C’est une histoire belge, sans chute : en 1980, Marc Hollander supervise une naissance et un enterrement. Alors que son groupe Aksak Maboul prend un somnifère après la sortie de « Un Peu de l’Âme des Bandits », le musicien devient patron de label et inaugure avec Crammed Discs un chemin qu’il continue de parcourir. Quarante ans après cette histoire à deux voies, le voici qui remonte en selle avec Veronique Vincent pour « Figures, un quatrième album qui tire plus loin que le Manneken Pis.

« Go outside, shut the door ». Voici ce qu’on peut lire sur l’une des cartes piochées au hasard dans le jeu crée par Brian Eno et Peter Schmidt.

A travers 113 commandements parfois logiques, parfois complètement déroutants (« trust in the you of now »), les deux avaient eu l’idée d’aider les musiciens en manque d’inspiration grâce à des stratégies obliques. La première citée pourrait parfaitement résumer la non carrière d’Aksak Maboul, projet lancé comme un jet de pierre par Marc Hollander en 1977, et dont les deux premiers ricochets (« Onze Danses Pour Combattre la Migraine », « Un Peu de l’Âme des Bandits ») ont rapidement gravi les étages discographiques pour compter parmi les meilleurs disques européens.

Outre la modestie du bonhomme, couplée à ce que les Belges qualifient à tout va de bazar, le fait qu’Askak Maboul soit né à Bruxelles, au confluent de plusieurs genres musicaux, à certainement aidé à poser la moquette. Quand le groupe finalement s’arrête en 1980, après que Véronique Vincent ait rejoint la bande pour un troisième album resté longtemps coincé dans le tiroirs, la messe bancale est dite : Aksak est mort, vive maboul. Fin de l’histoire. Sur ce hiatus émerge The Honeymoon Killers (aka Les Tueurs de la Lune de Miel, avec Véronique Vincent et Hollander) et c’est une autre histoire belge qui débute, toute aussi géniale.

Etant entendu que les come back de groupes anciens sont rarement glorieux, Askak Maboul revient en 2014 avec « Ex futur album », album rafistolé avec des démos et morceaux du début des années 80, et repassés au four pour être mieux cuits. Nouveau succès – du moins artistique, pour le relevé des ventes Excel, voyez avec le comptable de chez Crammed – et peu à peu s’installe l’idée que l’art du « sans se forcer » coule dans le veine de cette clique belge, sans âge, sans frontière, presque même sans langue maternelle tant la Belgique n’est que le condensé de tous les pays qui l’entourent.

Comme Michael Jordan, quoiqu’avec moins de détente, Véronique Vincent et Marc Hollander tentent en 2020 un second retour. Un pari d’autant plus risqué que les premières retrouvailles furent réussies. Le « Figures » dont il est ici question, en plus d’être un périlleux double album de 22 pistes, est un énorme panier à trois points. Tout ce qui a fait le charme de Maboul jusque là, à savoir une maitrise du rafistolage et un contrôle du « sur le fil », est doublé d’une innocence telle qu’on l’entend rarement sur des disques contemporains. Mise en quarantaine par ses créateurs, la créature est à l’image de la pochette dessinée par Véronique Vincent : sans visage distinct, et avec assez d’espace pour que chacun puisse y insérer les identités qu’ils désirent.

De fait, ce quatrième album, le troisième vraiment original si l’on exclue « Ex futur album », est tellement riche et spontané qu’il aurait pu tout aussi bien sortir chez son cousin français, Tricatel. La filiation est d’autant plus frappante sur des titres comme Formerly known as a défilé, Retour chez A. ou Spleenetique, où l’on entend tantôt et parfois même simultanément Bertrand Burgalat, April March ou Aquaserge (jadis backing band de Burgalat et signés depuis chez Crammed, pour dire comme le monde est petit).

Plutôt qu’un visage, « Figures » est surtout l’occasion pour Hollander et Vincent, rejoints par un groupe, de tout poser sur la table sans se demander si tous les ingrédients iront bien ensemble. De fait, la recette est épicée : il y a du Robert Wyatt, du Julien Gasc (présent sur un titre), même du Wim Mertens pour l’aspect minimaliste ; mais au milieu de tout ça, cet indescriptible sentiment qui fait dire que seuls des Belges ayant connu les années septante sont encore capables de pondre un truc pareil et qu’il n’existe, à l’heure où l’on écrit ces lignes, aucun mot pour qualifier ça. « Brol », peut-être. Un mot flamand désignant une camelote avec de la valeur.

Après tout ça, c’est-à-dire après le dernier titre splendide (Tout a une fin), Aksak Maboul peut bien refermer la porte pour mieux revenir, encore et encore, avec ces histoires à dormir debout ou vivre allongé, selon que l’absurde de Magritte vous touche ou pas.

Aksak Maboul // Figures // Crammed Discs

6 commentaires

  1. Acqua Serge, Julien Gasc, Forever Pavot, et maintenant le retour du croisement entre Suicide & zappa ou l’hybridation Elie & jacno avec les B 52’s, toutes cette nostalgie de l’époque pré-mittrand me fait penser à ces drôles de bébettes toutes blanches et minuscules proche du vermisseau qui tortillent dégueulasses au fond des tiroirs des meubles en rotin de leurs mémé Giscardienne.

  2. Mon petit Bester … on peut le dire autrement -> de Barricades à Jean-Philippe Doray, c’est une filiation en pointillés de l’hybridation continue de ce qu’était la chanson trad française à texte vers la pop et le rock – au sens large, celui qui expérimente sans jamais se lasser ; curieux de tout et prêt à le faire. LA boîte à outils qui sort aujourd’hui crève l’écran. Et c’est tant mieux 🙂

  3. « Un Peu de l’Âme des Bandits » reste un disque assez rafraîchissant
    Crammed Disc respect
    Mais F. Berger j’y arrive pas, décidément c’est pas possible.
    Chaque fois que je l’entends j’ai envie d’envahir la Belgique.

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