C’est l’histoire d’un duo qui tape sur des bambous, et ça lui fait du bien. Sauf que chez Nova Materia, il est question de tout sauf des Tambours du Bronx et de Philippe Lavil. Post-pop à la Black Dice, réflexions sur l’interface man-machine et retour à la nature sur « It comes », premier format long du duo cyber-punk : bienvenue dans un album où les seuls tubes sont en métal.

A l’heure du manque de temps permanent, comment aller à l’essentiel pour vous convaincre d’écouter durablement « It comes », premier essai du duo franco-chilien signé chez Crammed Discs ? En écrivant qu’il est facial. Oui, « It comes » est un disque facial, de ceux qu’on se prend en pleine tronche. C’est même tout l’objet de la pochette où du slime chewing-gum semble dégouliner lentement sur une statue antique ; manière comme une autre de marquer l’anachronie dans laquelle nous sommes plongés depuis 20 ans, soit deux décennies digitales marquées par l’essor d’Internet et l’appauvrissement des réflexions.

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« It comes », donc, est un disque facial. Et « organique », dixit ses deux membres Eduardo et Caroline, qu’on retrouve début septembre pour une interview dans un Paris encore caniculaire. Si l’on devait vous donner faim, on dirait de cet étrange objet qu’il réconcilie la techno et le rock, d’un point de vue strictement musical, et que pour en arriver là, ce couple ayant passé la quarantaine a fait un long chemin. Qui l’aura vu surtout vu passer par des sentiers de cailloux et des déserts, littéralement. Mais tout de suite, et pour ceux ayant raté les épisodes précédents, voici le titre On/AV, composé en partie à partir d’objets qu’on ne trouve pas en studio d’enregistrement. Là, c’est un tube, un vrai, du moins si vous avez l’esprit animiste.

Derrière Nova Materia, avant plutôt, il y a Panico. Un groupe chilien ayant rempli des stades dans son pays natal, et dans lequel Caroline et Eduardo vont grandir, mourir et renaitre. En 2012, le groupe (un temps signé chez Tigersushi) se met en tête d’enregistrer dans le désert d’Atacama. Le tout sera publié en 2012 par feu le label Desire, dans la plus complète impréparation (volontaire). Pour se remettre en question et bousculer ses propres habitudes, les membres ont décidé de travailler sur des pierres et des micro-contacts pour aboutir non seulement à un album, mais aussi un film. Pas de bol, le groupe splitte juste après cette expérience, et ça après 20 ans de bons et loyaux services, la faute à des divergences musicales, et surtout personnelles. Mais le projet Nova Materia est né, lui, littéralement dans le sable. « Après cet album, une partie de Panico est rentrée au Chili témoigne le duo, et puis nous on s’est demandé ce qu’on allait bien pouvoir refoutre en studio avec un mec derrière sa table à enregistrer des guitares et des batteries. C’était sympa, mais ça faisait 20 ans qu’on faisait ça. De là est venue d’enregistrer sur des matériaux naturels ». Au moins pour le nom du groupe, vous êtes fixé.e.

Nature et redécouverte

Né sur les cendres de Panico, Nova Materia, c’est d’abord une certaine idée, une direction, de ce que devrait être la musique du 21ième siècle ; un objet de réflexion et de distraction, simultanément, et qui ne fasse ni fuir les plus snobs ni les plus incultes. De ce point de vue, « It comes » est une réussite artistique. D’une part, parce que le groupe a réussi son pari (enregistrer avec des objets atypiques récupérés un peu partout), de l’autre parce que les dix pistes de « It Comes » ne donnent pas à l’auditeur d’écouter un énième album où l’on s’arrêterait fatigué à la piste 3 avec cette impression d’avoir mangé sans avoir faim, ou de s’être noyé dans un pédiluve. Dans le détail, le couple-groupe joue sur des tubes de fer récupérés dans des bennes de chantier, des pierres plates ou rondes, du bois, des plaques de métal ; le minimum étant que chaque sonorité soit justifiée, ait la note juste. Au moins, et pour le coup, on n’est pas chez Castorama.
Mais comment fait-on pour que cette expérience ne sonne comme une mauvaise bande-son de chez Naturalia ? « Au départ, les gens s’asseyaient, ils nous regardaient expérimenter, c’était plus tellurique, ils trouvaient ça juste chelou » expliquent les deux. Taillé pour les vernissages soporifiques, Nova Materia s’extirpe malgré tout de sa zone de confort et décide de faire du feu à partir de ses silex, mais sans classic rock à l’intérieur. « Les matériaux sur l’album, c’est la base de tout, mais on a rajouté des couches mélodiques dit Eduardo. « Et en live, tout est vraiment joué, en ça on est un peu old school » précise Caroline. Pas de playback sur les cailloux, donc.

