Le noir complet dans ma tête, j'ouvre les yeux. Le visage écrasé par terre, je suis allongé dans le coin de la salle. Le sol est tellement humide de bière que l'on pourrait croire qu'il est une surface immatérielle, un placenta pour un monde parallèle. Je décolle ma joue de ce parterre d'urine, de bière et de sueur. Je m'adosse contre le mur du fond et admire l'immensité de la salle de concert.

Devant moi, l’autel de la cérémonie d’hier soir. La scène est de taille respectable encore meublée de quelques amplis. Le bar à droite, où je rencontrai hier soir un type à qui j’offris un verre pour le féliciter d’avoir assisté au show le plus prenant que j’aie pu voir depuis quelques années : Dan Sartain, un gamin qui m’a bien remis à ma place de vieux con. Émouvant et sauvage, le jeune a réussi à faire bouger tout le monde du bar pour qu’ils se ruent à ses pieds, pour danser ses malheurs et sa joie de vivre. Je vois l’issue de secours sur ma gauche, il me semble bien m’être accoudé contre cette porte pendant une bonne heure en me noyant dans les yeux d’une brune au regard aussi tentant que son décolleté.
Ma tête me fait mal. C’est à ce moment-là que Magnetix a fait peur à tout le monde. La guitare a volé dans la face d’un kid, un type s’est énervé, le chanteur s’est jeté sur lui, le membre féminin du groupe ne s’est pas arrêté de jouer et le crash de ses cymbales comptaient les rounds. Puis trou noir, des bribes de mélodies, de conversations. Apparition des Monsters, la salle s’est prosternée pendant que le Reverand Beatman nous annonçait que personne ici n’allait être sauvé, une bonne raison pour jouir une fois de plus de leurs riffs sales d’esprit. C’est difficile de revoir le reste, c’est comme si tout n’avait été qu’une succession d’évènements, tous plus improbables les uns que les autres. Je sais que la tension n’a pas arrêté de monter, lâchant des bouts de viande à une foule qui n’était jamais rassasiée. Et mon cerveau n’enregistrait plus, m’accordant tous les excès, un black out dans cette vie bien trop lucide. Je me lève et quitte les lieux, me demandant bien comment on a pu m’oublier ici. Cette salle vide, cette odeur d’armistice, et la lumière du jour qui m’éblouit quand je pousse la porte. Sorte d’intrusion poétique dans le monde souterrain, que quelqu’un a décidé de m’accorder sans le savoir. C’est une église que je quitte, un lieu de prière ou l’on ne réclame pas le salut, mais une existence crue et risquée, loin de ce monde moderne.

Emission 335 – dan sartain by casbahradio

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