Avec une dette envers Suicide, le Velvet et Delia Derbyshire, Peter ‘Spectrum’ Kember est, au delà de ses récentes productions pour Panda Bear et MGMT, un précurseur de la culture ecstasy et du second summer of love. Fondateur de Spacemen 3 avec un autre natif de Rugby (Warwickshire, Angleterre), Jason Pierce, il maintient le cap vers la musique répétitive depuis la séparation du groupe après la sortie de l’album Recurring (1991). Rencontre garantie sans analyse d’urine.

S’il fallait faire l’inventaire des raisons qui m’ont amené à rencontrer Peter Kember, tout tiendrait en un seul titre: Big City (Everybody I Know Can Be Found Here). Peut-être aurait-il été mieux d’évoquer un titre perdu au milieu des montagnes d’enregistrements de Kember,  mais non. Big City est le single du dernier album de Spacemen 3, Recurring. Un peu plus de dix minutes qui ont rapidement pris des allures d’obsessions, un exemple de musique qui semble plus souvent découverte que composée, empilant les couches jusqu’à balayer tout ce qui précède avec ces quelques mots: « oh let the good times roll ». Je reste aujourd’hui encore fasciné par ce titre au message simple, prescription parfaite pour imprimer dans la tête de l’auditeur que souvent, pas grand chose n’a plus d’importance qu’un titre de dix minutes.

Après son concert à la Gaîté Lyrique il y a quelques mois (Festival Filmer La musique), j’ai rejoint Peter Kember dans les loges, dans lesquelles nous avions convenu d’emporter un peu d’alcool et nos cigarettes avant de partir discuter dans le parc faisant face à l’ancien théâtre de la rue Papin. La sécurité faisant bien son boulot, il nous avait été impossible de sortir et plutôt que de protester, Spectrum rigolait dans son polo Lacoste avant de me lancer: « on a essayé d’être sympa, mais qu’ils aillent se faire foutre ». De fait, la cigarette que nous avions prévu de fumer se consuma enfermés dans les toilettes des loges de la Gaîté Lyrique et moi, j’écoutais ses blagues.

Ce fut plutôt étrange. Non pas parce que j’avais devant moi le membre d’un groupe dont Alan McGee portait un soir le tee-shirt sur le plateau d’une émission de Tony Wilson, mais parce qu’à chaque fois que je le vois sur mon écran d’ordinateur, Peter Kember apparait froid, sans émotion, limite déstabilisant, à tel point que la respiration de ceux qui l’interviewent semble ralentir à son contact. En dépit que la sympathie qui se dégage de son bon mètre 90, le leader de Spectrum se tient là face à un journaliste dans ses petits souliers. J’enquille sur mon interview, courte comme… Big City. Mais je vous l’ai déjà dit, rien n’a plus d’importance qu’un titre de dix minutes.

C’était quoi l’idée derrière Big City, quand on sait que vous venez d’une petite ville du centre de l’Angleterre ?

Ca aurait pu avoir un rapport, parce que je suis vraiment un mec de province qui a passé son temps dans les plus grandes villes. Mais c’est pas du tout une chanson à thème. En réalité je vois plutôt Big City comme une chanson d’humeur sous ecstasy. « Tous les gens que je connais habitent ici, prenons du bon temps », tout est dit.

Je suppose que c’est la même idée derrière Ecstasy Symphony, à la différence que Big City en particulier créée un lien entre un long drone et l’acid house, la pulsation éternelle…

 Oui, c’est la même chose, rien de plus. On a fait pas mal de concerts avec Spacemen 3 avant que tout ça se définisse avec Ibiza, notamment les premières X-Parties à la fin des années 80. On a joué à la première et à la troisième, pas mal à l’Haçienda aussi. C’était drôle de voir ces mecs du nord, les hooligans qui avaient l’habitude d’avoir des comportements violents, commencer à prendre tout le monde dans leurs bras ! A l’Haçienda, les Happy Mondays étaient toujours là pendant nos concerts, quand ils sont devenus énormes on s’est dit « oh, merde ! ». Ils attendaient toujours sagement qu’on ait terminé pour que les DJs puissent jouer de la techno. Et avec l’acid house, c’était vraiment cool vers 1988. Mais de fait, même si on faisait partie de cette culture, ce n’était pas ce que je voulais faire, ou la direction dans laquelle je voulais aller.

Cette direction, c’est votre idée que « 3 accords c’est okay, 2 accords c’est bien mais 1 seul c’est mieux ». Etait-ce l’envie d’écrire vraiment à l’os, de rester concentré sur l’essentiel ?

Ouais, enfin c’est juste un truc cool à dire sur le moment! L’idée reste de jouer sur les codes de la musique pop. Prends le Rock’n Roll, tout est basé sur une formule mathématique très simple, qui remonte en fait à Pythagore. Les accords c’est toujours du MI vers le LA par exemple, et tu sais d’avance quand le batteur va faire un break quand les mecs vont changer d’accord. C’est fatiguant, à force.

C’est pour ça que pour vos premiers concerts solos, à la sortie de Soul Kiss, vous faisiez quinze minutes sur le même accord, pour « faire chier ceux qui viennent écouter uniquement mes morceaux les plus catchy » (Spin, Déc. 1992) ?

Ouaaaaaaaaais, parce que j’étais vraiment intéressé par le sentiment primal, primaire même, qui se dégageait du Velvet ou des Stooges. Mais ensuite j’ai surtout cherché à comprendre pourquoi un seul accord pouvait sonner aussi bien. La musique psychédélique, comme la drogue, c’est basé sur la perception des choses, et alors une chose très simple peut devenir extrêmement généreuse. C’est ce que je recherche finalement dans ma musique : partir d’une base très simple, et la faire évoluer en ajoutant des couches, quelque chose de répétitif mais évolutif s’apparentant à la prise de drogue. C’est la magie du son et ça demande un peu de science et de discipline, ce qui ne fait jamais de mal !

C’est que vous avez fait avec E.A.R (Experimental Audio Research), aller vers quelque chose de plus « scientifique », notamment en collaborant avec Delia Derbyshire (compositrice du thème de Doctor Who ayant travaillé au BBC Radiophonic Workshop, ndr)

Ah, j’ai beaucoup appris de Delia Derbyshire, qui était totalement obsédée par la Cathédrale de Chartres ! Mais j’aime aussi beaucoup parler de botanique pour définir ma musique. Prenons l’exemple du développement de certaines plantes: tu as d’abord une feuille, puis deux, puis tu ajoutes le chiffre précédent, ce qui fait trois feuilles, puis cinq, huit etc. L’état répétitif mais évolutif dont je te parlais, c’est en fait la suite de Fibonacci.

A l’inverse, pensez-vous que MGMT ou Panda Bear aient appris quelque chose en travaillant avec vous ?

Pour tout te dire, j’en sais rien. Mais je sais que musicalement, MGMT préfèrent Spiritualized à Spacemen 3 ou à mon travail en solo. Moi mon truc, c’est d’aller toujours plus à l’essentiel.

Photo: Cyprien Lapalus

http://www.sonic-boom.info/

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