Un piano simpliste, des mélodies murmurées qui montent haut dans les octaves, des cordes qui harmonisent le tout dans des élans symphonico-lyriques... Tous les ingrédients de "In The Seams", le deuxième album solo de Saint Saviour, étaient réunis pour donner une pop chiante et surfaite. Sauf que derrière le disque se cachent deux personnalités aux parcours plutôt différents. D'un côté Becky Jones, passée par les groupes electro Groove Armada et The RGBs. De l'autre, Bill Ryder-Jones, issu de la scène rock anglaise avec le groupe The Coral, qu'il a fini par quitter. Un bel exemple de famille recomposée.

Mine fatiguée et l’estomac vide, Becky Jones – alias Saint Saviour – s’est pointée à Paris le temps d’un passage éclair. Entre deux concerts sur le sol britannique, elle est venue enregistrer une émission pour la télé française et promouvoir son deuxième album solo, “In The Seams”, écrit et composé avec Bill Ryder-Jones. L’ancien guitariste de The Coral, qui a notamment bossé avec la bande d’Alex Turner des Arctic Monkeys et de Last Shadow Puppets, a apporté son grain de sel dans les compositions de Becky Jones.

Becky Jones vient de l’électro. La nana aux cheveux courts, en tenue de lumière et avec des paillettes sur le visage dans le groupe The RGBs, c’est elle. La Becky, trentenaire, rousse aux cheveux longs, qui se tient devant moi dans le bar-disquaire le Walrus, dans le Xeme arrondissement de Paris, est à mille lieux de cette image. Chemise à fleurs boutonnée en entier, médaillon rétro autour du cou, Becky Jones est d’abord distante. Un peu recroquevillée sur elle-même (mais peut-être est-ce simplement la faim ? Un jambon-beurre made in Paris la nargue gentiment pendant toute la durée de l’interview). Elle parle lentement, murmure presque. Difficile de reconnaître celle qui maîtrise si bien sa voix et qui offre, dans « In The Seams », des mélodies très travaillées, le genre à vous dresser les poils des orteils en les écoutant. Non, dans l’exercice de l’interview, Becky Jones ressemble à un petit faon égaré. Avec son allure de première de classe, elle répond avec un professionnalisme timide. Mais au fur et à mesure de l’interview, Becky Jones révèle sa personnalité : c’est une artiste sincère et touchante, très anglaise peut-être, qui frappe aussi par son côté comique : elle mime à merveille ses spectateurs silencieux ou sa conduite dangereuse sur les routes de l’Angleterre.

Les deux Jones devaient être présents pour l’interview. Finalement, Bill n’a pas fait le voyage. Trop crevé par la tournée commencée début décembre, il a préféré rester sur ses terres natales, et laisser le sale boulot à sa partner in crime.

Saint Saviour Artwork

Salut Becky ! J’ai vu que tu étais en pleine tournée en Angleterre pour promouvoir “In The Seams”. Hier Brighton, demain Londres, comment ça se passe jusque là ?

Je viens de la scène électro alors je suis beaucoup plus habituée à voir les gens sauter partout. Avec cette musique, c’est très différent. Sur scène, je suis assise derrière un piano. Les gens sont figés (elle mime les spectateurs, droits comme des « i »), en train de sourire et de me fixer. Ensuite, ils applaudissent de façon très polie (elle mime encore les mini-applaudissements des spectateurs). Je trouve ça assez étrange, mais j’espère que je vais m’y habituer. Après le show, je vais toujours au merchandising store pour signer des CD. Les gens viennent me voir pour me dire “C’était génial !”, “J’ai jamais entendu quelqu’un chanter aussi bien !” Je leur réponds “Wahouh mais vous étiez tellement calmes !”

Revenons un peu dans le passé. Comment as-tu rencontré Bill Ryder-Jones ?

Lors d’une fête à Londres il y a deux ans, je suis tombée sur la manager de Bill, que je connais depuis pas mal de temps. Elle m’a demandé ce que je faisais parce qu’après mon premier album solo (Ndlr. “Union”, en 2011) je n’ai rien sorti pendant environ deux ans. j’étais en train d’écrire dans mon coin et je lui ai dit que je voulais composer un album de “pure songs”. Pas d’électro, pas de beats, juste quelque chose de simple et de beau, avec des instruments à cordes, par exemple. Je lui ai dit que je cherchais quelqu’un avec qui bosser et elle m’a recommandé Bill.

