Mon seul souci avec les interviews, c’est de bien faire attention à paraître engageant. Surtout ne pas avoir l’air d’être venu pour simplement poser dix questions.

Mon seul souci avec les interviews, c’est de bien faire attention à paraître engageant. Surtout ne pas avoir l’air d’être venu pour simplement poser dix questions. Avoir l’air cool, espérer une bonne accolade en fin de discussion et s’imaginer qu’on va quitter des amis de dix ans venus jouer juste pour toi ce soir.

En règle générale, ça se conclue par « bon, on doit y aller c’était sympa, salut ». Et alors je m’enfonce dans la vague impression de n’être que celui que je redoutais tant quelques minutes auparavant…

Ce soir là, j’avais pris le tram’ sans préparer de questions. J’avais juste fait attention à avoir un paquet de cigarettes assez rempli pour avoir mauvaise haleine plutôt que transpirer la coolitude bien raide du mec qui s’en fait trop.

Une fois passé l’accueil du Botanique, dans le couloir qui mène à la salle, je vérifiais si les poissons étaient toujours vivants dans le bassin en appelant le tour manager d’O’Death. Deux sonneries et il raccrochait. On s’était juste parfaitement compris. A peine avais-je rangé mon téléphone qu’il sortait de la salle avec deux membres du groupe.

Je surnage un moment et me tiens prêt. Je n’aurais pas droit au repêchage ce soir. Ils ferrent les premiers.

« Salut ! Tu vas bien ?

– Super.

– On est crevés, mais c’est bien d’être ici, c’est la première fois à Bruxelles. On est déjà venus à Bruges. Superbe ville, tu connais ? Tu veux qu’on aille où ? Y’a de la place dans les loges si tu veux!

Je trouvais le bar plus sympa. Ça l’aurait été si la musique n’avait pas été si forte. On s’est tout simplement installés près de la salle. Là où les gens arrivés en avance attendraient sagement l’ouverture des portes une heure et demie plus tard. Au chaud et pas très loin des poissons.

En fait, ça commençait carrément bien.

Ma première réaction quand j’ai entendu votre musique ça a été «Est-ce que ces mecs se soucient de la musique actuelle !»

Tu veux savoir si on écoute des trucs récents ? Ho ouais, on écoute de tout, du rock, du hip hop, du folk, mais dans l’ensemble plus de punk, même du métal. On s’en fout en fait si c’est récent ou pas. On aime bien la soul Motown, aussi.

C’est marrant, j’aurais parié que vous étiez plus branchés sur ce qu’il y a eu avant Motown.

Ouais, parce qu’on met pas dans notre musique tout ce qu’on écoute, on fait pas de la soul mais on prend ce dont ils se sont inspirés, tous les vieux spirituals, où t’as l’énergie et la passion.

Beaucoup de ces vieux spirituals parlent beaucoup de la mort, c’est pas la question de croire à quelque chose après. J’ai le sentiment que tu trouves beaucoup de résolution là-dedans, et le nouvel album parle beaucoup de ça. Genre «je sais pas quoi faire, et si je faisais tout cramer»

C’est plus drôle comme ça, approcher le côté sombre en éclatant de rire, c’est la manière dont on apprécie la vie en général. Prendre la mort dans ses bras et se marrer avec.

Quand j’écoute votre musique, j’ai l’impression qu’il s’est rien passé entre les Pères Pèlerins et le CBGB, c’est normal ?

J’ai grandi en chantant dans des chœurs d’églises, des trucs d’Américains protestants, évangéliques, ce genre de choses, mais… ça vient de là, c’est là ou j’ai appris à jouer d’un instrument et commencé à vouloir faire de la musique, à chanter. Mes parents écoutaient aussi beaucoup de prog. Après, le punk comme le hip-hop, j’ai grandi avec. Enfin punk, c’est un sale mot, ça peut aller des Stooges à Mxpx.

Et le revival folk, ça vous parle ?

