Lokeren, petite bourgade du plat pays, accueillait dimanche dernier Roxy Music pour le début de sa tournée des festivals.Compte-rendu d'un concert inoubliable au Lokerse Feesten, en Belgique.

A quoi mesure-t-on la fidélité d’un fan ? Comment jauger de son degré d’addiction à des mélodies qu’on s’est repassé mentalement, trente fois chacune, dans le wagon qui vous conduit en terres inconnues ? Roxy Music, ça fait combien de fois le tour de la terre, en mettant bout à bout tous les névrosés du grand Ferry siffleur ?

En mettant de coté les erreurs de parcours, de Paris à Lokeren, Belgique, on compte précisément 312 kilomètres. Derrière l’écran, à scruter le summer festival tour[1] erratique du groupe strass et paillettes, c’est à la fois peu et beaucoup, perdu entre l’attente inespérée de voir enfin sur scène un petit miracle formé en 1971 et le supplice d’un aller-retour en Belgique flamande au milieu des champs, des barquettes de frites et des pintes Lager plastique qui craquent sous les pieds. Partir seul, sac sur le dos, repassant longuement la playlist idéale et la longue liste des craintes à travers la vitre du train qui rase la plate campagne, plus d’hésitations possible ; le billet est déjà imprimé. Mémoire cache vidée pour absorber les flashs d’une soirée loin de quotidien, il n’y a finalement rien d’héroïque dans mon périple mais le cœur court en uptempo.
A quoi mesure-t-on la fidélité d’un fan ? En posant mon sac à Loxeren, petite bourgade de 30.000 habitants – peut-être plus – posée en Belgique comme un pétale de fleur, je me repose la question en boucle. Remarquez, j’ai le temps. Arrivé à 16H50 ce dimanche 8 aout, le concert de Roxy Music est annoncé à minuit dans un festival de province belge ayant accueilli la veille Paul Weller et le soir même Vaya con Dios, dont j’apprends sur place que la chanteuse Dani Klein est sûrement plus populaire que l’auteur de More than This. Impression confirmée à ma descente du train, silence de plomb, la fête foraine bat son plein dans une ville où les français sont, comment dirais-je, en infériorité numérique. Le Loxeren Festival, semble-t-il, est la grande attraction de l’année, ce moment où la ville et ses environs se rejoint le temps d’une soirée pour feu d’artifice et descente des culottes nationales. Un grand moment sûrement, que je file méditer à l’hôtel ; j’apprends un peu trop tard qu’il est excentré, enclavé entre une station Shell à demi-desaffectée et une nationale digne des meilleures zones urbaines françaises. PUTAIN, MAIS QU’EST-CE QU’ON FOUT LÀ, ROXY MUSIC ET MOI ?

Un fan, c’est un peu pathétique. Au croisement de routes entre le dévot et les psycho killers ; un sentiment que je goute assez rarement dans mon quotidien pour en ressentir ce soir tous les vertiges. 20H00 : Encore quatre heures avant le début du concert et un lot de questions qui ne tarit pas. Les anglais joueront-ils Ladytron, le temps les aura-t-il fané, Bryan Ferry aura-t-il perdu de sa superbe, Waterloo Vs Country Life, rentrerai-je à mon hôtel à pied ou en bus, le paquet de cigarettes tiendra-t-il le coup, parviendrais-je à me glisser sur les premiers rangs. Et si, au fond, ce voyage était moins beau que le fantasme ? En attendant le bus qui mène aux festivités, je scrute la faune qui attend derrière moi dans la pénombre. Grands-parents en pantashorts, adolescents à casquettes visières longues, filles dépucelées à peu près au même moment que la reformation de Roxy Music – en 2001, un bail, ce soir on sera alone with everybody, seul avec sa passion dans une contrée qui ne jacte pas français. Sublimé par la solitude, je scrute. J’attends. Je regarde la montre qui défile trop longtemps. « Redbull for me, yes », Vaya con dios vient de finir son set à ponpon accordéon, pas encore aperçu un seul fan digne de ce nom dans l’assistance – 7000 personnes au bas mot, réunie ce soir pour des raisons qui dépasse mon entendement. Chacun sa communion. 23.50, une dernière prière. Pourvu que…

Les lumières viennent de s’éteindre. Par les grâces du St Ferry, j’ai réussi à me glisser sur les premiers rangs en écrasant une bonne moyenne de 2 cigarettes toutes les dix minutes, emmagasinant tous les mouvements de roadie, le placement de chaque instrument, les serviettes noires posées près du piano—synthé et des guitares de Phil Manzanera. A ma gauche, un cinquantenaire à moitié chauve, parka bleu, un dentiste au civil sûrement. De l’autre, enfin, une bande de trentenaires visiblement fans d’Andy Mackay, le saxo, comme en atteste leurs nombreuses suppliques gueulées entre deux lapées de bière. Silence, extinction des feux, j’attache ma ceinture. C’est vraiment con un fan, et pourtant rien ne me semble à cet instant plus bel acte d’amour que ma présence ici. Craquement de doigts, let’s go for the rrrrrumble, par quelle chanson vont-ils commencer, mes amis du Manifesto ?

