Alors que le groupe suisse Celtic Frost s’est séparé dans l’animosité en 2008, et que son bassiste et co-fondateur Martin Eric Ain a brutalement disparu en 2017, les destinées de ce dernier et celle du guitariste Tom Gabriel Fischer, l’autre pilier de Celtic Frost, se recroisent à nouveau. Pour Fischer, c’est la finalisation d’un projet de Requiem remontant à 1987, pour Ain, c’est la parution du premier album de son ultime projet musical enregistré en 2017.

Triptykon with the Metropole Orkest, “Requiem” (Live At Roadburn 2019)
Tar Pond, “Protocol Of Constant Sadness”

L’oiseau noir de la destinée vole au-dessus de la tête de Tom Gabriel Fischer depuis ce début d’année 2020, comme rattrapé par son passé. Oh ! L’homme n’en a pas peur, bien au contraire. Il a toujours su l’affronter avec la détermination qui est la sienne, et qui alimente ses projets musicaux depuis maintenant quarante ans.

Hellhammer: the tortured black metal outcasts who created a monster | Louder

En ce début d’année, le label Noise avait réédité le mini-album du premier groupe de Fischer, Hellhammer : « Apocalyptic Raids ». Tom Fischer est un gamin suisse vivant dans un petit village dans la campagne vallonnée helvétique. Son père est un pilote de moto, et conserve l’admiration de son fils. Le gamin vit toutefois avec sa mère, qui pour assurer la pitance quotidienne, fait du passage clandestin de diamants. Elle part donc de longues semaines, laissant Tom seul au milieu de quatre-vingt chats, tous adoptés par sa mère, qui compense son désert affectif avec ses animaux. Malgré tous ses efforts, Tom sent la pisse de chat, et se fait méchamment chambrer au collège puis au lycée. Il plonge alors peu à peu dans un monde intérieur composé de science-fiction, de disques de hard-rock, et de longues promenades solitaires au milieu des sombres forêts de conifères de la montagne suisse.

Grâce aux sous gagnés dans le garage de son père, il part en Grande-Bretagne pour ses dix-huit ans, en 1981. Il en rapporte de nombreux disques de la New Wave Of British Heavy-Metal : Iron Maiden, Motorhead, Saxon, Budgie, Samson, mais surtout le premier simple d’un trio à la pochette diabolique, Venom. Le disque fascine Tom, qui décide de créer un trio dans la lignée du groupe de Newcastle. Ils s’affublent de surnoms guerriers comme eux : Tom Fischer devient Tom Warrior, Bruce Day prend la batterie, et Steve Warrior la basse et le chant. Ils s’appellent Hellhammer, et répètent dans un bunker sous une salle des fêtes, la Suisse ayant équipé toutes ses communes de bunkers anti-atomiques à l’ère de la Guerre Froide.

Ils publient leurs premiers morceaux sur des cassettes auto-produites, avec des visuels en noir et blanc macabres. Le trio évolue en 1984 avec l’arrivée d’un jeune bassiste de seize ans : Martin Eric Ain. Stephen Priestly prend la batterie. Tom Fischer se charge désormais du chant. Noise les signe en 1984, et l’enregistrement de « Apocalyptic Raids » suit. Entre-temps, les membres de Hellhammer ont assisté au concert de Venom à Zurich en 1984, ainsi qu’à la conférence de presse. Découvrant que les gimmicks sataniques du trio anglais ne sont définitivement pas sérieux, et ne sont que du spectacle, Fischer se lève et annonce à Venom qu’il a un trio et qu’il va les écraser à plate-couture. Cronos, le bassiste-chanteur de Venom, pourtant grande gueule, en reste coi. Et il fait bien. « Apocalyptic Raids » va devenir les tables de la Loi du Black-Metal norvégien originel. Tous, à commencer par les mythiques Mayhem, vont copier le son, et même les productions, notamment les cassettes maison avec des visuels macabres.

Pour Fischer, il s’agit d’évacuer cette rage intérieure qui le ronge. Il la partage avec un autre torturé de la vie : Martin Eric Ain. Les deux hommes sont des âmes sœurs, totalement complémentaires dans la pensée et la création. Ain est issu d’une famille imprégnée de religion chrétienne, à la morale oppressante.

