« Notre route est droite, mais la pente est forte. » Quand Jean-Pierre Raffarin sort cette célèbre allégorie routière en 2002, il est loin de se douter qu’un barbu qui n’a sûrement jamais voté de sa vie s’apprête à mettre sa punchline en musique. Avec son deuxième album Politics, Sébastien Tellier sort dès 2004 de la dèche grâce à un tube qui fera le tour de la planète (« La Ritournelle ») et devient une icône mariachi ridiculisant Chirac et tous les élus en costume. Alors que Record Makers annonce un EP contenant le titre original et des remixes, voici l’incroyable vérité sur ce disque qu’aucun sondeur n’avait vraiment vu venir.

Comme la politique, la musique a ses miracles. Des moments de grâce qui s’appliquent autant au retour du Général de Gaulle en 1958 qu’à la vision de Jim Morrison, un soir de 1965, quand le jeune chômeur paumé eut la révélation divine sur le toit d’un entrepôt en regardant le ciel : « La lune devint un visage de femme, je rencontrai l’esprit de la musique » racontera plus tard le chanteur des Doors.

On ne saura jamais vraiment comment les accords de « La Ritournelle » coulèrent entre les doigts de Sébastien Tellier, mais il est clair que la même magie entra en action, et avec cette irrationalité qui rend la musique plus belle qu’un discours de Valérie Pécresse. Sinon, comment expliquer qu’un mec ayant grandi dans le Val-d’Oise, et dont le père fut le guitariste du groupe Magma, se retrouve propulsé dans les défilés de chez Chanel et que son tube inonde la planète, jusqu’aux publicités pour L’Oreal et Meetic ?

De beatnik à politique

La musique, c’est politique. On aime souvent rapprocher ces deux « corps de métier » pour de mauvaises raisons, l’engagement notamment, mais on oublie que les deux ont ceci en commun qu’elles peuvent déjouer tous les pronostics, et ce par la simple force d’une idée, d’un slogan qui tape ou d’une petite mélodie qui reste dans la tête. La preuve : en 2017, personne n’aurait parié sur Emmanuel Macron. Treize ans plus tôt, pas plus sur Sébastien Tellier.

Quand est publié le 31 janvier 2004 Politics, deuxième album de Sébastien Tellier, rien ne prédestine le malheureux illuminé au destin qui l’attend. L’Incroyable Vérité, son premier disque concept, n’est pas franchement le genre de trucs qu’on passe entre amis le samedi soir. Concentré de morbidité, dénué volontairement de batteries pour éviter de sonner daté, l’ovni discal publié par Record Makers (le jeune label fondé par les membres d’Air et Marc Teissier du Cros) sonne comme un ralliement pour tous les excentrés du périurbain, les fumeurs de pétard et les fans de Pink Floyd sous Prozac. Si la vérité est alors incroyable, c’est surtout pour la faiblesse des ventes : à peine 2 000 copies écoulées. Pas de quoi pavaner sur les Champs-Élysées, mais suffisamment pour permettre au jeune Tellier d’être embarqué dans une tournée mondiale avec les stars de la French Touch (Air, donc) sur une tournée étonnamment sex, drugs et rock’n’roll et qui va placer le barbu high in the sky. Premier accident : à son retour en France, c’est le crash. Dépression due au retour à la normalité, aux factures à payer et à une vie, disons, plus terrestre. Alors quoi, refaire un album de folk plombante pour étudiants de fac de lettres et viser une couv pour les Inrocks ? Non, Tellier vise plus haut : ce sera un album concept sur la politique où le musicien apparaîtra, tel un Quentin Dupieux avant l’heure, dans des vestes en daim et à franges en pastichant les candidats et leurs discours pour défendre des Amérindiens qui n’en demandaient pas tant. Un sacré virage artistique mais qui cache, en bon enfant de la génération Chirac, un beau retournement de veste.

 « J’avais envie de faire un disque géopolitique, j’arrêtais pas de penser à des plaques tectoniques constituées de cultures. » (Sébastien Tellier)

Fausses promesses de campagne

En dépit d’une pochette géniale et d’un titre explicite, Politics n’aborde finalement que très peu… la politique. Tout au plus l’espoir pour des Mexicains de traverser la frontière américaine pas encore emmurée par Donald Trump (« League Chicanos »), mais pour le reste, l’impression floue que Tellier se fout gentiment de la gueule des électeurs du RPR et du PS. À la classique et horrible chanson engagée, le Français répond par des paroles vaporeuses sur la guerre opposant les Navajos aux colons (« Ketchup vs Genocide ») et l’enfer de se lever le matin pour aller bosser avec des femmes moches et des vieux mecs qui sentent la sueur et font des blagues grasses à la machine à café (« Benny »). « À l’époque, j’étais assez obsédé par la politique, concède le principal intéressé quand on lui demande, justement, ce que ce Politics a de politique, mais en fait, j’avais surtout envie de faire un disque géopolitique, j’arrêtais pas de penser à des plaques tectoniques constituées de cultures… bon et puis au final, le concept géopolitique semblait un peu lourd, alors c’est devenu Politics. » Autant dire, un demi-concept album où il faut plonger dans la marge pour comprendre l’essentiel.

