Il y avait SugarMan et voilà que l’histoire se répète avec ce BrownSugar tout droit sorti de nulle part, et enfin réhabilité par le label Luaka Bop, déjà auteur de la résurrection William Onyeabor.

C’était jour de marché en Province. Quelque part dans le Nord, la fin du mois de septembre. Le soleil brillait encore, il était peut être midi lorsque je les ai vus, à l’angle d’une échoppe maraîchère ; le père et le fils, impudiquement enlacés. Le père derrière faisant conversation avec tous, son bras enroulant le torse du fils, son visage presque contre le sien ; s’appuyant ou encore lui servant d’appui. Le fils peut être 14 ans visage figé du handicap, les yeux clignant doucement au soleil, le regard intense et absent ; tenant à peine debout mais debout quand même, ressentant sourdement le souffle joyeux des paroles de son père collé contre lui, discutant vivement comme si la joie de vivre pouvait prendre toute la place, comme si le fils était un balcon d’où on pouvait se pencher pour chasser la dureté implacable du handicap et finalement le noyer sous le don de soi, ce oui inconditionnel d’un pater littéralement fou de joie. Cette puissance de l’humanité, cette fierté un peu imbécile d’être là, de ne pas céder à la catégorie « handicap » de ne pas la nier non plus mais justement d’en faire une sorte d’envol ontologique.
C’est l’idée que je me faisais de Doug Hream Blunt et de son disque improbable, funk morigénant lo-fi, littéralement garage (« enregistré dans son garage » dit la légende). Ce disque de mauvais élève si l’on se situe dans la classe d’Herbie Hancock et de son concept d’improvisation Time no changes (intraduisible ?), Herbie qui, selon le guide Akaï du disque 1981 tellement surprenant, aurait déclaré qu’il ne serait jamais « un génie comme Miles Davis, comme Charlie Parker ou comme Coltrane  (et qu’il avait donc) abandonner l’idée de devenir une légende (pour se contenter) de faire sa musique et de rendre les gens heureux« .

Doug évidemment n’en n’est même pas là, il a 35 ans lorsqu’il réalise son premier et unique disque, il arrive tout juste au stade du langage, il surmonte à peine son handicap. Confusément, dans le temps plutôt lent de son histoire, il arrive quand même à signer un disque une œuvre, une déclaration d’identité ( my name is.. ) qui tient tête tout en candeur, en itération, en flute traversière (Fly guy) pour finir dans les bacs maintenant, quinze ans ou quarante ans en arrière, on ne sait pas trop d’où vient la musique ; de sa master class de 1999 intitulé « comment former un groupe ? », de la ville de San Francisco, de cet  africaméricanisme de haut vol, trop subtil pour être compris instantanément … Jimmy Hendrix, Sly pour la Black exploitation et ce que l’on appelle déjà un tube gentle persuasion  (on sent le mauvais élève qui essaie d’être pote avec les profs). Douce persuasion, est-ce que c’est Marvin (Break free), est ce que ce ne serait pas plutôt Michael ? Une sorte de déconstruction du Billie Jean. Un sifflement avec lequel on surplomberait l’histoire, avec en arrière plan la voix d’une espèce de Gladys Knight et les images du film Collatéral  pour le désir de Los Angeles vu de Frisco. Assurer et mourir, comme un bon Américain. Et c’est d’ailleurs ce qui est plaisant dans le disque de Doug, cette sensation de danser avec cette super bonne meuf qu’est l’Amérique (Big top), de faire le lien entre les champs de cotons et la cocaïne, de bouger, corps et esprit à l’unisson. Alors peut être qu’Ariel Pink adore la musique de Doug (et peut être que Michel Onfray adore le MC5 en fait) et que David Byrne, le « producteur » fait œuvre de charité (il faut imaginer la version Zombie de Doug : Mike Ronson et Bruno Mars pour ce titre si subtilement storytellé, Uptown Funk ). Peut-être, mais ce Doug, ce gars à la fois père et fils ayant obtenu des résultats scolaires suffisamment mauvais pour sortir de l’idée même d’un « circuit » musical, ce Doug handicapé quelque part mais d’où ? De son Amérique, de son CV, de son histoire de la musique, de son entêtement gracile ?  Il y avait SugarMan et voilà que l’histoire se répète avec ce BrownSugar, le pitch horrible de l’entertainement qui serait passé à côté du génie comme si curieusement « dans le bordel ambiant » comme dirait un français, l’industrie musicale se préoccupait de trier ses déchets et se trouvait confronté à un problème. Est-ce qu’on s’en tient à Wikipédia avec Doug, ou peut être peut-on envisager une tournée voire de « nouveaux titres » qui pourraient concrétiser un « retour » ? Le suspense est à son comble.

Aucun rapport mais j’étais seul à dîner ce soir (« whiskey man ») et je me suis trouvé à lire le dos de la pochette de « In the Wind » de Peter Paul and Mary, les gars qui ont réussi à faire aimer Bob Dylan, à faire écouter de la folk à tout le monde, à devenir célèbre en gardant des faux airs de Stephen Hawkin du groove. Au verso, puisque c’est de cela dont il s’agit, un texte de « présentation » où un gars dont le nom n’est pas cité a délibérément oublié la raison pour laquelle on le payait et s’est un peu envolé lui aussi (on est en 1963 avec Warner Bros) :  To be more accurate, you hold a bouquet of songs still fresh as earth and strong with perfume of sincerity.  Il me semble que Doug fait à peu près pareil, mais en beaucoup mieux.

Doug Hream Blunt // My name is Doug Hream Blunt // Luaka Bop
http://doughreamblunt.com/

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