Daniel Balavoine n’est pas mort dans un crash d’hélicoptères. Il en est même qui disent que le grassouillet chanteur serait encore en vie, quelque part du coté de Baltimore, à faire chauffer son filet de voix sur le deuxième album de Lower Dens, groupe d’inconnus nés autour de l’année 1986. Vivre ou survivre, les ricains bottent en touche et leur « Nootropics » troque la starmania contre le mascara.

Le bonheur vous tombe souvent dessus par hasard. Il est même parfois composé de petits riens qui font le sel de l’existence. Ca peut être un métro qui arrive à l’heure, un paquet de clopes qu’on retrouve au fond d’une veste, un rendez-vous clientèle qui se passe bien, la secrétaire qui vous sourie dans l’ascenseur, la même secrétaire qui dégrafe son chemisier en vous disant qu’elle a pris un RTT demain, la même secrétaire qui ne plonge pas un greatest hits de U2 au moment du passage à l’acte, le retour matinal au bercail en regardant une famille de canards lentement se réveiller, cinq euros qu’on trouve sous la machine à café, votre gros con de voisin d’open space qui a appelé pour dire qu’il ne viendrait pas ce matin – y’a-t-il un rapport avec la secrétaire ? ; bref tout un attirail de détails à la con qui font dire que Dieu se cache parfois dans l’insignifiance. Le bonheur c’est parfois un disque qu’on écoute d’une oreille distraite, un disque anodin qui soudain vous kidnappe au point de vous faire perdre les commandes de l’appareil – y’a-t-il un rapport avec Daniel Balavoine ?, imposant au détour d’un premier refrain le lâcher prise et l’envie frénétique d’appuyer sur la touche replay jusqu’à s’en user les empreintes digitales. C’est précisément ce qu’inspire sans avoir l’air d’y toucher ce deuxième essai de Lower Dens. Et comme disait l’autre avant de se prendre une dune dans la gueule, Dieu que c’est beau.

Les comparatifs entre le groupe de Baltimore et Daniel « j’ai 20 kilos de trop et une coupe mulet de footballeur » Balavoine sont tellement flagrants qu’on se restreindra par manque de temps à les résumer en un seul point : « Nootropics » n’est rien d’autre que le disque qu’aurait du composer le chanteur en 2012 s’il avait pu traverser l’Atlantique sans accident et su engager un backing band aussi dépressif que semble l’être celui de Lower Dens. Non pas que je veuille à tout prix tresser des parallèles entre des artistes que rien ne rapproche mais l’écoute du titre Propagation suffit à user le paquet de Kleenex et permet de retrouver, le temps d’une séance de spiritisme de cinq minutes, la présence du chanteur disparu.

Fondé dans un anonymat tout relatif en 2010 avec un « Twin-Hand Movement » tout aussi relativement ignoré, Lower Dens est comme son nom ne l’indique pas une danse macabre qui flirte avec le zéro Celsius, un drôle de groupe – faut le dire vite – guidé par une chanteuse assexuéee qui se serait décidé à reprendre Joy Division au ralenti dans un studio de Berlin en 1987 puis aurait décidé, sur la dernière prise, de gerber l’intégralité du repas sur le tapis 100 % synthétique. On me fait signe dans le casque que c’est le moment de parler du morceau épique qui achèvera de vous convaincre que « Nootropics » est un œuvre magistrale façonnée par d’excellents vendeurs de larmes. Brains, titre cold-voodoo aux frontières du krautrock, annonce l’étonnante rencontre entre Interpol et Neu !, c’est à la fois beau et extrêmement déprimant ; c’est exactement le genre de morceau qu’on rêvait d’entendre pour entamer un crawl sur le carrelage et le tout s’enchaine admirablement avec le titre Stem qui donnerait envie de se noyer à la première des sirènes. La rythmique est sans faille, le clavier fait corps avec la six cordes ; ce sont deux minutes de bonheur simple et brutal tel qu’on en voit qu’à l’aurore sur le parvis de la Défense lorsque les derniers freaks font craquer la dernière plaquette de Subutex. Vous aurez bien évidemment le droit de ne pas adhérer à l’enthousiasme que procure chez l’auteur de ces lignes ce deuxième album de Lower Dens. Ce à quoi je répondrai sans ambages qu’il vaut encore mieux cordialement mourir plutôt que de passer à coter de ces dix chansons monochromes en phase avec l’époque. Moins complexe que These New Puritans, plus noir que les clowns tristes qu’on nous vend tous les jours au dessert, une musique vaporeuse qui ne dissout pas dans la brume.

Voilà, c’est déjà la fin du disque. Après plus de cinquante minutes à vous taper la tête sur la rambarde des voies rapides de Baltimore par un soir de pluie avec en feu d’artifice ce In the end is the beginning qui n’est rien d’autre qu’un remake de l’Apocalypse de Saint Jean joué par Brian Eno, deux choix s’offrent à vous : passer la tête par la fenêtre et tenter comme Balavoine d’en finir avec la vie avant la dernière note, ou plus probablement rembobiner la bande pour tenter de comprendre comment un album aussi tragique peut cautériser les plaies tout en tirant sur les cicatrices. Et pendant que vous en êtes encore à vous demander ce qui pourrait bien sauver l’amour, dissimulée derrière le barouf héroique de Lower Dens, l’Aziza nie toujours.

Lower Dens // Nootropics // Ribbon Music
http://lowerdens.com

En concert le 13 mai au Point Ephémère

Lower Dens- Propagation by Ribbon Music

4 commentaires

  1. Putain merci Bester depuis que j’ai lu cette article il y a une dizaine de jours j’ai pas passé une journée sans écouter ce mer’veilleux groupe…

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