Il y a quelques jours, les dieux de la musique, planqués sur la face cachée de la Lune avec leur tout nouvel apôtre Michael J., se sont penchés sur la production musicale hexagonale

Il y a quelques jours, les dieux de la musique, planqués sur la face cachée de la Lune avec leur tout nouvel apôtre Michael J., se sont penchés sur la production musicale hexagonale de ces dernières années et comme souvent ils ont pouffé de rire. Trois, quatre fois par décennie, James B., Frank S., Elvis P., Marvin G. et les autres examinent les oboles laissées par les nations du monde. Soupeser ces offrandes leur permet de voir comment évolue en leur absence l’art qu’ils ont façonné.

Dans le tronc français, les immortels ont noté la présence de morceaux accompagnés d’un patronyme à consonance polonaise. On connaît mal d’ailleurs l’influence de la Pologne sur la patrie de Johnny Hallyday, si ce n’est que ses lumières ont ébloui à plusieurs reprises l’écrivain Pierre Mérot. Ce nom barbare est celui de Pilooski. Les dieux, pas au fait de toutes les récentes sorties, reconnaissent tout de même le patronyme accolé au tube mondial Beggin’. Certains protestent alors que la chanson en question n’est qu’un edit d’un titre de Frankie Valli & the Four Seasons, d’autres qu’il s’agit d’un remix et Quincy J. (il fait partie des rares vivants à siéger là-haut en raison de ses bons et loyaux services, NDLR) tranche: « Franchement, qui de nos jours écoute Frankie Valli à part les italo-américains corrompus du New Jersey ? Sans le Polack, nous l’aurions tous oublié ». Les divinités cessent donc de rire et commencent à écouter les titres. Quelques heures plus tard, ils en placent quelques-uns dans le coffre-fort divin où reposent les rares témoignages des vivants qui ont su plaire aux oreilles des immortels.

A 384 403 kilomètres de là, j’écoute une des dernières productions du bonhomme en question. Il s’agit de You’re in my eyes (discosong) un edit puissant d’une chanson molle de Jarvis Cocker, l’élégante asperge britannique. L’efficacité tellurique du morceau me convainc d’aller rencontrer le producteur capable de sortir de tels fruits et légumes en pleine crise des aides d’état. Sur ses conseils, rendez-vous est pris au Carreau du Temple. Nous nous retrouvons dans un café horrible au nom aussi rouge que ses canapés. Nous déménageons derechef à quelques pas de là dans un honnête rade rebeu diffusant sur grand écran la chaîne Discovery Channel. Pendant qu’on devise en terrasse, un cameraman tente de filmer droit des pêcheurs sur leur chalutier. Pilooski s’appelle Cedric Marszewski, il a mon âge, 35 ans. Il porte un jean et des espadrilles noirs, un t-shirt blanc siglé AlainFinkielkrautrock et des lunettes noires.

Quand ce brun aux cheveux courts les retire, on distingue les cernes du beau gosse qui travaille la nuit et qui ne part pas en vacances.

