Avec son physique au nez pic-vert et son air de garçonne caressée par les vents nordiques, Julie Ann Campbell aurait pu finir au générique d’un épisode de Game of Thrones avec la tête accrochée au bout d’un pic. L’histoire en a décidé autrement. Les châteaux forts ont été remplacés par des bunkers et la ‘’womanchester’’ a grandi dans la désolation post-industrielle d’un monde sans Ian Curtis. Deux vignettes qu’on retrouve dans « Hinterland », deuxième album tout en photos.

cf0a1f181913b2ba90d51133cd85da9e149e19ef4f7f0aa9a33d9c31_1000A moins de mourir pendu dans une cuisine, la timidité fait rarement de bonnes histoires. Celle de LoneLady a débuté en 2010 à l’époque d’un premier album très physique où la rouquine, en plus de se faire confondre avec La Roux, jouait discrètement le punching ball contre les boîtes à rythmes avec ses guitares à peine plus bavardes. Julie Ann Campbell, de son vrai nom exhumait l’héritage d’une ville où elle a grandi – Manchester – avec l’ombre de Joy Division, New Order et The Smiths au-dessus de la tête, tout en y incluant cette petite touche de modestie taiseuse qui font que peu se souviennent de « Nerve Up », un premier essai pourtant typique du son mancunien : un tiers de brique, un tiers de grisaille et le fond du cocktail à base de vestes de jogging pour transpirer sur la piste désaffectée de l’Hacienda.

Petit oiseau tombé du nid trente ans trop tard, LoneLady n’a rien connu des heures de gloire du prolétariat local et hormis son mythique club de foot, Manchester n’est plus l’épicentre du rock décadent. De cette impression de vestiges à la Romaine, Julie Ann en a tiré un deuxième album si ce n’est nostalgique, du moins introspectif, qui peut à la première écoute décevoir tant il donne l’impression de revisiter un passé définitivement enterré sans pourtant jamais réveiller les vieux démons.

Cinq ans sont passés, l’esprit de surprise aussi. Pendant tout ce temps, la petite fille “trop timide pour se faire des copains de répet’’ a ciselé ses guitares aux côtés de Jah Wobble et Keith Levene de PiL en évitant tout épanchement social sur Instagram, Twitter ou dans le New Musical Express. Il en résulte « Hinterland », disque hors époque dont on ne sait pas trop s’il date de 1981 ou de 2015, et sur lequel LoneLady emprunte la même stratégie que sur le disque précédent, en combinant philosophie du bunker hérité de la tortue cold-wave ou de Curtis (on ne saurait dire) et attaques des cordes aigües frottées contre la mécanique froide des drums machine. Finalisé aux USA durant un hiver particulièrement froid, « Hinterland » est évidemment plus WARP que WARM, plus bizarre que vraiment chaud, avec une poignée de titres (Bunkerpop, Hinterland, Mortar Remembers You) qui révèlent la nature profonde de son auteur, autant obsédée par les lignes claires que l’éternel combat Man(chester) Vs Machine. Demi-sœur de la bristolienne Anika, dans la démarche, LoneLady creuse simplement son sillon dans une Angleterre obnubilée par le Coca Zero et les soldes chez TopShop. Plus qu’un évitement, une partie de cache-cache entre une musicienne et son pays qui aboutit à cette rencontre, un jour de février, pour discuter avec la rouquine, coupe au bol, de cette cold-wave monacale.

Que s’est-il passé, dans les grandes lignes depuis votre premier disque en 2010 ?

Ca a pris du temps pour revenir, si c’est ce que vous voulez dire. Après la fin de la tournée qui a suivi « Nerve Up », j’ai reçu un email de Jah Wobble [bassiste de PiL, NDR] alors qu’il était sur le point d’enregistrer un nouvel album avec Keith Levene [guitariste de PiL]. Impossible de t’expliquer comment on en est arrivé là, mais il se trouve que mon nom est arrivé sur la table et c’est comme ça que je me suis retrouvé à bosser avec eux. Bon, j’étais archi fan de « Metal Box », donc j’ai accepté l’offre. Et ça m’a occupée une année complète, bien plus que je le pensais au départ. C’était fun, mais ça m’a pas mal éloignée de mon propre travail, et donc de mon propre studio. Bref. Après tout ça j’ai passé environ 18 mois sur « Hinterland », et le plus drôle c’est que ça fait un an que le disque est terminé, ah ah.

A l’époque du premier disque vous aviez peu ou prou tout réalisé vous même, je demande donc si…

Oui oui. Pareil pour celui-là : guitare, violon, claviers, basse, batterie… Ca fait partie de ma méthodologie.

Je vais vous sembler un peu lourd mais c’est volontaire ce désir d’être une fille seule ?

C’est comme ça depuis le départ, ce n’est pas conscient ni volontaire ; c’est comme ça. Et puis au départ j’étais bien trop timide pour aller chercher des musiciens. Jammer avec d’autres personnes, tout ça, c’était pas vraiment moi. J’ai donc débuté sur un quatre pistes en jouant tous les instruments moi-même, et le fait est que… j’ai aimé ça. On peut me traiter de control freak, évidemment, mais je sais précisément comment les morceaux doivent sonner. Mais être seule, c’est pas une partie de plaisir tous les jours. Pour « Hinterland », je bossais tous les jours dans mon studio comme un moine [elle en a gardé la coupe, parenthèse Tony & Guy terminée] dans une grande solitude, c’était très drone dans l’esprit.

