Trente ans avant son "Psychedelic Pill" qui mettra la presse et les lecteurs d'accord, Neil Young sortait un album d'un anachronisme aussi éhonté qu'effronté: "Everybody's rockin". Dans quel but? La raison relève d'un autre âge, d'une époque qu'on aime fantasmer à tort ou à raison. Retour vers le futur de 1983, une époque de l'avant internet, d'avant le cd, vers un temps où l'on parlait déjà d'avant...

everybodys-rockin-52a7c4d7bba7eRevenir sur un disque mauvais comme ça, 30 ans après sa naissance, et qui plus est passé inaperçu, ça relève presque d’un foutage de gueule et vous vous dites sûrement : “mais qu’est-ce qu’il a bu?“. Comprenez-le ou non, ce disque est pour moi d’une importance capitale qui dépasse sa musique.

Premier point qui nous mettra tous d’accord : “Everybody’s rockin”, c’est une merde. Du rockab qui pourrait envier la B.O de Cry Baby, avec tout l’attirail de l’imaginaire 50’s : ses doo wop et chœurs affreux soutenus par The Shocking Pinks, les véritables dindons de la farce. On se croirait en train de zoner dans une cafète de sitcom d’une époque où l’on pensait que la jupe sous les genoux annoncerait la décadence ultime (quoi que sur ce point…). Tout est mauvais, même le son, ça sonne comme une réplique en résine de Cadillac perdue à Disneyland.

Bref, alors pourquoi en (re)parler ? Et bien parce que ce disque représente un âge d’or aussi perdu que fantasmé. Pas l’âge d’or que son esthétique foirée tente de représenter, mais celle d’un certain type de relation entre l’artiste et sa maison de disque, lui aussi révolu.

Remise en contexte: Neil Young se fait refouler un album en 82, puis revient avec un disque souvent méchamment critiqué mais pourtant très intéressant: “Trans”. Bon j’suis un fan facile avec le loner, j’aime beaucoup ce disque; en fait résultat d’un collage entre deux albums (la moitié de celui dont on vient de lui refuser la publication, plus de nouvelles chansons). Après tout, Neil n’a jamais dit que sa vie serait au service de l’harmonica et de la guitare sèche – qui au final est une de ses plus rares facettes. Et là le type se paie un procès ! Oui messieurs dames, un procès au cul de la part de David Geffen (il a fait la connerie de quitter Reprise vers qui il reviendra pour son retour en grâce avec “Freedom”) car “Trans” n’est pas représentatif de “Neil Young”. En gros, le canadien s’entend expliquer qu’il est une marque et qu’il doit correspondre à l’image qu’on se donne de lui. Adieu artiste, bonjour produit. Quoi ? Un coca sans bulle ? Non mais ! Conclusion : Neil Young se mange son procès avec une injonction: faire un album plus rock.

Qu’à cela ne tienne. Notre cher Loner prend le business au pied de la lettre et livre un disque de rock’n’roll (ou rock’n’molle). Quand on lui demande un disque acoustique, il sort “Old ways”. Des pieds de nez, et c’est là que réside l’objet de cette chronique, ou anti-chronique…
Neil fait son connard, ou plutôt son gros con (nuance) et se permet – ou s’offre – un luxe préhistorique dans l’histoire du disque : envoyer chier sa maison de disque, la foutre dans la merde avec un album invendable quitte à faire plonger sa carrière et à frôler ce fameux “suicide commercial” avec son seul album qui n’aura aucun écho. Inachevé, peinant à atteindre les vingt-cinq minutes, poussif jusqu’à la pochette. Ce disque est au rockab ce que Buffalo Grill est à la country.

Inimaginable aujourd’hui ! Déjà qu’un label a le tournis avant de sortir 100 exemplaires de son artiste vedette… imaginez celui-ci lui faire la nique de cette façon ? Impossible. D’habitude les groupes sortent un live ou un best of pour régler leur solde. Mais voilà Neil Young affirme sa liberté en jouant la carte de la médiocrité, gardant ses meilleurs morceaux pour des personnes en qui il aura confiance. Il n’aura de cesse tout du long de son contrat avec Geffen de leur faire des coups comme ça, finissant d’ailleurs sur un best-of comprenant deux titres inédits d'”Everybody’s rockin”…bel art du running gag.

Voilà pourquoi j’aime ce disque. Pas pour ce qu’il y a dedans (nan vraiment c’est naze) mais pour ce qu’il représente: une expression discographique de l’insoumission. Ce qui lui vaudra un autre procès, ce à quoi il rétorquera aussi par la justice. Ah, l’Amérique ! Ce que l’histoire ne dit qu’en filigrane, c’est que Neil fera pire peu après avec son inénarrable “Landing on water”, histoire d’un crash total où la boîte noire crève aussi. Il a beau être inoxydable, l’ami Neil Young possède un unique talent d’autodestruction volontaire. Fou.

4 commentaires

  1. Cela dit, pour moi “Old Ways” possède quelques qualités musicales supplémentaires tout de même, même si ça a la gueule d’un pastiche à 30km. Oui il faut se l’avouer.
    Excellent en tout cas… surtout lorsqu’on s’est déjà posé la question du “pourquoi Everybody’s Rockin”?
    Merci pour cet article, le recul est important.

  2. Ouais on est d’accord “Old Ways” a tout de même ses instants de réjouissance avec son petit côté “petit maison dans la prairie”. Un album paisible, mais sans éclat. Souvent ces disques sont très importants dans une carrière d’ailleurs!

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