Pour comprendre l’éclosion d’un musicien, il faut sans doute commencer à ses débuts. A la discothèque des parents donc. Elle était située à Paris avant qu’un divorce ne la fasse déménager à Toulouse. Dedans, on trouvait quelques disques des Beatles, des compilations de rhythm and blues, pas grand chose. La musique est venue à lui plus tard, un samedi où il a demandé à ses parents de lui ramener un 45 tours du marché. Ce fut un disque du compositeur Ennio Morricone. Certains cadeaux suffisent parfois à irriguer la vie d’un homme. « Morricone touche à la perfection, c’est le dernier génie. Il associe le populaire au pointu. Dans la musique, j’aime le côté expérimental mais aussi la mélodie. Ce mec est la synthèse de tout ça ». Plus tard, Pilooski passe une partie de sa vie à l’étranger. A cause d’études d’anglais sans doute mais pas seulement. Le garçon aux bras poilus s’installe un an à Montréal, passe par Barcelone et vit deux ans à Manchester. Des villes où sortir veut dire quelque chose. Il traîne avec des musiciens et ce qu’il lui reste d’argent finit dans les poches des disquaires. A 20 ans, il écoute du jazz, le label Impulse notamment, celui de John et Alice Coltrane. En 1989, quand le disque aux 77 samples « Three feet high and rising » de De La Soul tombe sur Terre, il enchaîne avec les Jungle Brothers, Pilooski vient de plonger dans le hip hop. Il bossera d’ailleurs plus tard avec Mike Ladd et des rappeurs de Chicago. On le croise avec des graphistes comme La Mano Fria et le collectif Beta Bodega. A Toulouse, il travaille le son pour des labels indépendants et entre dans le collectif la Inkorporation. Le ministère de la Culture les envoie faire des installations vidéo et son dans des expos à Shanghai et New York. Il collabore aussi avec Pleix, bandes de vidéastes surdoués devenus aujourd’hui pointures mondiales. Et comment gagne-t-il sa vie ? « Je vivotais », répond-il. Le point commun de toutes ces années passées un casque sur la tête est « la soul », la musique qu’il préfère. « A cause des arrangements, j’étais plus Motown que Stax. Les Supremes de Diana Ross surtout. Au début, j’étais bloqué comme beaucoup sur les années 70, maintenant c’est sur les décennies 50 et 60. Quand les infos font dix minutes sur la mort de James Brown et trois semaines sur celle de Jackson, ça me fait bizarre ». De retour à Paris, il rencontre l’équipe du label Diamondtraxx et les pointus de D-i-r-t-y. Les affinités musicales associées aux influences du cinéma bis les mènent aux premières collaborations. Ce sont des bootlegs édités à 500 exemplaires. Il est toujours derrière les manettes, notamment aux côtés de Benjamin Morando. Je crois même que le jeune homme a enregistré un album pour Diamondtraxx qui n’est jamais sorti. Tant pis. « Mon travail est d’abord ludique. Parfois, des puristes crient au sacrilège, tant pis, les collectionneurs m’emmerdent. » Et la nuit venue, il fait comme beaucoup de ses contemporains, il pousse des disques pour gagner des sous et boire des coups gratuits.

Souvent, les DJ se trouvent embêtés du fait que leurs morceaux préférés ne collent pas tout à fait aux dancefloors. Alors, certains font comme Tom Moulton au milieu des années 70, ils étirent les titres, ils renforcent le beat puis finissent par ajouter des breaks, des sons nouveaux. C’est ce qu’on appelle un edit dans la patrie de Piaf. Une sorte de remix né de cette frustration. De grandes choses naissent ainsi. Le « I can’t help it » de Michael J. par Todd Terje par exemple ou le « Who is he » de Bill Withers par Henrik Schwarz. Comme si on pouvait allonger à loisir les jambes des filles et grossir leurs seins, le public adorerait tout autant. Il y a plusieurs méthodes en ce domaine : le pur collage, l’exercice où Theo Parrish est passé maître ou la possibilité de rejouer à l’ordi, au clavier, à la basse certains passages pour mieux les tordre comme Pilooski. « Depuis quelques années, les edits sont à la mode mais il n’y a rien de nouveau, Lee Perry en faisait déjà en Jamaïque ou Bernard Parmegiani avec sa musique concrète ». Rien de nouveau, c’est sûr mais quand on le fait mieux que les autres, ça finit par se remarquer.

Un jour son téléphone sonne, une voix lui demande s’il a les droits du titre Beggin’. Comme tous les bootleggers pris la main dans le sac à disques, il répond par l’affirmative.