Bof, on n’entre pas trop dans cette catégorie, moi tout ça, ça me fait penser au folk sixties, c’est vachement doux. C’est bien, tu vois les Fleet Foxes, c’est un bon groupe, tout ça, mais c’est franchement pas ce que j’ai envie d’écouter.

« Je préfère écouter autre chose, parce que les Fleet Foxes c’est vraiment zéro prise de risque. »

C’est pas que je les aime pas, c’est juste que je m’en fous.

Ça se passe comment pour vous d’ailleurs à New York ? Vous devez être les ovnis de la scène?

Y’a beaucoup de folk là-bas, mais ils sont vachement coincés ces mecs. T’as ceux qui font du bluegrass, l’anti-folk, y’a deux trois groupes qui font la même chose que nous, un peu country, un peu punk mais la plupart c’est soit l’un soit l’autre. Nous on met tout ensemble, on prend tout ce qui nous a influencés et on le met ensemble. Au début on a essayé de sonner de telle ou telle manière, comme un moule dans lequel devait se fondre le groupe et puis au fur et à mesure, on a joué de plus en plus fort, plus intense. Et par-dessus tout ça, on a viré la guitare pour le banjo, j’en joue pas comme si je jouais de la guitare, sur laquelle je joue d’une certaine manière. Le banjo j’ai pas appris, je joue pas de manière traditionnelle. Et avec le banjo, le fait qu’on soit pas un groupe acoustique, que je sature le son, ça nous permet d’aller plus loin qu’avec une guitare.

Justement, ceux qui aiment le côté traditionnel du banjo, ils font quelle tête quand ils vous voient ?

Les puristes ne nous aiment pas, tu t’en doutes. Et ça passe pas forcément mieux avec les plus jeunes mais bon… ils restent aussi cons que leurs parents.

On s’en tape de ces mecs. On veut juste sonner comme un groupe garage, comme les premiers Kinks, jouer à fond avec une belle mélodie par-dessus, mais sans les cravates !

« Je les emmerde tous, les vieux, s’ils me font chier dans quelques années j’aurais qu’à monter sur leur tombe et leur pisser dessus ! »

Home Head, on l’a enregistré avec deux micros, on a tout fait séparément, en plus on n’avait pas d’argent, on a fait l’album avec la thune de deux potes.

Je suppose que ça va un peu mieux maintenant…

Ouais, on a bien aimé bosser avec Alex Newport, il a fait pas mal de trucs qu’on a écouté. Il voulait pas qu’on prenne les instruments pour jouer le mieux possible, mais plutôt pour qu’on ait le son qui nous corresponde le mieux. Pas de reverb’, pas d’overdub. Pour Broken Hymns, on avait plus d’argent déjà. Bon on a pas fait un mur du son non plus, mais fait en sorte que tout prenne une place différente dans l’espace. Pas juste donner de l’espace. En fait on a essayé de donner l’impression qu’on joue dans ta chambre et qu’on est tous à différents endroits, comme si on enregistrait live.

Pour le prochain, on va passer plus de temps, on a fait beaucoup de tournées mais on a jamais eu le temps de passer trop de temps dans le studio. Maintenant on le fera, ça se passe mieux. Enfin seulement financièrement aux US, on a fait quelques gros concerts. Là ça va être difficile en rentrant, mais c’est cool de pouvoir aller en Europe. La différence, c’est qu’aux Etats-Unis on rentre parfois avec de l’argent. »

Une chose est sûre, c’est qu’à défaut de repartir de Bruxelles avec de l’argent, ils sont repartis avec la vitre de leur van explosée. « On aurait dû ramener des flingues, des bons vieux flingues américains ! ». C’est donc ça O’Death. Tirer les premiers quoiqu’il arrive. Prendre un public en otage pour leur apprendre la violence positive. De la rage, de l’émotion aussi. Pour prouver qu’il peut se passer quelque chose un mardi soir en ville. En Europe.

Je suis reparti avec la tête haute de ceux qui se sont frottés au danger, aux crocodiles des égouts de New York, et ont fait leur preuve. Dans le grand bain, swimming with sharks.

http://www.myspace.com/odeath

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