Sans trop de surprise – à ce stade il aurait fallu le crash d’un Boeing détourné par des terroristes séparatistes flamands pour m’ébranler davantage, c’est Remake Remodel qui ouvre le bal, entonné par son Ferry en retrait sur son piano. Royal, majestueux dans son costume noir cintré, les rides en arrière et la crinière peu affaissée, le crooner n’a visiblement que peu perdu de sa superbe malgré trente ans de break en groupe[2]. Des deux cotés de la scène, un binôme de chanteuses black doo-wop à jupes courtes se fait entendre, à l’arrière, une jeune femme à la cambrure divine enfoncé dans son ensemble stretch tient le rôle sur les claviers et les violons. Au centre, Paul Thompson – désormais sosie d’un De Niro pilier de comptoir, est affairé à ses futs et matraque sa batterie sans vergogne quand Andy fait suinter le sax free et Manzanera ses guitares toujours un peu louches. Première chanson, première montée sanguine, le son Roxy Music n’a pas (trop) succombé au poids des âges, rythmique sacrément en place pour un groupe de quinqua, pop déconstruite lente au démarrage accompagnée de flashback des rêveries fifties et défilé des pochettes d’époque sur l’écran géant. Frisson réel, quand Ferry s’approche du micro, la voix moins chevrotante, moins aigue – le poids des années, quand même – mais épargné par les tracasseries du syndrome « revival & come-back ». Depuis la fosse, ce retour au premier plan est loin d’être ridicule ou piteux, deux adjectifs qu’on pourrait facilement accoler à tout retour de légendes en boomerang.
Mais être fan, cela n’empêche pas d’être lucide. S’enchainent, péniblement, Out of the Blue et More Than This, qui rappellent à tous que Roxy Music c’est aussi un peu de vulgarité froissée sous les tenues satinées, quelques tubes de l’époque à siffler pour les mamans cellulites. Combien de groupies Bryan a-t-il déjà vu passer dans son lit ? A la soixantaine, la question reste d’actualité tant l’anglais roucoule encore bien et roule des mécaniques, menant son groupe à la b(r)aguette avec l’agilité d’un fauve. Leger temps mort, où chaque seconde s’avale sereinement, jusqu’à la lie. Le groupe tient encore, dans sa formation presque originale – Brian Eno n’est pas là, on s’en doute, quelques sourires se lisent sur les visages de Ferry, Manzanera ou Mackaye, saxo dont on avait longtemps sous pesé l’importance ces dernières années. Colonne vertébrale qui donne le feu vert, c’est d’ailleurs lui qui introduit Ladytron, dans ce solo reconnaissable entre mille qui élève subitement le cœur, permettant enfin de chanter à poumons déployés ces paroles qu’on a souvent chanté seul. « I’ll use you and I’ll confuse you And the I’ll lose you But still you won’t suspect me ». Certaines émotions peinent à être traduites correctement, j’allume une autre cigarette en guise de remerciement.

Combien de temps peut-on vibrer sans risquer la syncope ? Près de quarante minutes que ce concert a commencé et les jambes flageolantes peinent à traduire la tension d’un live de Roxy Music. Fort heureusement, un prélude instrumental aux allures bavaroises – la dédicace locale, sûrement, permet à Ferry de faire un break, enlever sa cravate et revenir pour une deuxième partie de show qu’on pourra qualifier de décomplexée, du moins de mon point de vue de fan, objectif comme peut l’être un mec paumé au milieu d’une foule à 312 kilomètres de chez lui. Les approximations délaissées, les chansons pop art grande époque s’enchainent. C’est maintenant If there is something qui déboule, introduite par son glissando country, puis l’angoisse synthétique de In every dream home a heartache, avec un solo semi-raté de Manzanera pas très en forme – le seul ce soir à porter la chemise débraillée, un signe. Tango de glam, boogie pédé, Virginia Plain remet tout le monde d’accord, prouvant à quiconque que Ferry reste un grand chanteur, ici plus à l’aise sur les rythmes rapides que les jérémiades pour Claudettes fatiguées, ça sent bon les saloons, le doo-wop et le foutre immaculé sur les parquets, complainte de cowboy pour les Lady Jane. Ca sourit encore, ça jouit, déjà une heure de show et la nuit nous appartient peut-être, à scruter le compteur et les minutes qui tournent, sachant pertinemment que la fin n’est plus très lointaine. Qu’il faudra bientôt se quitter, crever la bulle du chewing-gum pop et remachouiller les images de Ferry haranguant Manza’ d’un coup de bassin avec son sourire de serial fucker.

