La France bombe aujourd’hui fièrement le torse avec sa scène rock , mais il fut un temps où elle devait plutôt faire profil bas. Qui l’eut cru, c’est pourtant en France que redémarra la légende d’un jeune chanteur talentueux mais totalement incompris du grand public : Iggy Pop. Quarante-quatre ans plus tard, il ressort en version XXL, soit 7 Cds célébrant la mort d’une certaine idée du rock’n’roll.

1974. Quelque part dans le Michigan, un groupe de rock termine péniblement un de ses derniers concerts dans un rade misérable : Iggy And The Stooges. C’est la piètre conclusion d’une aventure débutée en 1967 à Ann Arbor par le chanteur James Osterberg, alias Iggy Pop, et de ses deux comparses : Ron Asheton à la guitare puis à la basse, et son frère Scott à la batterie. Le groupe se fit jeter successivement par Elektra, le label des Doors, puis par CBS, dans les deux cas pour cause de musique invendable.

La deuxième tentative débutait pourtant magnifiquement sous le haut patronage de David Bowie, mais s’effondra dans la misère d’un contrat merdique avec le manager de Bowie, le terrible Tony DeFries, qui siphonnera également les finances de son poulain principal pendant dix ans. Sans argent, Iggy And The Stooges tournent où ils le peuvent, dans de petites salles, des clubs, à travers le pays, mais surtout sur la Côte Ouest, entre le Michigan et la Californie. Le groupe a sombré dans l’addiction à l’héroïne, hormis Ron Asheton, qui ne peut qu’être que le triste témoin de la décrépitude de ses amis et frère. La revente des amplificateurs sert même à payer des doses.

Triste sort pour ce groupe qui vient pourtant de sortir l’un des albums les plus importants et les plus passionnants de l’histoire du rock : « Raw Power », en 1973. Le guitariste James Williamson s’applique toutefois à enregistrer plusieurs concerts sur des magnétophones deux pistes, histoire de garder une trace de cette épopée aussi exaltante musicalement, que destroy dans son déroulement quotidien.

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Paris la même année. Marc Zermati [lire son long portrait dans le Gonzaï spécial punk] a ouvert l’Open Market deux ans plus tôt, un petit magasin de disques situé rue des Lombards à Paris. Les bacs sont clairsemés, mais leur contenu est le résultat de la sélection exigeante du patron. Il n’est pas question d’y trouver le dernier double album de Yes ou de Emerson, Lake And Palmer. Au contraire, lui demander, c’est se prendre une avoinée de première. On y trouve du vieux rock’n’roll des années 50 et 60, du garage-rock US, et surtout des pionniers du rock high energy américain : Stooges, MC5, New York Dolls, Flamin’Groovies. Plus intéressant encore, Zermati deale avec ces groupes ou leur entourage pour publier des bandes inédites sur son propre label indépendant : Skydog. Une de ses plus belles prises est assurément celle de la session de répétition du MC5 début 1972 au Château d’Hérouville, alors que le groupe est sur sa première tournée européenne, sa dernière série de concerts avant la séparation. Le disque s’appelle « Thunder Express », et deviendra avec le temps le quatrième album du MC5.

La France n’est alors pas du tout rock. Il y eut effectivement quelques éclaireurs, parmi lesquels Johnny Hallyday et les Chaussettes Noires d’Eddy Mitchell, mais l’on navigue entre imitation inventive et amateurisme patent. L’énergie compense le tout, et il est certain que ces jeunes gens de vingt ans qui transpirent devant des gosses de vingt ans a allumé une petite flamme de rébellion. On sombre toutefois rapidement dans les Yé-Yés, puis dans un rock prog entre variété et contestation post-Mai 68. Rares sont les groupes qui décident de développer leurs propres univers et tenir la dragée haute à la scène anglo-saxonne : Variations, Magma, Gong, Heldon…