A quel moment as-tu su que tu voulais travailler avec lui ?

Je me suis procurée son premier album , “If” (Ndlr. sorti en 2011). C’est son premier en solo après son départ de The Coral. A cette époque, je passais mon temps à faire du vélo dans tout Londres ! J’avais mis l’album dans mes écouteurs. Je ne sais pas si tu as écouté « If », c’est très symphonique, il n’y a pas de guitare et tout ça, mais un orchestre. C’est vraiment incroyable ! C’est très émouvant, très beau ! C’est à ce moment que j’ai su qu’il était le mec avec lequel je voulais travailler pour mon nouvel album. Bill a ajouté les cordes et basses aux chansons que j’ai écrites seule, aux Pays De Galles. Parce que je vis à Londres, une ville très active. On peut être distrait par plein de choses. J’avais besoin d’aller dans un endroit où je pouvais me retrouver dans le silence. Je suis donc allée dans la campagne du Pays de Galles et j’ai écrit des chansons pendant des semaines. Nous avons passé deux semaines en studio pour enregistrer « In The Seams ». J’adorerais composer un nouvel album avec lui ! Il est brillant et parfait ! Pas seulement parce qu’il comprend les chansons, qu’il y est sensible et qu’il respecte mon travail, mais aussi parce qu’il est très très drôle. Quand on est ensemble, je ris tout le temps.

Les paroles des chansons sont très poétiques, parfois cryptées comme dans Devotion. De quoi parle ce morceau ?

Vers la fin de l’écriture de l’album, je me suis sentie très fatiguée. Je ne faisais qu’écrire et écrire, arracher des idées de ma tête tous les jours, c’est épuisant ! J’étais en train de regarder un documentaire sur un festival religion en Inde tout en étant assise derrière mon piano. Ce festival, c’est le plus grand rassemblement d’être-humains au monde. Quand les gens sont tous ensemble, on peut le voir depuis l’espace. J’ai finis par écrire une chanson qui parle du fait d’être envieuse des gens qui ont une religion. Je n’en ai pas et parfois, j’aimerais avoir ce genre de cérémonies, de moments excitants. Devotion est à propos de ça, de ressentir de la dévotion pour quelque chose. Je suis agnostique. Je suis très curieuse à propos de la religion, mais il y a beaucoup de choses auxquelles je n’adhère pas.

La chanson qui termine l’album s’appelle St Malo, quel est ton rapport avec cette ville française ?

Avec mes grands-parents, on allait souvent à Saint-Malo pour les vacances. Ma “Nana”, c’était ma personne préférée ! Elle est morte quand j’étais assez jeune. J’ai toujours voulu écrire une chanson à propos d’elle mais je n’y arrive pas. C’est trop personnel, il y a trop d’émotions. Donc j’ai écrit une chanson à propos de Saint-Malo où on avait l’habitude d’aller, un peu comme un hommage. Mais j’ai aussi fait des recherches à propos de la ville. J’ai lu des écrits de Marie de France, une poète de la Bretagne médiévale. L’un d’eux s’appelle “Nightingale” – “Laostic” en breton. C’est une super histoire d’amour interdit entre un chevalier et une dame. A la fin, tout se termine mal, c’est un tragédie ! St Malo est un peu inspiré de ça aussi.

Pourquoi avoir mis autant d’années à écrire des chansons si personnelles ?

Dans la dance music, c’est plus une question de rythme des mots, avec des moments forts, des mélodies super catchy. Les paroles doivent servir ça. Ce n’est pas vraiment possible d’écrire des paroles profondes ou personnelles. Les gens veulent entendre des choses assez ordinaires comme “put your hands in the air”, “I’m in the club”… J’adore la dance music, j’ai grandi en écoutant de la dance music. Mais je crois que c’est lorsque j’ai eu 30 ans, j’ai eu besoin de faire quelque chose de nouveau et de mature que je pourrai toujours faire. Parce que je ne peux pas faire de la dance music toute ma vie.

