Pascal Louvrier est auteur. Il a écrit sur l’ex idole des jeunes (Johnny que je t’aime chez Praxis Editions) et sur les parties trop tôt (Amy Winehouse no limits chez L’Archipel). Pourtant, pour son prochain livre, il a été bercé par la musique d’un groupe plus vivant que mort. Et a décidé de nous expliquer son amour pour les frères rimbaldiens du rap.

Dans un motel au bord d’une route maritime, j’hésite entre un Jack et un coca fraise. Enfin, non, je sais quoi avaler pour activer les neurones. Les deux frères, eux, hésitent. Un flow rimbaldien emplit la chambre, des paroles sur vocodeur activent le spleen. Ça touche où ça fait mal. Pour un écrivain, ça fait du bien. L’ellipse est efficace, refrain entêtant, c’est son rôle, psalmodier la phrase, des raccourcis de vie, vite dit, vie de chien, début dans le noir, flow, flow, flow. T’as le plumard en face, et tu renonces. Debout, t’écoutes tout l’album de PNL, “Deux frères”, disque de platine en 5 jours à peine. Le duo a été le plus streamé dans le monde en 24 heures loin devant les groupes légendaires The Beatles, Queen, Coldplay… Avec 19 millions d’écoutes cumulées le 5 avril. Ajoutons des millions de vues des clips, beaux comme Apocalypse Now, même si Brando et Hopper sont partis sur leur bécane depuis belle lurette, enfer pour les autres, les survivants. Deux frères, donc. Ademo et N.O.S. Du « sang corse mélangé bougnoule dans leurs veines », cocktail créatif explosif, à condition d’être sorti du trafic, et des barres sans fleurs, banlieue 9-1, débrouille, débine, rideau noir et ligne blanche, les oubliés de la société marchande. Les beaux quartiers font mine d’ignorer, même quand ça castagne en bande, parce que avoir le seum tend trop la haine.

Résultat de recherche d'images pour "PNL"Ils se nomment en réalité Tarik et Nabil Andrieu. La mère, d’origine algérienne, se tire très vite. On ne sait rien d’elle. Le père, René, est un braqueur repenti, huit ans de taule, avec le code de l’honneur qui va avec. Les fils sont élevés durement, sans concession. Ils ont grandi dans le « zoo », le quartier des Tarterêts, terre de béton, sur la « route de Bordeaux » qui file vers l’ouest, horizon bleu comme l’océan, promesse d’un ailleurs moins flippant. La cité est rongée par un taux de chômage de 30% minimum, avec des bagnoles en feu pour calmer les nerfs et gueuler l’abandon. Les deux frères mettent leur life en musique. Ça donne ça, flow lacrymal sec : « Papa nous a cognés tête contre tête/Nous a dit : ‘’J’veux un amour enfer/J’veux personne entre vous, même pas moi, même pas les anges de l’enfer. » Ce qui va les sauver, c’est la famille. Ils en font leur signature d’artistes : « Que La Famille ». QLF. En dehors, la haine des loups.

Résultat de recherche d'images pour "PNL deux freres cité"Sexion Serge Dassault

En 1995, le milliardaire Serge Dassault décide de conquérir Corbeil, alors aux mains des communistes. Un coup de pied dans la fourmilière. L’idéologie communiste est moribonde. Dassault cherche des têtes brûlées pour réussir son OPA. René Andrieu est recruté. L’argent coule à flots. Dassault devient maire. Il règne en maître, il est réélu en 2001. René, lui, devient éducateur spécialisé. Malgré une condamnation de quelques mois pour trafic de drogue, il est considéré comme le « maire des Tarterêts ». Une embrouille l’oblige à quitter au plus vite le 9-1. La rue abime. Avec ses enfants, il arrive à Brive, où il dispose de quelques attaches familiales. Exil de merde. À part le bowling, rien à faire. Les deux frères dépriment. Un ennui qui colle aux baskets. Nabil s’interroge : la loi du plus fort dirige-t-elle le monde ? Bah oui. « Le corbeau remplace le chant du coq ». Alors il faut faire du biff. Sortir du trou. Aucun autre plan. Au jour le jour, sinon la nuit te bouffe. Credo : faire le million. Ne surtout pas tomber dans le piège des sentiments, de l’égalité, la justice, la fraternité. Tout ça, c’est du vent. La tempête shakespearienne doit balayer les fausses idoles.