Une fois « Apocalyptic Raids » publié, Fischer et Ain veulent faire évoluer leur musique. Hellhammer est trop restrictif, trop proche de Venom, bien qu’il s’en soit déjà largement éloigné. Fischer et Ain y ont imprimé une âme torturée, sourde, une colère noire indescriptible qui se traduit par l’accordage putride de Fischer et par son chant, sortant des tripes, pétri de colère intérieure, presque vomi.

La plus grosse erreur de Tom Warrior • Sentiers de la Perdition • LeMurDuSon.ch

Pour cela, ils contactent leur maison de disques, Noise. Le label n’est pas très enchanté par le mini-album de Hellhammer, qui se vend mal, et reçoit des chroniques particulièrement hostiles de la part de la presse musicale spécialisée. Toutefois, Fischer et Ain vont se montrer particulièrement convaincants. Ils écrivent une longue lettre expliquant leur plan de bataille, mûrement réfléchi. Leur groupe va désormais s’appeler Celtic Frost. Il va d’abord publier deux EP, l’un à la fin de l’année 1984, nommé « Morbid Tales », et le second en 1985, nommé « Emperor’s Return ». Le premier album officiel sortira dans la foulée, et se nommera « To Mega Therion ». La pochette est déjà choisie : ce sera une toile du peintre suisse HR Giger, auteur de celle du groupe progressif Emerson, Lake And Palmer « Brain Salad Surgery » en 1973. Il est aussi le concepteur de la bête du film Alien de Ridley Scott en 1979. Le second album s’appellera « Into The Pandemonium » et sortira un an plus tard, avec une pochette puisant dans l’oeuvre du peintre flamand Hyeronimus Bosch. Et c’est exactement ce qui va se produire. Noise, impressionnée par une telle détermination, renouvelle le contrat, et Celtic Frost entame son odyssée.

To Mega Therion (2019 Reissue, Digipack) by Celtic Frost - CeDe.com

Into The Pandemonium: Celtic Frost, Celtic Frost: Amazon.fr: Musique

« Into The Pandemonium » restera l’album le plus riche. Il définit les bases de multiples sous-genres du Metal à venir : Gothic, Doom, Metal Symphonique… Parmi les pépites de ce disque, un morceau nommé Rex Irae (Requiem). Cette chevauchée métallique et symphonique, sur laquelle Fischer partage le chant avec une chanteuse lyrique, ouvre la voix à tout le Metal symphonique : Nightwish, Epica, Amaranthe, Evanescence… Si ce n’est que ce morceau originel a une âme bien plus riche et sombre que le côté heroic-fantasy et cosplay actuel. Fischer et Ain cherchaient dans la musique classique cette puissance lyrique qui leur manquaient parfois.

Celtic Frost trébuchera à la fin des années 80, puis reverra brièvement le jour entre 2005 et 2008, avec un superbe nouvel album, « Monotheist » en 2006. Mais la relation entre Ain et Fischer reste orageuse, malgré les étincelles magnifiques qui en émergent. Un morceau, Winter, achève « Monotheist », faisant référence, comme Rex Irae sur « Into The Pandemonium », à un mystérieux Requiem. Fischer s’en va en 2008, et forme Triptykon, son nouveau projet.

Assumant totalement son passé, il forme un nouvel aéropage de Hellhammer pour jouer en concert pendant deux ans les morceaux des cassettes auto-produites et du mini-album. Puis, on le contacte pour un projet symphonique. Le festival hollandais Roadburn, spécialisé depuis vingt ans dans les musiques rock alternatives et anti-conformistes (stoner, doom, shoegaze, psyché), propose à Fischer de jouer avec un orchestre symphonique. Aussitôt, le projet de Requiem revient en tête du guitariste. Il est temps de le terminer, d’autant plus que Martin Eric Ain est brutalement décédé à cinquante ans d’une crise cardiaque le 21 octobre 2017.