Un groupe certifié eco-responsable

Après un premier EP chez Kill The DJ, le duo passe finalement à la vitesse supérieure chez Crammed Discs. Mais sans vendre son âme au diable, même si initialement le format album n’était pas vraiment dans les priorités du groupe. « Nous on était parti pour faire des EP toute notre vie. Un album, c’est un boulot énorme et à la fin tu es noyé dans le digital, dans un amas d’informations tel que c’est difficile de sortir du lot. Le rapport sens vs rapidité de l’information n’est pas évident à gérer ; c’est là que l’histoire du disque devait dépasser le format long ». Pour Marc Hollander, patron de Crammed Discs, c’était du moins la condition vitale. « Au bout de deux mois, on s’est retrouvé avec deux kilomètres de musique, sans trop savoir quoi en faire, ni comment agencer tout ça. C’est là que Marc nous a aidé à tout démêler. De fil en aiguille, l’album s’est sculpté tout seul ». Chloé a aussi amené sa pierre (sic) à l’édifice en amenant quelques conseils, et c’est ainsi que deux quadras que tout prédestinait à la semi-retraite se retrouvent aujourd’hui gravures de mode d’un monde idéal où des disciples de Raël écouteraient du Chris & Cosey dans des cahutes cyberpunk financées par Elon Musk.

Cyberpunks et fiers de l’être

Erudits et fans de John Cage, les deux n’ont pourtant aucun scrupule à se définir comme un produit. Belles gueules marquées, dualité homme-femme, fripes choisies comme des matériaux ; tout est là pour une espèce de micro-marketing de sous-sol où la seule chose à vendre, c’est une réflexion sur le monde qui les entoure. Eduardo, là, s’interroge : « la société a changé : on n’est plus dans les années 80 ou 90, à l’époque tu avais fait le con et après tu te rangeais… Aujourd’hui tu te ranges okay, mais pour faire quoi ? ». Bah tu fais Nova Materia. Plus qu’un groupe ou un nouveau genre à ranger sur une étagère, le groupe propose de véritables réflexions cachées, tapies, loin derrière le beat. « Avant Internet, les disciplines étaient moins interconnectées, l’art contemporain était une culture d’élite, l’information culturelle circulait moins vite. Aujourd’hui, c’est un fait de société qui dépasse la musique : le monde est devenu plus transversal ». Dans la bouche d’un Enmarchiste, le propos serait évidemment bien ridicule. Chez Nova Materia, en les écoutant, tout fait sens. « La musique est devenue indissociable de l’image, le flux constant de données génère une juxtaposition permanente, tu n’as plus les chansons d’un coté, la pochette et les clips de l’autre ». Hey, je sais pas pour vous, mais moi, j’ai un frisson. Et ça ne vient pas de la clim’.

“La prochaine étape, c’est l’écriture d’un disque en réalité virtuelle”

Caroline dit : « nous sommes arrivés à un moment où la musique, l’image et le sensoriel se télescopent. Le futur de la musique, c’est du sound design avec de la création numérique dans un monde qui n’existe pas ». Eduardo, lui, répond : « ce sont toujours les révolutions technologiques qui amènent aux nouveaux formats. Prends un mec de 1999 et propulse-le en 2020, il ne sera pas vraiment surpris par la musique qu’il entendra. Fais la même chose avec un autre mec des années 60 et propulse-le dans la techno des années 90, il hallucinera. Moralité : la culture pop est arrivée à un stade où elle se nourrit désormais d’elle-même, elle s’auto-référence en permanence et c’est le fait des sociétés numériques ». La conclusion de ces deux citations, c’est que Nova Materia se passionne, entre autre chose, pour l’ASMR (Autonomous sensory meridian response) : une technologie d’enregistrement new age à base de papiers froissés, de taping sur des objets, qui permettrait d’atteindre l’orgasme cérébral.

La démarche ne s’entend pas véritablement sur l’album ; c’est tant mieux. C’est à la fois du Catherine Ribeiro nouvelle génération, du Fever Ray enregistré au fin fond des bois, avec un tout petit peu de musique concrète à l’intérieur. Disons-le franchement : Nova Materia est un putain de cheval de Troie qui fait réfléchir plus que ce qu’on aurait voulu. Mais qui s’en plaindra ?

De l’harmonie aux textures

Enregistré à la maison pendant 6 longs mois, « It comes », c’est le bruit des frottements de fesses, c’est sexuel. Et en même temps, voilà un disque cérébral permettant de reprendre une longueur sur l’hyper-instantaneité dans laquelle nous sommes tous plongés, quotidiennement. « Nous sommes arrivés à un stade où l’humain ne se suffit plus rajoute Caroline, et c’est le rôle de l’art, notamment, de nous aider à changer notre point de vue sur des choses acquises, comme la nature ». Et Eduardo de rajouté, l’âme un peu fataliste : « la prochaine étape pour nous, c’est l’écriture d’un disque en réalité virtuelle conclue le groupe, le problème c’est que le monde actuel, c’est impossible, les dystopies ont remplacé les utopies. On ne rêve plus le futur ».

« Putain, ça va être chiant à dérusher » conclue très justement sa compagne. Et les deux membres de Nova Materia de jouer les prolongations en s’engueulant sur le sens philosophique de la matière utilisée pour la pochette de « It Comes ».

Nova Materia // It Comes // Crammed Discs
https://novamateria.bandcamp.com

En concert le 5 décembre aux Transmusicales de Rennes, et le 12 décembre à la Maroquinerie.

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