L’Open Market de Marc Zermati

La critique rock française développe une forme de roman sur le rock fantasmé, faute de concerts dans le pays. Rock & Folk, Best, Extra… développent une mythologie, alors que les concerts des groupes US ou anglais sont rares, se cantonnant essentiellement à Paris. Les Rolling Stones, les Who, les Beatles, les Kinks, les Animals… viennent y jouer en début de carrière avant d’exploser. Ainsi, les Beatles feront la première partie de… Sylvie Vartan en 1964 à l’Olympia. Puis, lorsque la percée aux USA sera établie, le marché français deviendra plus que secondaire. Par la suite, au début des années 70, les groupes viennent jouer pour récupérer un peu de cash alors qu’ils sont souvent en bout de course : Mott The Hoople, Humble Pie, West Bruce And Laing… Certains osent même la tournée nationale comme les Who ou Led Zeppelin, parfois à leurs dépends (Led Zeppelin perdra une partie de son matériel dans une émeute et devra annuler le reste de sa tournée française à cause de l’amateurisme de l’organisation). Il n’y a de toute façon pas de salles de concerts rock en France hormis les scènes mythiques parisiennes (Bataclan, Olympia) jusqu’à la création des MJCs en 1971.

La scène dite pop se compose alors de Zoo, Martin Circus, Dynastie Crisis et de quelques autres olibrius certes très doués, car souvent musiciens professionnels pour les studios parisiens, mais ne gagnant pas un rond hors de leurs sessions. De ce fait, les groupes de rock se délitent rapidement, les chaises musicales sont fréquentes, et les concerts s’arrêtent à la banlieue parisienne pour rester rentable. Lorsque les Variations tentent le pari, gagnant, de jouer aux USA, on les prend pour des fous. Il n’est pas nécessaire de se demander ce que pense Marc Zermati de tout cela. Pour lui, cette scène est de la pure merde, à dix mille lieues du vrai rock’n’roll, dont le seul pionnier est pour lui Vince Taylor et ses Play-Boys, avec Bobbie Clarke à la batterie.

La petite boutique de l’Open Market a pris du grade depuis que son vendeur, Yves Adrien, a publié l’article Je Chante Le Rock Electrique dans Rock & Folk en 1973. Quelques jeunes blanc-becs, futurs limiers de la critique rock française, traînent déjà dans les bacs de l’Open Market : Philippe Manoeuvre, Patrick Eudeline, Alain Pacadis… Ils ont en commun d’aimer ce rock sauvage qui tranche radicalement avec le prog et le jazz-rock des années 70. Ils aiment aussi cette déglingue, cet abandon total à la musique, quitte à vivre sur le fil du rasoir. Il n’est plus un secret pour personne que l’un des fonds de commerce de Marc Zermati sera la dope, ce qui lui permettra également de se créer un appréciable réseau de contacts.

En 1975, Skydog est l’un des rares labels de disques indépendants AU MONDE. C’est logiquement vers lui que le brillant Nick Kent, journaliste au New Musical Express (NME) britannique, se tourne pour négocier des bandes afin de raviver la carrière de son ami et idole Iggy Pop. Côtoyant Iggy à Los Angeles en 1975, et partageant jusqu’à leur addiction pour la came, Kent est persuadé que la situation du chanteur est aussi incompréhensible qu’inadmissible. Il désire lui fournir un peu d’argent frais pour rebondir, mais il sait que les majors ne seront certainement pas preneuses. Il pose chez Marc Zermati deux bandes de concerts captés dans le Michigan, une du 6 octobre 1973, et une autre du 9 février 1974, toutes deux possessions du maniaque James Williamson. Il compte sur le Français pour en faire un disque qui réveillera l’intérêt pour Iggy Pop.

Parallèlement, Iggy entre en clinique psychiatrique. Il vient de vomir une matière verte, signal avant-coureur d’une fin aussi tragique que pathétique. L’héroïne lui dévore les tripes, la cocaïne le rend paranoïaque et à moitié fou. Il se liera d’amitié avec le médecin qui l’admettra en clinique psychiatrique, alors qu’il n’est absolument pas cinglé. Il passera presque un an à prendre du recul, à observer les gens. Il refusera la drogue proposée par Bowie lors de ses visites, alors totalement cocaïnomane, ne se nourrissant que de lait en brique, un aliment permettant d’optimiser l’effet de la cocaïne. Le Thin White Duke avait une bonne raison d’avoir ce surnom. Iggy aura juste l’autorisation de quitter l’établissement pour un week-end, le temps de poser les voix sur les bandes qui constitueront l’excellent album avec James Williamson : « Kill City » publié en 1977, et magnifiquement remasterisé par ce dernier en 2010.