« Sébastien c’est tout sauf un être politique, c’est foncièrement une personne individualiste, explique quant à lui Marc Teissier du Cros, patron de Record Makers à qui le fantasque doit une grande partie de sa carrière, c’était surtout un condensé de sa mentalité à l’époque : n’en avoir rien à foutre de rien et chier sur la vie normale. » Un drôle de shaker avec des bouts de Mélenchon, Staline et Tony Allen, en somme, puisqu’on retrouve le batteur de Fela Kuti (considéré comme l’un des meilleurs au monde selon Brian Eno, c’est pas rien) sur plusieurs titres de Politics. Dont cette « Ritournelle » qui sera finalement le plus beau slogan de cet album sans vrai message.

« Sébastien Tellier n’est jamais rentré dans aucune case, même sa mère m’a dit que déjà bébé, il ne rentrait pas dans le berceau. » (Marc Teissier du Cros)

Dream team bricolée

On a oublié de le préciser avant, mais Politics est un chef-d’œuvre. Synthétique, numérique comme un bon reboot des années 80 sur la majorité du disque, voire techno-junkie sur le titre co-écrit avec Mr Oizo (« La Tuerie »), ce deuxième album de la dématurité réussit malgré tout l’exploit de placer un goldie capable de changer une carrière (« La Ritournelle » et son intro piano-violon de 4 minutes) avec une composition classique et orchestrale que même Philip Glass acclamera à sa sortie. Un drôle de grand écart entre débilité et beauté absolue qui fait encore de Politics, dix-sept ans plus tard, un must-have pour toutes les discothèques bancales. « Politics, c’est l’un des albums sur lequel il s’est le plus investi personnellement dans la production, c’est vraiment son disque à la Brian Wilson, explique Teissier du Cros, le truc qu’il avait en tête depuis le départ et qu’il a demandé aux musiciens de retranscrire à la note près. » Moins prestigieux que le casting du Random Access Memories des Daft Punk, celui de Politics n’en reste pas moins sacrément costaud, avec le recul : feu Philippe Zdar au mix, le célèbre arrangeur d’Europe de l’est Janko Nilovic, Rob (Phoenix) aux claviers, Chassol pour quelques arrangements de cuivres et même Alice Lewis aux chœurs. Le tout enregistré dans ce qui n’est pas encore le studio Motorbass de Zdar, mais une ruine encore en chantier « avec des tréteaux et une table » dixit Teissier Du Cros, et où Tellier va s’échiner pendant des mois à peaufiner ce qui reste peut-être sa grande tablette fracassée, son monolithe tordu.

« Le label Virgin nous a refusé le financement d’un vrai clip pour le titre, qui devait être réalisé par Quentin Dupieux. Furieux, on est parti à la montagne pour bricoler un truc à l’arrache avec zéro budget. » (Marc Teissier du Cros)

Comme le succès n’est pas encore là, tout se passe dans une ambiance marathonienne, mais bon enfant. Entre deux sessions, les Daft Punk passent pour conseiller sur le choix des synthés à utiliser sur « Wonderafrica ». Tellier, obsessionnel, joue en boucle l’ébauche de sa « Ritournelle » sur son Wurlitzer, persuadé de tenir son masterpiece. Ce qu’il deviendra grâce à Tony Allen, pratiquement recruté dans le bottin (le batteur vit alors à Levallois) et engagé pour une session d’à peine 1h15 dans un studio lambda de la porte de Bagnolet, « après quoi le mec s’est barré pour aller chercher son gosse à l’école, rajoute le patron de Record Makers, Tony était d’un tel niveau qu’il avait compris dès le départ comment jouer sa partie, il ne voulait surtout pas jouer un beat à l’occidental, ce qui fait aussi la force du titre ». Ledit titre, d’ailleurs, a failli ne jamais voir le jour : « Il a été littéralement sauvé des eaux, par miracle, grâce au manager de Seb qui est un jour passé par hasard au studio pour faire une sauvegarde du titre avant… l’effondrement du plafond un soir d’intempéries. » Les miracles tombent parfois du ciel, c’est Jim qui l’a dit en début d’article, vous vous souvenez ?