Rappel. L’amour est une drogue, on en voudrait toujours plus quand on ouvre les vannes. Love is the drug, un autre titre incontournable s’empile logiquement sur la liste des oldies but goldies, Ferry se déhanche encore, Manzanera rate – décidément – encore quelques licks, Mackay reste droit dans ses lunettes carrées, Thompson cogne comme un boxeur de périphérie, la foule ferme sa gueule, peut-être pétrifiée. Peut-être déjà plus vraiment là. On pensait avoir droit à un seul titre pour la fin, on en aura trois, sachant par avance qu’on se coltinera fatalement Jealous Guy, ce tube de discothèques romantiques de New York circa 1980. Avant ça, ultime retournement de situations sur Do the Strand et son swing de fin de nuit qui tourne en jam, en dépit de sa structure élémentaire et répétitive. Ca frime, ça gigote, il est déjà 1.20 et les loups qui crient dans la nuit ne parviennent pas à éteindre l’incendie qui bouillonne dans la tête du fan.

1.30. La fin n’est plus très claire, je me souviens du leader maximo Ferry saluant son public, heureux contre toute attente d’être là, vieux beau parmi les beaufs. Plaisir d’avoir gagné dans la partie une fois de plus, conscient peut-être que réenclencher si grosse machine n’était pas chose aisée mais qu’il devrait trimballer l’ombre du Roxy jusqu’au terme de sa music. Que si le fardeau du mythe était trop fort, il faudrait remettre le couvert encore, donner des tunes. Ces prochains mois, on assistera certainement au dernier tour de piste pour Roxy Music, la messe de notre Glam, cantique électrique avant remise des vestes au placard. En cherchant la mienne ce matin, et comme par désenchantement, mon bracelet de la veille avait disparu, me laissant dans un été de nostalgie proche de l’anéantissement, comptant à rebours les flashs et cette impression furtive qu’on était parvenu à distancer le présent. Se pourrait-il que rien de tout cela n’ait existé, se pourrait-il que Roxy Music n’ait jamais cessé d’être ? C’est avec ces nouvelles questions en tête que je rentrai à Paris, ça et quelques lueurs d’espoirs sur la banquette arrière du cortex, repassant le film comme un premiers flirt d’été, presque inespéré: 624 kilomètres pour toucher le ciel, être fan raccourcit parfois les distances.


[1] Une seule date par pays d’Europe, dont la France le 29 aout, pour Rock en Seine.

[2] La reformation de 2001 ne compte pas, tant qu’il n’y a pas d’album studio…

12 commentaires

  1. Eh oui. J’aimerais pouvoir te dire que c’était pas la peine de venir, mais franchement, je m’en serais manger les deux pouces de ne pas avoir été là bas.
    Si « Ladytron » est un peu devenu leur « School » à eux, le truc qui fait vrombir papa et maman, « If there is something » c’était vraiment magique, comme tu le sais, sur les trois transitions qui font toute la chanson.

  2. Rock en Seine; pendant que mes amis se faisaient chier devant the ting tings et se faisaient chier à attendre pour Crystal Castles, j’ai préféré aller voir Roxy Music. Je les attendais de réputation mais je n’aime réellement qu’un seul album (For Your Pleasure).
    Donc je suis ni un fan de Roxy Music, et je ne suis pas allé en Belgique. Pourtant je me reconnais un peu dans cet article. J’étais tout seul au milieu de plein de (relativement) vieux, et je voulais avoir raison, croire en ce groupe de vieux.
    Ce fût l’un de mes meilleurs concerts de l’été.

    J’en profite de ce petit commentaire, pour vous dire que j’ai moins de 20 ans et que je viens d’un bled paumé du sud de la France, que ça va faire 2 ans que je m’intéresse à la musique, un an que je lis régulièrement votre papier digital, que parfois je découvre de la bonne musique, que souvent je lis vos articles sans rien retenir. Mais ce qui me désole (en vrai je m’en fous) c’est les commentaires négatifs du style « vous êtes des bons à rien, vous êtes de mauvaise foi, c’est mal écrit, qu’est ce que ça vous apporte de cracher sur ce groupe etc « , alors que c’est justement ça qui est tordant. Bon, vous avez une part de lectorat que vous méritez c’est à dire exigeant. Mais moi j’ai envie de vous dire que j’aime beaucoup ce que vous faites, que certains rêvent d’échanger leur guitare plastique à 4 touches colorées contre une vrai de vrai électrique, moi j’aimerais bien rejoindre vos rangs, défendre des goûts personnels, continuer à proposer une alternative.
    Vous êtes un peu des anti-héros et je vous aime bien.

    Bonne continuation et bon courage

    p.s: j’espère que ça vous dérange pas trop les commentaires gentils…

  3. Cher Error,

    hormis le fait que je fus personnellement très déçu par le concert de Roxy à Rock En Seine, un bureau vous attend pour vos premiers papiers. On vous a fait un peu de place pour enfoncer vos alternatives, welcome aboard.

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