L’autre fois, en dévisageant ma femme et ma télé du coin de l’œil, un éclair m’avait traversé l’esprit. Pas que madame Thor ait été plus sexy que la veille, non, ça avait plutôt à voir avec l’écran plat acheté à crédit avec la bourse d’étude du gamin. Ce soir-là, TF1 diffusait les « meilleurs » moments des Enfoirés et moi j’avais pas pu m’empêcher de le remarquer à voix haute : « vous avez pas l’impression que tous ces clodos photogéniques donnent VRAIMENT envie d’en finir avec la pauvreté ? ».

Pour tout vous dire, à chaque fois que je tombe sur ces guignols d’Enfoirés déguisés comme des seconds rôles de Plus belle la vie, j’ai les fusibles qui brillent comme à Noël et une furieuse envie de donner tout ce que j’ai (femme et enfant compris) pour stopper l’hémorragie. Comme avec le Sidaction, le même sentiment que la cause défendue aura trouvé sa solution avant que les clowns télépathes aient réussi à sortir de scène. Ca lui faisait flageoler les guiboles à Guy-Michel : fallait pas déconner avec la musique.
 Coluche, faut dire, je l’avais un peu connu au début des années 80. Led Zeppelin venait de se séparer, je me souviens bien, avec Joe « Roubignolles » Joe on avait même pensé à monter un gala d’adieu mais finalement on s’était saoulé au bar d’en face. Là-bas, on l’avait trouvé affalé le Colucci, rouge comme ma femme quand elle monte les courses, on avait papoté carburateurs et rock’n’roll ; moi j’étais bien loin de me douter que trente ans plus tard une armée d’intermittents millionnaires trémousseraient leurs gros culs pour faire pleurer les chéquiers.

Ce soir-là donc, la famille était au grand complet, on était tous devant le poste comme tous les vendredis soirs ; Brandon s’était pris sa rouste de la fin de semaine, et bobonne faisait la vaisselle en sifflotant du CloClo, une soirée parfaite en somme. En souvenir de mon vieil ami Coluche – ah, le doux souvenir de cette grosse cuite en 85… j’avais tiré sur le cochonnet de mes dernières groupies toute la nuit, à moins que ce ne fût celles de Coluche… Mais je m’égare – on avait décidé de faire un effort pour supporter les parasites pendant deux heures, une Corona dans une main et la zapette dans l’autre. Et là, PAF, dans mon écran, une troupe de charlots qui s’esquintaient le larynx à chanter faux des reprises de chansons pour téléphones portables comme en écoute tous les matins mon branleur de morveux ! Tout le ghetto-gratin semblait s’être donné rendez-vous pour servir du réchauffé aux démunis : quoi, cette vieille loque de Gérard Damon à se prendre pour un Charlie Chaplin en phase terminale, la lopette de Patrick Fioriture à gueuler comme une vierge à la Courneuve et ce tromblon de Jean-Louis « grosses lèvres » Aubert à se prendre pour le Mick Jagger des smicards ? Le Zénith de la lose, on l’avait atteint quand ils s’étaient tous déguisés en poulets (!) pour chanter tous en chœur avec Michèle Laroque, heureusement que mes rhumatismes m’avaient empêché de me lever pour dégommer l’écran plat. Brandon, lui, avait applaudi à l’arrivée de cet eunuque de Grégoire, je l’avais pas raté du reste, mon panard 46 était à la bonne distance pour marquer ses esprits, ah ah ah !


Et depuis quand, d’abord, des chanteurs fagotés en cosmonautes allaient permettre aux SDF de manger à leur faim ? J’avais subi, excédé, le cirque Pinder du caritatif pendant vingt minutes, juste le temps d’apercevoir ce chauve qui peut pas grand chose de Kad Mérad qui bégayait son texte appris la veille, puis j’avais décroché le combiné. Il avait fait son chemin Joe « Roubignolles » Joe, aux dernières nouvelles c’était devenu le roadie officiel des Enfoirés à la séparation de notre groupe. Un bel enfoiré, celui-là aussi.

– Allo Joe, qu’est-ce qu’ils foutent sur TF1 ? Y croient vraiment que les SDF ont la télé, pour programmer des absurdités pareilles ? Foi de Guy-Michel, même le fan-club de Phil Collins la materait pas, cette cochonnerie.

– M’en parle pas Guy, et tu connais pas la meilleure ? Il paraît qu’ils se battent tous, ces cons, pour être présents le soir du prime time ! Josette l’attachée de presse me l’a confirmé :  les Amel Bent, Lââm, Segara & co, c’est le seul soir de l’année où elles peuvent afficher leurs trombines de vieilles breloques à la TV… alors forcément ça se bat dans les loges pour savoir qui aura le plus de temps d’antenne. Mais dis-moi, comment va ta femme ?

J’avais raccroché. Les Enfoirés, c’était vraiment devenu la descente aux enflures. Faire avaler des plateaux sous vide aux Français sans le sou et gaver les autres avec de la merde en boîte ; à bien réfléchir je préférais encore les shows des Carpentier plutôt que ce gâche-misère. Le lendemain, j’avais pris la Safrane et roulé toute la journée avec ma cassette de Johnny 71 à toute berzingue, l’haleine chargée et l’envie de tout faire sauter, rendre à Coluche son cadeau empoisonné en fourrant un torchon mouillé au fond de la gorge de tous ses descendants. En arrivant sur le tournage de l’émission, y avait cette demie-portion de Mimi Mathy qui se balançait de gauche à droite pour avancer, moi j’avais écrasé la pédale d’accélérateur pour aplatir la marraine d’un mètre vingt, réduire à néant ces bons sentiments croisés entre le Live Aid et 30 millions d’amis, ne surtout pas ralentir Guy-Michel, ne pas hésiter, faut ratiboiser pour dormir tranquille… BAM ! En regardant dans le rétro, je l’avais vue se relever avec une trace de pneu sur sa marinière la Mimie, pas facile d’écrabouiller une naine en Safrane. « Elle a la peau dure cette enfoirée » que je m’étais dit en remontant sur Enghien-les-Bains. L’année prochaine je tirerai un coup de fusil dans le téléviseur, ça me coutera sûrement moins cher en essence.

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