Dans la dernière ligne droite avant la préparation des toasts et l'indigestion de truffes. Pour l'ambiance musicale, il va falloir assurer et oublier l'easy-streaming. Comment briller? Par quel miracle? Roman Coppola a une solution : « Molto Groovy Christmas », une excellente compilation de noël dont il parle à Gonzaï. Voilà, c'est cadeau.

MoltoSport national, la compilation de chansons de noël est une perspective aussi excitante que le pot de fin d’année au service compta de ta boîte. Dans le meilleur des cas, la promesse d’une ennui profond, dans le pire, la certitude d’une purge à quitter d’urgence. Voilà donc une figure imposée dont le monde se passerait bien. Mais tout principe possède des exceptions et le haut de l’iceberg peut cacher de vaillants pingouins, comme on dit chez Disney. Citons le « Christmas album » des Beach Boys ou le vénéré « A christmas gift for you » de Phil Spector. De très beaux disques givrés conçus par de grands givrés.

Pour les retardataires, rappelons brièvement que Brian Wilson, le leader génial des Beach Boys, a probablement passé plus de temps de vie à flotter dans les eaux troubles de sa psyché malade et médicamentée que 99% de ses contemporains. Quant au célèbre producteur Phil Spector, osons prendre le pari qu’il s’est un jour pris son célèbre « Wall of sound » en pleine poire, lui qui finira en tôle après avoir buté une actrice de troisième zone, non sans avoir quelques années plus tôt menacé léonard Cohen lors d’une séance d’enregistrement entrée dans cette légende rock qu’on peaufine année après année.

La compilation de noël, donc… Le québécois Garou étant considéré comme hors-compétition, déclarons d’emblée les Etats-Unis comme les spécialistes absolus de cet exercice pourtant si cher à notre Tino Rossi national. Direction donc San Francisco pour un entretien avec Roman Coppola qui en sort une avec son ami Allessandro Casella. Un avertissement préalable s’impose cependant. Roman incarne à peu près tout ce que la plèbe (moi, toi, ton boulanger) déteste : le type né avec toutes les cartes en main pour réussir. Une sorte d’über-bobo ultime, un Iron man du brunch dominical : fils de son papa Francis Ford, frère de sa hipster de soeur Sofia, beau-frère du chanteur de Phoenix, scénariste chez Wes Anderson, assistant réalisateur chez daddy, réalisateur de longs-métrages (CQ ; Charles Swann III), réalisateur de clips pour des groupes de patronage comme Ween, Strokes ou Sébastien Tellier… Le doute n’est pas permis : ce type est forcément insupportable, puant de prétention. Je me fais donc une joie de m’entretenir avec lui au sujet de la compilation de chansons de noël qu’il vient de produire. La chasse aux canards va pouvoir démarrer.

Avant de débuter l’interview, je jette une oreille attentive sur sa compilation Molto Groovy Christmas. Pochette impeccable de Laura Casella. Ca démarre mal : encore une histoire de famille, donc. Voilà qui va finir par m’agacer. Je poursuis néanmoins mon chemin. Au recto du beau vinyle trône la mention suivante : Roman Coppola & Allessandro Casella present. Au verso : Performed and arranged by Carlo Poddighe. On n’est peut-être pas chez les Monkees, mais ça sent le disque de commande, le projet livré clef en main à ses fortunés commanditaires. Aurait-on affaire à une sorte de boy band des temps modernes? Ou à un Rémy Bricka transalpin? Sur ce disque exclusivement instrumental, Poddighe joue en effet seul de tous les instruments, à l’exception de l’harmonica sur la scie Jingle Bells. Exclusivement instrumental? Oui, car vous m’autoriserez à considérer comme des instruments les quelques sifflets délivrés façon Alessandro Alessandroni (le fameux siffleur qu’on entend sur les titres d’Il était une fois dans l’Ouest. Le bon, la brute et le truand, c’est aussi lui, tiens. Bref, un grand ami d’Ennio Morricone).

