Au civil, c’était Christophe Le Gall, mais chez Gonzaï c’était Le Poulpe, une signature qu’on retrouvait de semaine en semaine depuis presque quatre ans. Après plusieurs mois à combattre un cancer, il a choisi de partir ce vendredi 20 juillet.

C’est le genre de papier qu’on n’a pas envie d’écrire. Le genre de nouvelle qu’on n’a pas envie d’annoncer. Parce qu’à nos âges, on n’est pas encore préparé aux carnets de deuil. Et que si les papiers de Christophe s’étaient faits rares ces temps-ci, qu’on le savait hospitalisé, on espérait inconsciemment que c’était juste une mauvaise passe et qu’il allait revenir comme avant. C’était un peu con, un peu naïf, rien de plus qu’une façon élégante de mettre un mouchoir sur un malaise de longue durée.

Christophe n’était pas du genre à s’appesantir sur ses problèmes de santé et, jusqu’au dernier mail reçu le 16 avril, il avait su rester discret sur ces longues semaines à se battre. Pour éviter tout misérabilisme ou lyrisme mal placé, on précisera que dans notre dernière correspondance Christophe s’inquiétait surtout du fait que sa dernière chronique écrite n’ait pas encore été publiée. Avec le recul, cela résume bien le personnage. Un jusqu’au-boutisme à la fois insouciant et sacrément déconnecté des tracas du quotidien.
Je ne sais plus vraiment comment ce Poulpe est arrivé à Gonzaï. Cela devait être autour de 2008, sans que je parvienne à me rappeler de ce qui lui avait tant plu chez nous qu’il ne trouvait pas dans Resmusica, site de musique classique dont il était le fondateur et qui est depuis devenu une référence française. Musicalement, lui et moi ne nous entendions sur rien, ou presque. Lui capable de torcher des paragraphes entiers sur les beautés du classique ou sur les talents du pianiste Frédéric d’Oria-Nicolas, moi de lire en diagonale en simulant un vague intérêt, lui capable de s’étonner de ma sacro-sainte passion pour Philip Glass – « c’est très binaire quand même ! »– et moi de son enthousiasme pour tant de disques que je trouvais médiocres ou dénués d’intérêt pour la seule raison qu’ils ne rentraient pas dans ma grille de lecture esthétique. À dire vrai, Christophe était un garçon absolument dénué de cynisme, qui vivait la musique avec simplicité, comme une bande-son qui accompagnait son quotidien sans pose de milord ni fard à paupières. Et c’était déjà assez pour forcer mon admiration.

On ne le dit jamais assez, mais Gonzaï, comme toute autre aventure de presse collective, bien au-delà des papiers écrits et d’un goût commun pour tel ou tel groupe, c’est aussi et surtout un bout de chemin parcouru ensemble. Une famille recomposée avec des personnes qu’on a véritablement choisi et avec qui on accepte, comme dans un mariage, de partager un moment plus ou moins long. En y repensant, je n’ai croisé Christophe qu’une seule fois. C’était un après-midi qu’il était passé au bureau pour rompre la monotonie des correspondances par mails. Une rencontre polie, cordiale mais un peu étrange, à se regarder en chiens de faïence pour raconter des banalités, certainement parce qu’avec le temps on s’était mutuellement habitué à autre chose, aux bruits des touches sur le clavier à divaguer sans fin sur des questions sans importance – Ryuichi Sakamoto est-il un grand pianiste ? Et Francesco Tristano, est-il un grand pianiste ? Cheval Blanc, c’est un drôle de pianiste, non ? C’était un peu monomaniaque, je vous l’accorde. La rencontre avait été, si ce n’est décevante, du moins dispensable.
Voilà deux ans, on était finalement tombés d’accord sur un disque. C’était le « Loosing Sleep » d’Edwyn Collins. Un truc de miraculé où l’auteur de A girl like you expliquait détails à l’appui comment la musique lui avait permis de supporter la douleur et les longs mois de rémission après son attaque cérébrale. Avec le recul et une pincée de voyeurisme mal éclairé, on pourrait lister toutes les thématiques de cet album – la rédemption, les up & down de la vie, la lumière au bout du tunnel, etc. – et faire un parallèle malheureux, mais bon… ça ne nous avance pas beaucoup.