Bac en poche, les deux frères rentrent à Corbeil. Le père reprend du service. L’esprit de gosse va plier définitivement sous la réalité du « zoo ». Le fric de Dassault n’a rien changé. Il n’y a que le nombre de cicatrices qui change. Circulation entre le « pont de Tarzan », la « rue de la mort », en passant par « le stade rouge ». Le rouge, c’était la couleur de la révolution. C’est la couleur du sang, maintenant. Tarik tombe pour trafic de stupéfiants. Numéro d’écrou : 400 362, Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, etc. Hasta la vista.

Puis comme dans un polar ultra violent tourné par l’ex-flic Olivier Marchal, René Andrieu et l’un de ses potes, le boxeur Fatah Hou, viennent demander de l’argent pour services rendus à Serge Dassault qui continue de contrôler la ville, même s’il n’est plus maire. René a caché une mini caméra dans l’une de ses poches. La conversation est enregistrée, et finit dans les colonnes du Canard enchaîné et du JDD. L’ancien maire refuse de payer davantage, ayant tout donné à un homme de confiance. René s’emporte quand Dassault lui conseille de trouver un job. Il parle alors de son fils qui doit arrêter ses études de commerce, parce qu’il est fauché. Trois mois plus tard, le sbire de Dassault tire sur René et Hou. René évite les balles, pas le boxeur, touché au dos et à l’épaule. Il appelle les pompiers pendant qu’il demande à son copain gravement blessé de garder les yeux ouverts.

Leur musique, aux deux frères qui remplissent les salles, elle agit comme un film de Tarantino. Il faut les écouter, soleil aveugle en pleine gueule.

Chèque de caution

Ademo et N.O.S, trois albums au compteur, sont sortis de la galère. Ce sont deux enfants du mal de vivre qui chantent le mal du siècle. Ils ont crée leur groupe PNL, « Peace N’ Lovés ». La paix et l’argent. Ils ont pigé vite, assimilé tout. Les illusions sont rangées au coffre, la clé à la poubelle. Ils se racontent en musique, avec leur style, leurs mots, leurs codes. Ils balancent leur haine et font le succès. Ils ont des regrets, ils disent qu’ils ne sont pas comme la môme Piaf, l’oiseau noir des rues. Ils font le buzz, connaissent les ficelles du marketing, c’est huilé, ça fonctionne. La jeunesse les suit, les aime, ce sont des rock stars. Ils ont des semelles de vent, comme le fou voyant qui a explosé la poésie.

Résultat de recherche d'images pour "pnl deux freres"Il faut malmener la poésie, c’est une fille qui flirte avec les thugs. Ils roulent en Corvette, ou la Mustang de la légende, pneus qui crissent sur le bitume granuleux. « Il était une fois deux frères, deux fauves, deux trous dans le cerveau ». Ils veulent le monde. Ils revendent de la blanche à Obama. Ne jamais oublier la réalité du business. Tarik kiff les blondes, c’est cool, moi aussi, c’est mon problème avec les femmes, une blonde, sinon rien. Même quand la night est bonne, la blonde doit être le soleil au bout du bar. Nabil craque pour les vénézuéliennes. Les deux frères rejettent celle qui devient banale comme un billet de 500. L’amour, on l’a décliné dans toutes les positions, et on arrive à la même conclusion : on l’aime à l’ammoniaque. Le corps de l’autre est en location, et malgré le bon coup de rein, on ne récupère jamais la caution.

Leur musique, aux deux frères qui remplissent les salles, elle agit comme un film de Tarantino. Il faut les écouter, soleil aveugle en pleine gueule. Ils chantent pour la jeunesse d’Europe paumée dans la rue, en attendant d’être vendue pour un truc bien sanguinaire.

On résume : « On meurt, on s’lève, on s’barre, on s’perd/ Le cœur brûle, le cœur serre. » Rien à ajouter.

Comme l’écrit Bret Easton Ellis, dans Glamorama, « Plus tu es splendide, plus tu es lucide. » Le troisième album de PNL pourrait être résumé par cette phrase. Les deux frères rappent :

« Chez moi, on t’aime, puis on t’oublie
Chez moi, on saigne, puis on grandit
Chez nous, respecte, ouais, on tire ! »

Tout ça peut finir mal. Ils le savent. Tirer en l’air pour ellipser l’affaire, en s’écriant « tant pis ». La vie à l’ammoniaque.

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