« Hé, les gars, venez voir, on parle de Jingle Bells sur Gonzaï ». J’entends déjà quelques uns d’entre vous se gausser ici et là du caractère ultra-rétrograde de cette chronique qui se voulait pourtant au départ à la pointe de l’avant-garde. Là aussi, à tort. Car Molto Groovy Christmas ne prétend pas être ce qu’il n’est pas, un disque prétentieux et insupportable. Italy : one point. Autre surprise, la première écoute de ce disque enregistré en tout analogique et arrangé dans le style des grandes B.O italiennes des 60’s/70’s révèle un plaisir immédiat qu’on n’attendait pas vraiment : orgues, farfisas, volutes de sitars, moog, guitares fuzz et harmonies vocales…Plaisir. Le mot est lâché. Les écoutes successives le confirment. Tout est là ou presque pour donner du bonheur à un auditeur très surpris et qui, franchement, n’en attendait pas tant.
On se croirait chez April March à ses débuts yéyesques, mais sans April ni March. Normal en cette période hivernale. Alors, ok, ce disque de noël sonne bigrement bien et ça fait vraiment du bien d’écouter des versions classes et groovy de White Christmas ou Santa Claus is coming to town. Mais pourquoi donc Roman Coppola a-t-il décidé de se prendre pour le père Noël? Ne me restait plus qu’à l’interroger sur le pourquoi du comment de cette affaire. Mettez du bois dans la cheminée, sortez votre sapin Norman. Dictaphone, Roman.

Cerise sur le gâteau, la récente campagne d’abonnement 2015 de Gonzaï s’est achevée avec succès. Nous voilà désormais à la tête d’un pactole de 25 000 euros levé en 45 jours. Je suis heureux, car ce magazine a enfin décidé de m’envoyer en reportage spécial aux States pour une enquête de fond sur le fils du réalisateur d’Apocalypse now. Me voilà dans l’avion, la chevauchée des vaches qui rient de Richard Wagner dans les oreilles. Tout va pour le mieux. J’attends l’hôtesse de l’air pour un massage en business class. C’est le moment que choisi mon inconscient pour me réveiller. L’interview aura finalement lieu par téléphone. Moi, assis dans une salle de bains parisienne pendant que Coppola junior, lui, est bel et bien à San Francisco.

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GONZAÏ : Bonjour Monsieur Coppola. Vous êtes né à Neuilly-sur-Seine. Parlez-vous français?

ROMAN COPPOLA (en anglais) : Oui, un peu. Je peux parler mais ce ne sera pas très bon. Par contre, je le comprends très bien. Et je vous remercie de votre intérêt pour notre projet.

Le disque que vous sortez, « Molto Groovy Christmas », est la toute première référence d’un nouveau label : Molto Groovy Productions. C’est quoi l’histoire?

Il y a une douzaines d’années, j’ai réalisé CQ, mon premier long-métrage. A ce moment là, je me suis beaucoup intéressé à la musique et au cinéma. J’ai vraiment adoré cette période. Jusque là, la musique m’intéressait mais je n’en avais pas une grande connaissance. A ce moment là, je trainais pas mal avec un ami italien, Allessandro Casella. Il faisait partie d’un label qui rééditait de vieilles B.O, et était impliqué dans un groupe. Je suis resté en contact et il y a 8 ans environ, je lui ai fait part de mon idée de sortir un nouvel album qui sonnerait comme ses vieilles et classiques bandes originales de films. Je voulais vraiment des sons groovy et dansants, tout en restant dans l’esprit de ces années là. Allessandro a bien voulu m’aider à concrétiser ce projet. On a alors déniché Carlo Poddighe, un musicien italien très talentueux qui joue et arrange la totalité du disque. Le process était lancé. Ca nous a pris pas mal d’années pour le concrétiser car on était bien occupé chacun de notre côté et c’est seulement l’année dernière que tout a réellement pris corps. A ce moment là, j’ai orienté le projet en choisissant les morceaux qui y figurent, le genre de musique qu’on devait entendre. Puis Carlo a fait le reste sur la base de mes instructions.

Comment avez-vous déniché Carlo Poddighe?