Les bandes restent toutefois en stock chez Zermati. Parallèlement, un jeune garçon passionné, nommé Gilles Scheps, âgé d’une vingtaine d’années et vivant encore chez ses parents, a crée un fan-club incongru dans la France de Pompidou et Giscard : le Iggy Pop Fan-Club. La chose est improbable dans un pays dans lequel les albums de Led Zeppelin se vendent dix fois moins que ceux de Johnny. Il anime déjà des soirées dans un club, passant des morceaux de « Fun House ». Mais le silence autour de cet incroyable chanteur qu’est Iggy Pop est tout simplement insupportable. Il monte une petite structure artisanale, pose ses affiches à l’Open Market, et découvre que le patron a des bandes des Stooges. Etincelle, fascination.

 

Elles sortiront finalement à l’automne 1976 sous la forme de l’album live désormais mythique « Metallic KO ». Parallèlement, Scheps a fondé le fanzine I Wanna Be Your Dog, et est parti aux USA interviewer Ron Asheton et les Ramones. Rapidement, la petite bande d’amateurs devient le réceptacle des articles que la presse musicale généraliste ne veut pas. Philippe Manoeuvre, Daniel Vermeille, Francis Dordor, Alain Pacadis… écrivent pour I Wanna Be Your Dog, parce qu’il n’y a que là qu’ils peuvent écrire leur amour pour ce rock destroy.

Pendant ce temps, « Metallic KO » devient un album culte, parce qu’il combine plusieurs aspects. D’abord, on entend les bouteilles de bière cogner contre les guitares, le son est cradingue, le public bourré beugle. Il deviendra un étalon sonore des concerts Punk de 1976-1977 : les bouteilles de verre doivent s’écraser sur la scène, les musiciens doivent recevoir des mollards. Triste ironie, le set en question est le résultat d’une confrontation entre Iggy et des bikers US, qui lui pourriront le show et le menaceront de mort. Iggy restera droit dans ses bottes, suicidaire. Ce coffret Skydog réunit l’édition originelle de « Metallic KO », et les deux enregistrements de 1973 et 1974 lui ayant servi de matières.

Iggy Pop et les Stooges - De KO au Chaos 8 Disc Box Set (Critique)

Autant le dire: les bandes sont de faible qualité sonore. Elles sont pourtant suffisamment bonnes pour permettre à l’amateur de se faire une idée de la qualité du groupe sur scène. Certains morceaux émergent du marasme. Ainsi, Gimme Danger du set de février 1974 est absolument fantastique. La bande brille, la voix d’Iggy est étouffée, mais la musique est superbe.

Le quatrième disque regroupe des enregistrements bootlegs de bonne qualité d’Iggy en solo entre 1979 et 1985 interprétant notamment des morceaux des Stooges, mais pas que. De nombreuses reprises comme celle de You Really Got Me des Kinks sont au programme. La sélection veut se concentrer sur le Iggy rock’n’roll. Les versions issues des répétitions de 1972 sont aussi présentes.

Le set acoustique d’Iggy Pop en 1993 est absolument superbe. Il n’a strictement aucun rapport avec les Stooges, mais il est un beau document sonore qui couvre toute la carrière solo d’Iggy à l’époque. La voix grave s’exprime, les nuances magiques sont là. Les guitares ne sont que de subtils accessoires pour révéler le talent de l’Iguane. Le coffret se ferme sur le live de 2004 des Stooges enregistrés au Japon plus ou moins légalement qui servit de matière à « Telluric Chaos ». Enfin, Skydog dispose d’une bande magique où les Stooges sont au sommet de leur art.

Tout est résumé ici dans un beau coffret. Il ne faut pas être sensible à la haute fidélité. La musique qui gronde sur ces galettes est celle de l’histoire et la violence sonore. C’est un pan d’histoire qui se referme avec la mort de Marc Zermati. Il n’y avait plus qu’à mettre sur le trottoir la matière en stock, légendaire. Elle est là, avec toute sa force et ses imperfections.

Iggy & the Stooges // Boxset 7 CD From KO to Chaos // Jungle records
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6 commentaires

  1. karine, celle qui repond quand çà lui chante! méffi! heps! en tout cas elle chante mal!en ecoutant de la vieille cold wave qui coute une blind & ai moquée! dit :

    le special p$£k n’arrive pas dans certaines boites aux lettres? y’a un/e chippeur dans les bureaux ????

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