Ça sent un peu le réchauffé. L’album est sorti il y a presque un an. Mais quand même, à l’heure des best-of bêtisiers zapping le meilleur et le pire de cette année, c’est peut être de ça que je voudrais parler. Quoi, il est trop tard ? Rien à faire. Voila, des gens font de la musique électroniques. Et ils ne sont pas bêtes. Si, c’est une nouvelle, après des années de Ed Banger et consorts, ça fait du bien d’entendre des types qui ne lancent pas des basses comme on lance un os au chien, ça rend tout chose de ne pas entendre des vrombissements aveugles marteler bêtement, transformant les clubs en cage à animaux-ressorts (et oui, vous êtes des animaux).

L’année dernière l’électro a donc connu un certain renouveau, avec le Nicolas Jaar dont nous allons parler ici, mais pas seulement, puisqu’il faudrait aussi citer James Blake. Dans des domaines différents, ces deux albums sortis à la même époque ont fait figure de pavés dans la marre. Si on a reproché au premier de renier ses racines clubbesques avec cet essai trop intello-cliché (comprendre “je suis en fac de lettre, je suis fan de Godard et de Jean-Paul Sartre”, critique compréhensible, surtout de la part de ceux qui n’auraient rien compris), on a pu faire le même reproche à son cousin londonien James Blake, qui rompait avec ses EP dubstep dans son album. Celui-ci a creusé une vague, depuis nommée post-dubstep, que SBTRKT, sorte de rejeton sauce salope de ce dernier, et d’autres de sont empressés de suivre. Trêve de digression, le panorama est planté, et je remets à une autre fois la difficile tâche de conter comment James Blake sait émouvoir  sans le faire passer pour un producteur nunuche. Revenons à l’album de Nicolas Jaar.

Balbutiements. Borborygmes. Des rires. Des accords fragiles. Au commencement était le son. Aum. Homme. “Space is only noise” s’ouvre sur une chanson intitulée Être. Et se ferme sur le même titre. On peut trouver l’explication dans le premier titre même, livrée à nous par la voix de Jean Luc Godard : «  Est-ce qu’on peut décrire bien un paysage si on ne le parcourt pas de haut en bas – de la terre jusqu’au ciel et du ciel jusqu’à la terre, aller-retour ? »

Musique de la terre et de la mer ; musique du sable – du grain à la multitude. L’eau flue et reflue sur tout l’album, les vagues glissant sous les pieds dès la première chanson. Aérien et tellurique, Nicolas Jaar sculpte le sable, le grain qui vient te titiller le larynx comme la boule chaude qui t’uppercute l’estomac. Empire fragile. Intriguant et séduisant, comme un mirage en plage deux (Colomb), comme un palais majestueux et prenant en plage huit (Space is only noise if you can see). Puis retombe à l’eau, poussière.

La musique pratiquée ici semble être des plus modernes, en particulier via les samples, qui ne sont plus les boucles entêtantes pratiquées ailleurs. La pratique du sample rejoint l’art de la reprise ou de la référence au cinéma, et relève de la même manière, non pas d’un manque d’imagination ou de la pose nombriliste, mais bien d’une recréation. Bref, c’est vraiment pas de la branlette. C’est même très fort ici, et cela place l’album dans un espace créé de toute pièce, où passe Nick Cave (Too many kids finding rain in the dust), où sont convoqués un Ray Charles spectral et les mots de Tristan Tzara sur I got a woman[1] , mêlant une multitude de sons hétéroclites, dégageant l’album de tout ancrage. Nicolas Jaar se balade sur les cimes, comme lorsque l’on marche sur les bandes blanches. Sans tomber. À l’eau, justement.

Jaar disait  vouloir faire un album où les chansons pourraient être jalouses les unes des autres. C’est vrai. Elles semblent parfois se battre entre elles, se pousser du coude pour apparaître sur l’objectif. Et chacune d’elles vient te frapper un peu plus, là, quelque part entre la glotte et le nombril.

Depuis, Nicolas Jaar a sorti un EP, “Don’t break my love”, où il continue ses expérimentations et empile les sons, avec lyres baroques et rythmiques exotiques sur la face B. Malgré sa réticence pour les clubs, exprimée dans cette interview, il a été placé meilleur performer électro dans le classement de Resident Advisor.

Voila, peut-être que nous ne sommes plus des animaux.

http://www.nicolasjaar.net/ 


[1] Maintenant retirée de l’album par défaut de droit sur la chanson de Ray Charles.

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1 commentaire

  1. Des petites précisions pour ma part :
    – L’album de James Blake est considéré comme overrated par bcp, dont moi. Néanmoins les ep sortis chez R&S mettent des claques, CMYK et surtout le dernier en date Love what happened here.

    -Jaar est plein de potentiel, Space is only noise a ses (quelques) détracteurs de par sa nature particulière, “poétique” dirons nous. Pour ceux que ça dérange le side project DARKSIDE existe, un debut ep en fin d’année qui donne l’eau à la bouche.

    Et oui nous sommes d’accord! L’année 2011 a été bien clinquante niveau électro.

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