Lonelady

Travailler seule sur les mêmes morceaux pendant 18 mois, y’a de quoi devenir fou, non ?

Oui, évidemment. Surtout qu’à Manchester mon home studio se trouve dans la même pièce que mon lit, donc à peine réveillée j’étais déjà assise à mon bureau pour bosser sur les chansons.

Sauf que celui-là, comme le précédent, n’est pas un bedroom recording. On est loin des complaintes déprimantes pour ouvriers du Nord de l’Angleterre, le disque est presque, euh, dansant.

Le rythme est toujours au départ de chacun des morceaux ; j’adore les boîtes à rythmes, je les collectionne d’ailleurs, elles au moins elles ne ralentissent jamais, ne sont jamais fatiguées… et puis de ce que je sais, jouer en solo ne signifie pas forcément composer de la musique sirupeuse et chiante [“down beat’’ en anglais]. Donc ouais « Hinterland » est un disque sur lequel on peut danser… seul dans sa chambre ! Ah ah. Enfin bref, 75% du disque a été composé à Manchester et je l’ai finalisé dans le Michigan, coincé tout un hiver dans un endroit bardé de claviers analogiques, c’était le pied.

Ca ressemble fortement au scénario de The Thing de John Carpenter.

Ouais voilà, c’était moi le zombie. Marrant que tu parles de Carpenter d’ailleurs, car j’ai passé pas mal de temps cet hiver là sur Youtube à écouter ses morceaux à cause de l’ARP qu’il utilisait. On l’a utilisé sur le titre Flee !, encore une fois parce que l’analogie apporte une chaleur et une force inestimable.

Bon, maintenant qu’on connaît la véritable signification du titre « Hinterland », quel en est le sens caché ?

Je suis tombé sur ce mot sur un coin de page au moment j’étais en train de bosser sur le disque ; j’étais pour ainsi dire obsédée par la notion de paysage, de géographie personnelle… J’ai toujours vécu à Manchester, des heures et des heures à arpenter la ville de fond en comble, à parcourir les zones industrielles laissées à l’abandon, forcément cela a influencé ma musique et « Hinterland » c’est ça : les endroits où je jouais quand j’étais gamine. « Hinterland » c’est un paysage intérieur, un voyage dans ma tête.

Vous mentionnez les zones industrielles et ouvrières de Manchester où vous avez grandi, et il est difficile de ne pas faire un rapprochement avec le déclin du monde occidental, en tant qu’objet d’œuvre d’art d’un point de vue architectural. La déconstruction d’une ville comme Detroit en est un bon exemple.

Oui bien sûr, ça m’obsède, presque au point où je suis parvenue à prendre de la distance face à ce que Manchester a pu être. Y’a un paquet de gigantesques usines à l’abandon dans la ville ; initialement elles avaient été bâties pour marquer l’oppression de l’ouvrier invisible, sauf que lorsque toute cette industrie s’est cassée la gueule, ces mêmes bâtiments ont été réinvestis par des artistes, des musiciens et les choses ont commencé à devenir intéressantes, presque romantiques… Je crois que je projette une partie de mes idées sur cette ville-fantôme. Quand tu vis à Manchester tu es encerclé par la réalité concrète, c’est un bon matériau pour créer quelque chose de plus abstrait, presque magique, une réalité à soi. En tout cas, à Manchester tu te sens oppressé en permanence, je n’aurais évidemment pas produit la même musique en vivant à Brighton ou Liverpool…

Voilà quelques semaines je discutais avec Mark Stewart de The Pop Group et…

Ah oui ? Cool.

Oui, et il me parlait du fait que plus personne chez vous n’écrivait de chansons militantes alors que le pays semble pourtant bien mal en point, que les “zero hour contract’’ viennent d’être votés par votre gouvernement, que l’Angleterre se replie sur elle-même, etc…

Oui. C’est une page qui se tourne. Mais j’ai beau être engagée politiquement, notamment dans la cause féministe, musicalement j’essaie tant que possible de m’éloigner tant du social. J’ai besoin de pouvoir m’échapper de toute notion de réalité trop concrète, encore une fois. Et je ne voudrais pas paraître hautaine ou cynique mais la scène rock anglaise me laisse aussi complètement indifférente ; ce n’est même pas que je m’en désintéresse, mais je me considère que mon “job’’ c’est de proposer quelque chose qui n’existe pas sur la carte, du moins quelque chose qui ne soit pas déjà sur-représenté dans les journaux. Quand je compose, j’ai tendance à me protéger de toutes les nouveautés dont nous abreuvent les médias quotidiennement.

Ca tombe bien, l’une des meilleures chansons du disque se nomme Bunkerpop, ça résume bien votre personnalité insulaire.

Yeah. C’est le sentiment qui résume le mieux l’enregistrement de « Hinterland ». La ville comme un bunker, c’est intéressant comme objet de réflexion. Est-ce que je t’ai dit que je m’intéressais aussi à l’architecture militaire ?

LoneLady // Hinterland // WARP
http://warp.net/artists/lonelady/

En concert le 16 mai à la Maroquinerie (Gonzaï Night) avec BlackMail et Paris.

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