En fait, je ne l’ai jamais rencontré. Tout s’est fait par échange de mails, par téléphone. Et puis, vous savez, dans ce monde, on a toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui lui-même connaît quelqu’un. Les choses se font assez simplement ou ne se font pas. Allessandro et Carlo se connaissaient déjà depuis longtemps. Allessandro m’a en quelque sorte présenté à lui et le projet a pu débuter. C’est évidemment à Carlo que doivent revenir tous les lauriers puisque c’est lui qui a réalisé tout le travail, les arrangements, etc…

On en a un peu marre d’entendre toujours parler de l’album de Noël de Phil Spector à cette période de l’année, donc c’est vraiment agréable de voir débarquer sur nos platines un bon disque de noël, discipline casse-gueule par excellence. « Molto Groovy Christmas » sonne presque psychédélique. Pensez-vous que notre ami le père noël prend des drogues, du LSD?

J’aurais du mal à répondre à cette question, même si je ne pense pas que ce soit le cas. Par contre, les musiciens auxquels notre disque fait référence, tous ces compositeurs de bandes originales un peu dérangées et freaky, peut-être. Ces musiques étaient vraiment trippantes à l’époque. Beaucoup de sitar, des guitares psychés, bizarres, ce genre de trucs. On a vraiment été inspiré par ça.

Pouvez-vous au débotté me donner quelques noms de grandes B.O italiennes des 60’s ou 70’s qui ont pu être une source d’inspiration?

Plus que des B.O complètes, je pense surtout à des chansons. Une ici, une là, etc…Il est rare qu’une B.O me transporte du début à la fin. Beaucoup de noms me viennent à l’esprit mais la première B.O à laquelle je pense n’est pas vraiment une B.O. Elle n’existe pas puisqu’elle n’est jamais sortie. C’est supposé être quelque chose d’assez mystique, puisque des master avaient été perdus ou détruits. Personne ne l’a donc vraiment entendue. La bande originale qui est sortie ensuite pour le film était beaucoup moins bonne. Sinon, je pourrais citer Piero Piccioni, responsable de fantastiques B.O 70’s dans un genre très « sex comedy ». Là, je vous parle d’un monsieur sollicité par les grands réalisateurs italiens de l’époque : Visconti, Rossellini, Tinto Brass…Et puis, ce qui m’a marqué plutôt que des B.O bien précises, ce sont aussi des voix. Des voix magnifiques qu’on entend souvent sur les BO italiennes de cette période. Je pense par exemple à Allessandro Allessandroni, qui sifflait bien sûr sur beaucoup de morceaux des films de Sergio Leone (Le bon, la brute et le truand, ou Pour quelques dollars de plus) mais qui a surtout fait beaucoup de choses incroyables par la suite. J’ai été aussi inspiré par des français comme Francis Lai, et son fameux Marseillaise générique. Ou encore par des morceaux de Jacques Dutronc. En fait, je ne suis pas influencé par un morceau ou un compositeur précis, mais par un mélange de dizaines et dizaines de B.O.

Ce n’est pas une surprise, mais votre culture musicale semble plus provenir de bandes originales de films que du monde de la musique rock.

Ce n’est pas si simple. J’aime de nombreuses B.O sans jamais avoir vu le film en question. Parfois même, ce sont de très mauvais films mais avec des musiques somptueuses. Pour être très honnête, quand j’ai réalisé mon premier film CQ en 2000, je me suis beaucoup renseigné sur la musique, j’ai pas mal creusé à droite, à gauche, pour me documenter. J’ai vu beaucoup de vieux films, écouter énormément de vieilles B.O. Et c’est à l’issue de cette expérience, de ce film CQ, que je suis devenu complètement fou de ce genre de musique. Quand j’ai creusé, je me suis aussi rendu compte que personne en Europe, et encore moins en Italie, n’avait sorti de musiques de noël dans ce genre barré des 60’s-70’s. Il se trouve que la compilation de chansons de noël est vraiment un exercice typiquement américain. Alors je me suis dit que ce serait marrant de fusionner cette tradition américaine avec le côté groovy et psychédélique des bandes originales européennes des 60’S. Tout l’esprit du disque est là. C’est enregistré en analogique. Aucun synthétiseur, pas le moindre ordinateur. On a vraiment produit ce disque « à la manière de », en y mettant une authentique passion.

Producteur… Le mot a une signification fondamentalement différente dans l’industrie musicale et dans le cinéma.