En studio à Motorbass pendant l’enregistrement de Politics

 

The yes needs the no to win against the no

Si Politics n’est pas devenu disque d’or, il aura néanmoins permis à Tellier de rentrer dans la cour des grands, puis d’aller faire le con en meeting anti-politique à l’Eurovision dans une voiturette de golf pour défendre Sexuality, son troisième album produit par Guy-Manuel des Daft. Mais pour en arriver là, il y aura donc eu ce premier tour pas gagné d’avance. Marc Teissier du Cros : « “La Ritournelle”, tu l’écoutes une fois, si tu as un peu l’oreille, t’as qu’une envie, c’est de la réécouter. Sébastien était sûr de lui sur ce titre, dès le départ. Moi aussi, c’était une évidence… sauf pour le label [Virgin, NdlR] où le disque a été sorti en licence. Le nouveau patron, Eric Tong Cuong, nous a refusé le financement d’un vrai clip pour le titre, qui devait être réalisé par Quentin Dupieux. Furieux, on est parti à la montagne pour bricoler un truc à l’arrache avec zéro budget. » Tout cela n’empêchera pas la vidéo d’atteindre, sur le tas, le million de vues sur YouTube. « “La Ritournelle”, c’est devenu un peu le coronavirus, le morceau que tout le monde se refilait. Même si ce n’est jamais devenu un hit à proprement parler, c’est un morceau qui est passé à la postérité et qui continue d’être joué, c’est le tube underground par excellence, et ça lui a fait gagner sa vie pendant un bon bout de temps. Mais le vrai carton commercial, c’est l’album d’après, Sexuality. »

Après cela, viendra la décennie 2010 et des albums qui tantôt tenteront de s’éloigner de cette « Ritournelle » qu’on continue d’exiger de Tellier, encore et encore, tantôt de s’en rapprocher, en vain. Revenir après avoir gagné, qu’on soit politique ou musicien, n’est pas chose aisée. Nous sommes en 2022, et on n’imagine pas trop pour qui Sébastien Tellier, 47 ans et désormais à l’abri du besoin, pourrait bien voter. « C’est dingue comme aucun des candidats à la présidentielle ne m’inspire artistiquement, m’explique-t-il en conclusion, aucun ne pourrait être une muse pour moi. Parfois, en province, il y a des mecs avec des micros dans les supermarchés qui font la promo pour des produits comme du saucisson, c’est ça la vraie vibe politique. » Subtil clin d’œil inconscient à la France d’en bas, prophétisée vingt ans plus tôt par Jean-Pierre Raffarin.

La Ritournelle EP, sortie chez Record Makers en digital/LP avec remix par Mr Dan et Gilligan Moss, inclus également une bonus track de batterie par Tony Allen.

https://sebastientellier.bandcamp.com/album/la-ritournelle-ep-new-edition

Article initialement publié dans le Gonzaï n°41 spécial musique et politique, à acheter ici.

11 commentaires

  1. pas lu + vous allez voter pour Barrabas les hipsters,vous en êtes conscients ?
    Votre joie sera de trois jours et demi.
    + la route vers San Francisco est plus longue que large,ça veut dire: vive Jean Claude Convenant.

    1. ya pas que les commentaires qui sont cryptiques sèpoursa. Merci pour les cinq étoiles.
      San Francisco est sûrement la babylone qui chute et nous annoncent le big one dans le pays de Donnie Trumped by la côte Ouest,c’est qu’ils doivent télécommander le truc quand ils veulent.
      je pose ça là au cas où,comme ça je pourrais rendre justice à l’incendie de (napa) valley.
      si vous vous en prenez au Léman en même temps que Genève,jvous nique.
      https://m.youtube.com/watch?v=GdtKHf2Uczw

  2. Je n’ai rien compris mais c’est intéressant, le débat en ressort plus fort… j’attends l’article ultime sur Hubert LAVOINON… messieurs à vos Stylopen 🙂

  3. Puisque pas de titre transcendant un poil de la part de bester pour ce début de la fournaise estivale, voici Flash and the pan (avec le frérot à Angus & Malcom) pour un « Walking in a rain » , c’est beau et moins usé que la Ritournelle des Daronnes de la rue de la paix
    https://www.youtube.com/watch?v=E74ZCOcalQM
    Si sa suffisance veut bien écouter et parfois échanger avec les gueux…

      1. Si. Blue Meanie mis à part.
        Depuis une compilation Dirty Diamonds de 2006.
        Recyclé dans la publicité ensuite, très certainement.

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