A l’autre bout du sans fil, c’est la major Warner qui, elle, dispose vraiment des droits. Tut… tut… tut… Quelques mois plus tard, le groupe norvégien Madcon sorti de la cuisse de Warner popularise Beggin’ à l’échelle planétaire. L’intéressé note aujourd’hui que Madcon a pompé sa version et non l’original. L’arroseur est arrosé. A ceci près que leur relecture sent le camping et la sienne la fille en American Apparel. Les beaufs dansent sur un tube, les branchés sur l’autre. Tout le monde est content sauf sans doute Pilooski qui a vu lui passer sous le nez des centaines de milliers d’euros. Heureusement, le téléphone sonne à nouveau. La marque Adidas s’apprête à enregistrer une publicité avec des moyens colossaux. Il s’agit de filmer une teuf dans laquelle danseront David Beckham, le basketteur NBA Kevin Garnett, Russel Simmons et Run DMC, la rappeuse Missy Eliott, le groupe NERD ou le tennisman Ilie Nastase… La chaîne hi-fi diffusera bien sûr Beggin’, Pilooski doit le réenregistrer. A la fin du clip, la marque aux trois bandes lance une de ces sommations chères à l’industrie du sport : « Celebrate originality ». On essaie, on essaie.

Les simples mortels croiront que Pilooski est un bricoleur. Un bricoleur suffisamment doué pour qu’en passant par sa page Myspace ils aient envie de repartir avec un des meubles qu’il expose. « Ça change d’Ikéa », se disent-ils. Ils n’ont pas tout à fait tort. Quand l’intéressé fait fabriquer des pédales d’effets pour son ordi, son travail apparaît en effet comme une forme d’artisanat. Mais il n’est pas qu’un obscur représentant de la « première entreprise de France ». Il incarne simplement le statut de l’artiste moderne. Personne ne le reconnaît dans la rue mais de New York à Stockholm, on danse sur sa musique, il travaille dans un petit studio avec pour principal instrument un ordinateur, son tube mondial est un acte de piratage lui-même piraté par l’industrie musicale, le grand public ne l’a toujours pas repéré, il existe plus sur sa page myspace (un million de lectures) que dans les bacs et, sur cette page d’ailleurs, il est représenté par indien barbu devant un ordinateur. Franchement, ce pourrait être vraiment lui et tout le monde s’en foutrait.

Pilooski est un pseudo, un nom de code qui circule dans les tuyaux du réseau mondial et dont les créations sont téléchargées par des inconnus sur des serveurs rapidshare.

Elles ne sont plus de simples et pures marchandises, elles ont changé de statut. Ces morceaux ont été conçus pour être dans cet entre-deux, dans un rapport direct avec l’auditeur. Dans ces limbes, Pilooski n’est pas loin d’avoir une « gloire posthume », c’est-à-dire comme l’expliquait Hannah Arendt qui décidemment avait un don de prescience, « une gloire non commerciale et non-rentable ». Et quand je demande au musicien si ça ne l’embête pas que son boulot lui échappe en grande partie, il répond : « Je suis pour que la musique se propage. Et je ne peux pas prétendre gagner beaucoup d’argent alors que ce sont des bootlegs ».

Crédits: Philippe LevyÊtre hors du star système permet aussi de se concentrer sur ce que l’on recherche : « L’intensité, que ce soit en image dans une série Z, dans un Terrence Malick ou en musique. Il ne s’agit pas seulement de rendre un morceau plus jouable en soirée. Il faut dénicher un morceau méconnu et renforcer son intensité, la rendre moderne ». Son Can’t there be love de la chanteuse de Chicago Dee Edwards est un bon exemple d’épilepsie réussie. L’original fait mal mais l’edit torture l’auditeur comme si Pilooski en avait aiguisé les bords. Comme pour toutes les reprises, écouter des edits est un plaisir subtil, il consiste à analyser le texte original et son commentaire. Entre les deux, on danse. A l’heure du grand effondrement, économique et artistique, de l’entreprise musique, il faut peut-être s’attacher à cela, aux sous-genres. Aux interstices, à ces demi-mondes qui resteront en dessous la surface, aux artistes qu’on croise sans le savoir chez le boulanger. C’est là où ça bouillonne encore, où l’on trouve des morceaux de viande dans la soupe. Depuis plus de vingt ans, c’est dans la musique électronique que réside ce que les morts-vivants appellent encore « rock » aujourd’hui, ce frisson de plaisir et de douleur qui fait bander les nostalgiques aux longs pieds. Je sais, j’enfonce une porte ouverte mais à lire Gonzaï et à regarder mes contemporains, il faut parfois rappeler les évidences. Une semaine avant ma rencontre, Pilooski mixait dans un club d’Amsterdam. Il faisait chaud, les meufs se sont mis en soutif et les mecs torses nus. C’est quand le dernier concert où un spectateur ait daigné poser par terre une couche de sa panoplie ? A la fin de l’entretien, nous avons été rejoints par deux amies à lui qui connaissent la scène électro sur le bout des doigts. Ecouter leurs pérégrinations provoquerait un infarctus chez tout lecteur de Rock & Folk.