Je ne suis pas le producteur de ce disque. Je n’étais pas dans le studio. J’ai initié le projet, choisi les morceaux, conçu le tracklisting, indiqué le type de genre que je souhaitais pour tel et tel morceau, choisi les instruments, etc…Finalement, pour faire une comparaison avec le cinéma, j’ai plutôt joué le rôle du réalisateur que celui du producteur. C’est d’ailleurs pour cela que le disque porte la mention « Roman Coppola et Allesandro Casella presents ». Une coopération vraiment passionnante avec Carlo Poddighe, qui est le petit génie de l’affaire et a fait du très bon travail.

J’avais un peu peur que le disque sonne comme un pastiche et ce n’est pas le cas. On peut même le qualifier de frais et de très agréable.

On trouve beaucoup de diversité dedans. Je ne voulais pas un unique son ou un seul genre sur cet album.

Vous êtes aussi un réalisateur de clip. Le dernier en date est Here comes the night time d’Arcade Fire. Un clip de plus de 20 minutes. Vous connaissiez bien le groupe avant de réaliser ce clip?

Comme disait Sinatra, it’s a small, small, world. J’avais déjà fait pas mal de clips pour d’autres groupes, et certains dont je suis très fier, comme Phoenix ou The Strokes. Ce qui m’a beaucoup excité dans le projet d’Arcade Fire, c’était de filmer un show sur une demi-heure. Ca ouvrait pas mal de perspectives donc je me suis lancé. L’idée d’être impliqué dans un show en direct m’a plus, et puis c’était assez dingue puisqu’on avait à peine deux semaines pour le tourner. C’est la même excitation que j’ai ressenti avec Molto groovy christmas. Je suis quelqu’un de très simple, je vais faire les choses qui me rendent curieux et qui sont excitantes à réaliser. Si ça me tente, je me dis « Ok, allons-y, faisons le ».

La réalisation de clips occupe vraiment une part importante de votre curriculum vitae. Enfant, quels groupes fétiches écoutiez-vous en attendant le père noël?

Quand j’ai très petit vers 73 ou 74, les Beatles étaient encore dans tous les esprits. On les entendait partout même si le groupe n’existait plus, c’était fascinant pour un gamin. J’aimais aussi les Monkees et leur show télévisé. Plus tard, je suis tombé dans les Who, les Kinks, toute cette scène… Elvis, Eddie Cochran, Gene Vincent ont aussi été très importants. Et puis j’ai un peu basculé vers des groupes punk, vers la new-wave, ce genre de trucs. Devo, The Cars, Blondie…Mais j’aime aussi Joe Jackson, Elvis Costello. Je ne me suis jamais cantonné à un seul genre musical. Aujourd’hui, je n’écoute pas tant que cela de musique contemporaine pour être franc. Le musicien que j’ai le plus écouté ces dernières années, c’est certainement Liam Hayes, le compositeur de la B.O de mon dernier film, Dans la tête de Charles Swann III. On le connaît sous le nom de Plush depuis le début des années 90. Tous ses albums sont extraordinaires. Pour moi, c’est vraiment un génie de la musique. Que j’ai la chance de connaître et avec qui je me sens vraiment connecté. Mon rapport à la musique, c’est un trip à travers différentes périodes, différents styles.

Après CQ, vous avez mis près de 12 ans pour sortir un nouveau film (Dans la tête de Charles Swann III). Un nouveau projet est-il déjà en route?

Non..Enfin..C’est assez drôle. En fait, je voudrais faire un film pour enfant. Quelque chose que j’ai en tête depuis longtemps. C’est écrit, on verra ce qu’il en adviendra. Pour ce qui est de mes films, c’est vrai que j’ai mis longtemps à écrire Charles Swann III. Pour le suivant, j’ai la conviction que ce sera plus court. C’est quelque chose que je ressens de façon assez mystique. Mais on ne peut jamais vraiment contrôler les évènements, les rencontres, tomber amoureux, ce genre de choses… J’espère que ce prochain film se fera mais pour le moment, je ne suis pas vraiment en train de travailler dessus.

Pour produire « Molto Groovy Christmas », vous avez créé le label Molto groovy productions. Ce disque, c’est un one-shot ou y-en-aura-t-il d’autres?

Symboliquement, l’idée d’avoir monté un label pour sortir un seul disque me plaît beaucoup. Mais il y en aura d’autres.

Roman Coppola // Molto Groovy Christmas // Molto Production
www.moltogroovy.com

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