En hommage à son ami si cher, Fischer se plonge dans l’écriture, et compose en quelques semaines Grave Eternal, la partie centrale du Requiem. Autodidacte de la musique, il est aidé dans les arrangements symphoniques par Florian Magnus Maier, membre de Dark Fortress, dont est aussi issu le guitariste lead de Triptykon V. Santura. Les parties vocales féminines sont tenues par Safa Heragi, également de l’entourage de Dark Fortress. Triptykon a aussi changé de batteur, embauchant Hannes Grossmann, issu du Death technique.

Ce qui a été capté sur ce disque est le résultat de six répétitions, pas plus. Jouer avec 80 musiciens coûte cher. Mais l’on sent la détermination de Tom Gabriel Fischer. Rex Irae a été interprété avec l’accordage traditionnel bas de Triptykon, tout comme Winter, afin d’assurer la continuité. Ces deux morceaux sont toujours aussi beaux qu’à leurs sorties en 1987 et 2006, respectivement.

Grave Eternal est une toute autre mesure. Long de 32 minutes, c’est un véritable voyage dans les tréfonds de l’âme. Fischer y mêle l’histoire de son groupe, ses souvenirs, ses influences, le visage de son vieux frère Martin Ain, ces projets tant de fois reportés et qu’il faut savoir abandonner ou conclure. Ce qu’à fait Fischer est plus que conclure. Grave Eternal est une merveille croisant la musique orientale, le Doom-Metal, le rock progressif, la musique arabe, et l’âme de ces forêts suisses où tout commença. Enfin reliées, les trois parties du Requiem forment un ensemble magistral et somptueux. Il est peut-être le disque parfait de fin du monde. Il est certain que Tom Gabriel Fischer vient de boucler avec brio un projet musical débuté avec son ami Martin Eric Ain. Et l’hommage est sublime, flirtant presque avec Magma.

Il ne faut pas perdre de vue que les deux hommes furent fâchés à partir de 2008, et malgré de longues soirées communes à deviser, aucune réconciliation musicale ne fut en vue. Martin Ain avait décidé d’ouvrir des clubs rock et metal en Suisse, buvant de plus en plus. Fischer voyait l’avenir de Celtic Frost dans les tournées mondiales, mais Ain ne voulait plus passer des mois dans le tour-bus.

HARD FORCE > TAR POND • Un album de l'anti-supergroupe suisse

Il créa Tar Pond en 2015 avec Marquis Marky, alias Markus Edelmann, ancien batteur, fondateur, et compositeur des audacieux Coroner. Stefano Mauriello prit la guitare, et Thomas Ott le chant. Ils partirent sur un Doom-Grunge autant inspiré par Pentagram que par Soundgarden. Fischer n’en sut rien, trop absorbé par ses projets personnels.

Martin Eric Ain fut évidemment une importante source d’inspiration pour le nouveau quatuor. Il avait encore tant à dire. Le résultat devait être capté en studio pour un premier album en 2017. Les pistes furent enregistrées. Mais Martin Eric Ain disparut brutalement le 21 octobre 2017. L’enregistrement resta en suspens jusqu’à ce jour. Il vient d’être publié en auto-production. Quatre morceaux sont au programme, imprégnés d’une mélancolie goudronnée. Tom Ott chante avec la voix du Jim Morrison de « LA Woman ». Il est évident que les quatre compositions sont totalement hantées par Martin Eric Ain.

TRIPTYKON with the Metropole Orkest | Requiem (Live At Roadburn 2019) BLACK  VINYL - Nuclear Blast

Protocol of Constant Sadness [Explicit] de Tar Pond sur Amazon Music -  Amazon.fr

L’album, ou plutôt le EP, vient de sortir. Il est difficile de savoir si Tar Pond saura se remettre du départ de Martin Eric Ain. Son âme rampe sur chaque accord. Il aura fallu trois ans pour publier cette musique, aussi , comment espérer du nouveau de ce niveau ? Il n’est pas question de soupçonner la remplaçante Monica Schori d’incompétence. Mais il est compliqué de succéder à une légende.

Le hasard clôt la destinée. Tom Gabriel Fischer achève son Requiem entamé avec son frère Martin Eric Ain, dont le dernier projet vient de sortir, seulement en vinyle, mêlant grunge et doom. Ces deux albums, si différents, réunissent deux âmes, si proches, enfin réunies.

1 commentaire

Répondre à jjjj@jjj Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Shares