Comment t’es-tu préparée à la scène ?

Je ne me suis pas vraiment préparée. Comme j’ai un diplôme en musique, j’ai une discipline vocale et donc c’est vrai que j’ai beaucoup chanté les morceaux pour m’entraîner. Mais à part ça, sur scène c’est très simple. Il n’y a pas de danse, pas de jeux de lumière. Je suis au piano, Bill à la guitare, le groupe est autour de nous. Avant, je n’aurais pas eu le confiance nécessaire pour faire ça. Maintenant, je suis à l’aise avec mes compositions.

Quelle musique écoutez-vous sur la route ?

On écoute beaucoup David Bowie ! Mais malheureusement, notre van est… une merde ! Le lecteur de DVD ne marche pas. Il y a qu’un lecteur de K7 à l’avant mais une cassette est bloquée à l’intérieur. On ne sait pas ce que c’est, on a essayé de la retirer avec un couteau mais ça n’a pas marché. Donc on ne peut pas vraiment écouter de la musique sur la route. A moins que quelqu’un en mette sur son ordinateur. C’est souvent la playlist de Bill, parce que c’est moi qui conduit ! Je nous ai emmenés jusqu’à Glasgow, puis on est revenu à Londres ! J’ai conduis à travers tout le pays.

Mais tu dois être super fatiguée !

Oui, je suis assez fatiguée, mais je suis la plus rapide de nous tous au volant ! Parce que je conduis de manière très dangereuse ! (Elle mime sa conduite en faisant le bruit d’un voiture de Formule 1) Les garçons sont à l’arrière du van, ils essaient de dormir ou alors ils jouent au Trivial Poursuit. D’ailleurs la nuit dernière, c’était vraiment marrant ! On joue au Trivial Poursuit tous les jours et hier soir, on est tombé sur une carte avec David Bowie comme sujet. On a tous hurlé “Yeeeah !”

C’est un jeu super dur !

Mais oui ! Il est vraiment dur ! Les deux seules cartes où on a eu tout bon, c’était à propos de Brad Pitt et de David Bowie (rires).

Saint Saviour image

Pour revenir à l’album, j’aime beaucoup la chanson Bang parce que tu parles de voler une voiture et en même temps, tu le chantes d’une manière très belle et très calme. C’est un contraste très intéressant.

Je suis contente que tu aies remarqué ça parce que c’est ce que j’ai essayé de faire par tous les moyens. Une des choses que je voulais changer à propos du passé c’était ma manière de chanter avec trop d’émotions. Ça devenait faux. Ce n’est plus vrai, tu joues un rôle. Je voulais écrire des paroles très personnelles, avec de l’émotion, mais les chanter de manière calme, comme pour les cacher. Je ne les mets pas en avant. Je les laisse apparaître simplement : “Take it or leave it”.

As-tu pensé aux gens qui allaient écouter l’album pendant que tu composais dans la campagne du Pays de Galles ?

Non parce que c’est assez dangereux de penser à la manière dont les gens vont interpréter les morceaux. Quand j’écris des chansons, je pense à satisfaire mes propres goûts musicaux. Si je trouve que c’est honnête et que je crois en mes chansons, c’est bon pour moi. Dans le passé, j’ai fait l’expérience de sortir des morceaux dont je n’étais pas contente. C’est un sentiment horrible et je ne veux plus jamais faire ça ! Pour « In The Seams », le but était de faire quelque chose dont j’étais vraiment fière. Si ensuite les gens comprennent ton intention, te donnent des retours, c’est une chose vraiment magique. Exactement comme tout à l’heure lorsque tu parlais des paroles et de l’émotion. C’est super pour moi parce que c’est ce que j’ai voulu faire ! Si quelqu’un critique, je dirais “OK, ce n’est visiblement pas ton truc mais je suis heureuse de ce que j’ai fait !” (elle grimace, l’air de dire, « fuck you », puis éclate de rire)

Saint Saviour // In The Seams // Surface Area
saintsaviour.co.uk/

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