De la sueur, de la dope, des vols de bouteilles de champagne, des arcades sourcilières ouvertes, des plans de mix foireux en Ukraine… Bref, la vie d’après deux heures du matin.

Passer du temps avec des DJ, c’est aussi se rendre compte qu’on est loin de Versailles. Je ne parle pas – bien que ça lui soit arrivé – des mixs au Baron payés 100 euros et où on ne laisse pas entrer l’artiste. Mais des centaines de soutiers qui font vivre le présent de la musique. Pilooski a un musicien fétiche, Anthony Shakir, un des pionniers du son de Detroit. Le bonhomme a une sclérose en plaque et se déplace en fauteuil roulant. Avec ses camarades, Pilooski tente de le faire venir jouer à Paris, ils n’y sont pas encore parvenus. A plus de 40 balais, il restera donc vivre chez sa mère en attendant que David Guetta le sample.

Il n’y a pas que des edits qui sortent de son studio. De la musique pour des pubs aussi, Mastercard, Bacardi… Le corporate est souvent la condition de l’art, aucune profession culturelle n’y échappe. Les pactes faustiens n’existent pas que dans « Phantom of the paradise ». Ça n’empêche pas l’authenticité pour autant. L’autre jour, une bagnole s’arrête devant son immeuble, un hurluberlu avec un chapeau haut-de-forme en sort et achète chez l’épicier deux bouteilles de champagne avant d’entrer dans la cave-studio. C’est Rachid Taha. Pilooski avait chopé son numéro de portable et laissé un message. Taha a rappelé à quatre heures du matin et il s’est pointé à l’enregistrement bien qu’il ne connaisse pas ses hôtes. Si tous étaient suffisamment en forme, Taha figurera sur l’album de Discodeine, le groupe de Morando et Pilooski. En ce moment, ils tentent d’obtenir une collaboration avec Grace Jones. La grande dame a la réputation d’aimer croquer les petits jeunes, ils ont leur chance. Les autres jours, le rappeur IQ et le musicien Turzi passent enregistrer chez lui. Pilooski est devenu producteur mais comme tout cinéphile, il rêve d’enregistrer une bande originale de film. « Ce serait un aboutissement et puis, il est plus facile de composer sur une image que sur une page blanche. En attendant, la pub est un bon intermédiaire ». On revient à Ennio Morricone, aux ambitions des hommes qui savent appuyer sur les touches des claviers. Et encore une fois aux expédients auxquels ils doivent recourir pour continuer. Finalement, les bricoleurs, ce ne sont pas Pilooski et ses potes, c’est l’industrie du disque.

http://www.myspace.com/pilooski

Le 29 août au Social Club à la D-I-R-T-Y Party avec Pepe Bradock, Todd Terje et DSS

Dirty Edits Vol.2 – A collection of Dirty Classics selected by Dirty Sound System, edited by Pilooski (Dirty/Discograph)

Discodeine, « Tom Select » EP (Dirty/Discograph)

  •  
  •  
  •  
  •  

12 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.