-dire à dater du moment où il a pu se défaire de ce double encombrant qu’était Cathal Coughlan  il a été strictement incapable d’en dissimuler l’influence hypnotique et l’obédience vampirisatrice, que ce soit dans sa syntaxe instrumentale ou dans sa vision artistique. Et ce, même quand il s’est amusé à la fin des années 1990 à mâtiner ses compositions de bulles électro ou de les enrober d’effets sonores suspects dont on n’a d’ailleurs jamais su si c’était pour en moderniser la réception publique ou pour se mettre à distance de lui-même.

Il n’en demeure pas moins que cette névrose personnelle  partagée avec John Cale a eu longtemps pour effet bénéfique de stimuler magnifiquement sa créativité. Qu’elle a permis de nous donner à entendre une palette de créations aussi miraculeuses que lumineuses, du premier album éponyme à ‘’Snowbug’’, qui toutes baigent dans une perfection mélodique et harmonique digne des plus grands. Plongeant dans l’émerveillement de la performance ceux qui consentaient à l’expérience. Mais il est indubitable aussi que, très vite, et plus encore au fil du temps  surtout depuis ces dix dernières années  cette fixation stylistique s’est définitivement et irrémédiablement transformée en boulet. En un handicap dont le dernier album en date ‘’Here Come the Rattling Trees’’ est l’ultime signe. L’ultime spasme.

Mon pépère, ce héros

Basée sur l’alternance de vignettes instrumentales parfois ultra courtes et de morceaux chantés, tous les morceaux paraissent, une fois de plus, remonter du plus profond de la mémoire. Par leur familiarité proche mais aussi dans l’épuisement d’un temps dépassé. Moins en raison d’un certain attachement au classicisme de la composition que pour le mode opératoire formel une fois de plus retenu. Une fois de trop. Pour cette stratégie d’arrangements tellement référencée, tellement archétypique dans les orchestrations  comme on parlerait de « peinture de procédé » pour du déjà fait et du déjà vu  qu’une lassitude désabusée ne peut que s’emparer de l’auditeur à qui il reste encore un peu de mémoire. Avec comme conséquence instantanée et mortifère de procurer la sensation d’une perte fondamentale : celle de l’identité de chacun des morceaux. De ce qui, malgré des écoutes successives, est sensé en constituer les fondements, l’âme et la chair  les mélodies et les paroles  mais s’en trouve pourtant, par son appareillage instrumental, comme dissout. Englouti dans un traitement sonore qui nivelle le présent par la duplication systématique du passé. Pouvait-il en être autrement ? Pourquoi continuer à composer et publier après presque trente ans de carrière quand on dispose déjà d’un répertoire aussi défini que conséquent et que l’on ne souhaite pas modifier ses protocoles ? Pour séduire un nouveau public ? Pour tenter de ressusciter un intérêt évanoui ? Pour répondre à une commande ? Pour se donner l’impression d’être encore en vie ?

Ou bien est-ce l’énième démonstration que le temps est l’ennemi intime et ultime des artistes. Que la grâce du moment originel ne dure jamais. Que l’artificialité du savoir-faire transformé en exercice de style finit toujours par régenter un royaume de simulacre où la vérité de l’acte de création s’est bel et bien perdue. Cette vérité qui se déploie dans le cercle vertueux et circonstancié produit par un artiste, une œuvre et son temps. Et qu’il ne reste plus, dès lors et simplement, qu’à se recueillir sur la tombe de tous ceux qui ignorent qu’ils ne sont plus que des fantômes d’eux-mêmes.

High Llamas // Here Come the Rattling Trees // Drag City
http://www.highllamas.com/

1 commentaire

  1. Fan de Sean depuis que je suis jeune, je voudrais ajouter une paire de trucs: les « bulles électro » ajoutées vers la fin des 90s sont surtout dues à son association avec Tim Gane (de Stereolab) ; et la comparaison incessante avec les Beach Boys est un peu usée, il a d’autres influences tout aussi ostensibles (écouter par exemple « Sonny » de Morricone).
    Et, oui, depuis dix piges, ses skeuds se suivent et se ressemblent, un peu comme par exemple ceux de Tangerine Dream dans les années 70. Peut-être que dans 20 ans on les réécoutera avec plus de bonheur qu’aujourd’hui dans leur habit d’actualité.

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