S’il n’était pas la meilleure plume de l’équipe, ni un grand styliste au poignet cassé – je ne compte plus le nombre de fois où il m’a fallu nerveusement rayer des jeux de mots à base de tentacule/ventricule/encre – le Poulpe n’en restait pas moins une personne passionnée qui écrivait comme elle pensait, sans avoir son dictionnaire sur les genoux et le cerveau au niveau du nombril. C’est assez rare pour être noté, et sa joie d’écrire toutes les semaines sans filet, au gré des albums qui passaient sur sa table de chevet, contraste encore aujourd’hui avec l’élitisme pincé qui caractérise ses confrères ici-même, chez Gonzaï.
Le Poulpe. Pour une raison qui m’a toujours échappé, Christophe avait ici choisi cette drôle d’identité et parlait même parfois de lui à la troisième personne, dans ses propres papiers. En dépit des centaines de mails que nous avons pu échanger, le choix de ce pseudo est l’un des seuls trucs que je n’ai jamais compris. Ces derniers temps, ses papiers se faisaient plus personnels, plus durs, comme si la fiction du Poulpe se calquait lentement sur la vie de Christophe, et inversement.
Pas besoin de grandes tirades à la Malraux pour comprendre que Christophe était un homme bien, un besogneux qui aimait les choses bien faites, qu’on parle de « Autobahn » de Kraftwerk ou des Variations Goldberg de Jean-Sébastien. Quelqu’un que j’ai appris à connaître au travers des musiques qu’il écoutait et chroniquait depuis presque quatre ans, sans rien demander en retour et pour la seule beauté du geste.

Faire l’éloge de ce compagnon de route, croisé une seule fois dans ce qu’on appelle la « vraie vie », a quelque chose de malaisé. Plutôt que de verser dans la maladresse avec des mots mal choisis,  j’écrirai simplement qu’il va me manquer. À ceux qui l’ont connu, lu et apprécié, ses obsèques auront lieu ce jeudi 26 juillet à 15h30 au crématorium du Père-Lachaise, 71 rue des Rondeaux, 75020 Paris.

9 commentaires

  1. Je lisais ses articles. Il lisait les miens. On s’échangeait quelques mails parfois. Humain, sincère, intéressant. Tout ça m’avait laissé penser que ça me plairait un jour de le rencontrer. Une petite pensée qui me donne envie de taper « >3 » avec mon clavier.

  2. tout ce qu’il aurait aimé lire lui qui n’aimait pas que l’on parle de lui m ‘ayant mème demander la permission d’écrire un article me concernant merçi pour lui que dire de plus pour moi il était mon idole !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  3. L’homme du jazz est parti pour vivre sa passion dans un autre monde. Une passion que nous partagions sur Resmusica avant que cette musique ne soit plus jugée digne de paraître dans ses colonnes. (Est-ce la raison de sa venue sur « Gonzaï » ?) Rencontré qu’à une seule occasion, j’ai pu apprécier sa bonhomie, sa bonne humeur communicative, son rire, sa faconde.
    Trop tôt pour s’en aller d’un monde où la musique est passion et sempiternelle découverte.

  4. Je ne voudrais pas reprendre mot pour mot ce que dit Sylvain mais je me trouve à peu près dans le même cas de figure et j’ai ressenti le même genre d’attachement, voire d’affection, par le biais de ses écrits et ce qu’on a pu échanger, même si c’était court et « virtuel ». Un passionné oui, quelqu’un de très humain et d’une grande gentillesse, je n’en doute pas une seconde, c’est ce qui se dégageait de lui, même s’il restait donc « flou » pour moi, un « inconnu » dans la « vraie vie » que j’avais néanmoins l’impression de connaître, de fréquenter, et d’apprécier. Ses papiers devenaient de plus en plus intimes sur la fin, c’est vrai, entre les lignes mais quand même, pas mal de « détails » laissaient transparaître un malaise, il y avait quelque chose qui clochait sans que je sache vraiment quoi, puis petit à petit ça prenait une autre ampleur, surtout dans son très beau texte sur Jean-Michel Jarre qui laissait un peu perplexe quant à ce qu’il y narrait. En le relisant maintenant, ses mots prennent une autre signification. Une grosse pensée à lui ainsi qu’à ses proches, que je ne connais pas, mais un soutien moral, je ne sais pas quoi dire de plus, hormis que Le Poulpe va manquer.

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