L'amour qu'on porte a un artiste tient quand même a peu de choses. Tiens prenez l'exemple de Scout Niblett. Hormis le fait que je n’avais jamais jusque là écouté aucun de ses albums en entier, impossible de penser à elle sans immédiatement m’imaginer les horribles plats de blettes servis par maman. Rime pauvre et souvenir d’une folk croquignolesque composée de barrettes dans les cheveux et de papillons dans les refrains, c’était plutôt mal barré pour l’illumination. Mais avec son dernier disque en date, « It’s up to Emma », quelque chose a changé. L’attaché de presse a d’ailleurs bien préparé le terrain : « cette demoiselle est complètement folle à lier, ca vous intéresse pour Gonzaï? ».

Evidemment, la rencontre fut moins folle que prévue. Pas forcément parce que les propos de Scout Niblett – Emma Louise Niblett au civil – étaient plus insipides qu’un plat de plantes vertes dégueulasses, mais plutôt parce qu’une seule écoute de « It’s up to Emma » suffirait à plomber le moral d’une armée de clowns shootés à l’hélium. Difficile de ne pas penser au plus sec des disques de PJ Harvey de la grande époque, « To bring you my love » en tête, ce qui vous en conviendrez ne donne pas envie de taper sur les cuisses de l’invité en lui demandant d’arrêter avec ses blagues à la con. Et puis le jour de la rencontre, j’ai une crève qui me contraint à réaliser l’interview depuis mon lit, par téléphone. Et puis la demoiselle folle à lier qui me parle à l’autre bout du fil à la voix d’une fillette qu’on aurait effrayé avec Guy Georges déguisé en King Kong. Et puis bref, c’est juillet, c’est le début de l’été ; ni elle ni moi n’avons vraiment envie de nous enfoncer une plume dans le cul pour divertir la galerie.

scout_niblett_-_its_up_to_emmaReste que « It’s up to Emma », du peu qu’on connaît d’elle, est certainement le disque qu’on retiendra de Scout Niblett. Contrainte de réaliser son sixième album dans des conditions brutes de décoffrage, lâchée de toute part par ses partenaires pour des raisons qu’on a du mal à comprendre, la timide Emma n’a d’autre solution que de se débrouiller toute seule ou quasi avec son micro, sa guitare et trois amis batteurs qui se relaient derrière les futs pour animer les fantômes qui hantent ce disque de manoir hanté. Le résultat sonne un peu pareil, à la fois squelettique dans la production et plein d’une rage contenue ; avec des ‘popsongs’ si désossées que si Polly Jean Harvey avait sorti un disque de blues chez Chess Records ça n’aurait pas sonné pire, ni plus glauque. Pas de studio pour enregistrer, plus de musiciens pour l’accompagner ; c’est alors que toutes les conditions sont réunies pour ne laisser à Scout que ses yeux pour pleurer qu’elle se décide à tout enregistrer chez elle, à poil ou presque. Pour peu, on entendrait presque le bruit de la bouilloire qui siffle ou le sifflement des moustiques. A toi de jouer Emma. Ca nous change des Causette sans histoire qui chantent la précarité dans des studios clinquants.

Le moins qu’on puisse dire lorsqu’on cause avec Scout, c’est qu’elle n’est pas généreuse sur les voyelles et les consonnes. De question en question, de longs silences s’installent dans la discussion et après cinq minutes d’anges qui passent, on est désormais convaincu qu’on en saura pas beaucoup plus sur la foi chrétienne de la Niblett (« Est-ce que Dieu m’est apparu dans ces chansons quasi mystiques ? Oh tu sais, composer une chanson est déjà en soi un acte mystique… ») ou sur l’impression de virage artistique de « It’s up to Emma » (« Nan mais tu sais ma musique n’a jamais été folky, j’ai toujours utilisé des guitares électriques, des pédales… j’ai du enregistrer trois chansons acoustiques dans toute ma carrière ! »). Bon, nous voilà rhabillé pour l’hiver, une saison qui finalement colle bien à cette pierre tombale monochrome où chaque chanson parle de rupture, d’isolement et de Kleenex humides qu’on roule nerveusement en boule ; bref pour la croisière s’amuse et les cotillons, merci de frapper chez les voisines d’en face.
« It’s up to Emma », on l’aura bien compris, parle d’autre chose. Notamment de ce moment où l’artiste s’avère seul face à la page blanche sans personne pour lui souffler les mots. « Le titre de l’album a plusieurs niveaux de lecture » chuchotte-elle dans le combiné, « mais le plus évident pour moi renvoie au fait que j’ai du finir le disque toute seule à la maison en le produisant moi-même, jusqu’au mix. Au départ je bossais dans un studio à Portland, mais l’enregistrement a pris un putain de retard et je n’en voyais plus la fin. Du coup, j’ai décidé de le finir moi même, ça me semblait plus simple. Et je referai certainement la même chose pour les prochains disques, j’ai l’impression mieux contrôler les choses ainsi ».

Sans vous faire le coup du « scoutt toujours », on sent bien la nécessité du changement sur ce disque, du tabula rasa, qui donnent aux neuf morceaux ce parfum de mélancolie qu’on a tous connu quand l’autre claque la porte et que ne restent que les disques pour se consoler. En vrac pour l’inconsolable Niblett, on pense au « MTV Unplugged » de Nirvana, aux disques les plus sombres de Shannon Wright, au « Sketches for my sweetheart the drunk » de Buckley ; bref encore, à tous ces disques qui vous collent au fond du trou pour une semaine genre Guantanamo du désespoir. Ca tombe bien – façon de parler – car la pochette de « It’s up to Emma » met en scène la principale intéressée embrassant un homme dont on pourrait à tort croire qu’il s’agit de Thom Yorke, passé expert en pathos sirupeux depuis au moins dix ans. « Le type sur la pochette ? Oh c’est juste mon ancien petit copain, on avait déjà rompu au moment  du shooting… » dit-elle l’air de rien, « comme toutes les chansons parlent de la rupture et du fait d’avoir à se débrouiller par soi même, je trouvais ça parfait pour illustrer l’ensemble. Et lui aimait bien l’idée de ce ‘death kiss’ ». Alors quoi, Scout Niblett femme fatale ? Uh, pas vraiment. Son disque, létal, l’est. Alors qu’on atteint péniblement les dix minutes d’interviews dont la moitié consistant à vérifier que Scout est encore là, l’héritière d’une certaine philosophie grunge – pas d’artifice, du malaise dans les refrains, un dépouillement assumé – referme la pierre tombale avec un petit bouquet de fleurs : Pour chaque disque, c’est une drôle d’expérience car cela me force à réécouter les morceaux pour comprendre dans quel état d’esprit j’étais au moment de l’enregistrement. Autant te dire que quand j’ai réécouté « It’s up to Emma », je me suis rendu compte à quel point j’en avais chié, ah ah ah ! ». Que rajouter après ça ? On s’est simplement dit au revoir, Scout m’a souhaité un bon rétablissement et moi je l’ai remercié pour son superbe album. En espérant secrètement ne pas avoir à le réécouter trop souvent.

Scout Niblett // It’s up to Emma // Drag City (Module)
http://www.scoutniblett.com/

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