A ceux qui parfois me demandent quelle fut l’interview la plus pénible de ma courte carrière, j’oppose toujours les cinq secondes d’hésitation usuelle puis la réponse, invariablement, reste la même: « juillet 2007, Poni Hoax à la Flèche d’or». Deux heures de vortex avec un chanteur illuminé – Nicolas Ker, donc – en guise d’étoile noire, qui mangeait l’intervieweur puis recrachait les mots comme des dents cassées. Une rouste, une leçon plutôt, qui resterait gravée: on ne rencontre jamais vraiment Nicolas Ker, non monsieur, c’est lui qui vous attrape. A l’occasion de la sortie d’In Crowded Subways, le nouvel EP de Paris, son groupe unidimensionnel mais cosmique, round 2 avec un crooner qui ne prend jamais de gants.

Voilà trois ans, j’étais rentré chez moi, je me souviens bien, avec les larmes aux yeux. Le vent dans les yeux sur le Velib du retour, sûrement. Et puis l’impression qu’on tenait là le groupe de notre génération, Poni Hoax, cinq gugusses un peu potaches capables dans un même élan de rivaliser avec les Charlots, Taxi Girl, Depeche Mode et tout ce qui ressemble de loin à un fût de bière. Quelques mois plus tard, je retrouvais Ker au Glazart avec Paris, son autre groupe, pour un concert protopunk ; beau souvenir d’une longue remontée de nuit avec un vinyle religieusement posé sous le bras. Belle offrande que cet Océan d’étoiles qui portait bien son nom. Tout ça c’était il y a trois ans déjà, Dieu que le temps passe vite quand on prêche dans le vide interstellaire.
Comme chez Bouvard et Pécuchet, l’histoire de Ker est un roman inachevé, une histoire qui tourne en boucle, suit des trajectoires qui échappent aux terriens avec un chanteur qui n’atterrit jamais au même endroit – la faute à l’alcool. Pour son deuxième EP avec Paris, signé chez Ekler’O’Shock, Ker n’a pourtant pas dévié d’un iota. A presque la quarantaine, on serait pourtant en droit d’attendre de lui un léger fléchissement, quelques courbatures à baiser toute la poussière d’étoile du premier rang, au moins un toussotement dans la voix, un peu de vieillesse bordel, des compromis et du médiocre ; que le leader maximo ressemble l’espace d’un instant à ses semblables. Que nenni, punk jusqu’au bout des ongles jaunis le Ker, n’en fait qu’à sa tête dégarnie le petit Nicolas. Trois chansons pour un déluge, trois comètes en rock taillé pour les clubbings d’Hadès et le tout armé d’une production ambitieuse enregistrée dans une chambre de bonne. Le paradoxe d’un électron libre, yes Arthur, certainly. Alors en débarquant chez Ker pour l’interview, forcément, j’ai pris soin de prendre mes précautions. Aucune question notée sur le calepin, la roue libre pour une heure d’interview montre en main.

De 2007 à aujourd’hui le temps a passé, Poni Hoax a enregistré deux disques et Paris deux EP’s, Ker au centre de sa propre nébuleuse et pourtant droit comme un “I” tordu. De l’huile de friteuse a aussi coulé sur les parquets, c’est ce qu’on sent en ouvrant la porte du chanteur : « En fait y’a deux jours j’ai eu une merde avec ma meuf et j’ai PÉTÉ un câble dans la baraque et j’ai TOUT défoncé. Elle est revenue le lendemain et en fait y’avait de l’huile de friteuse partout dans la baraque. Moi j’avais éclaté la friteuse et je ne me rappelais de rien. Nan sérieux, ça se sent tant que ça ?». Parlons musique. In crowded Subways, puisque c’est son nom, est un apocalyptique EP qui sert la messe aux born again. Ker y apparaît harangueur de foule, papa chanteur pour les gosses névrosés, agoraphobe perdu dans le wagon aux heures de pointe. C’est à la fois confidentiel et grandiose, soutenu par des orgues de barbares et des beats fraîchement sortis du congélateur. En presque quinze ans de loositude à s’user la voix dans les bars de Barbès, Nicolas n’a jamais dévié de son propre chemin : « Paris c’est super bizarre parce que toutes les chansons je les ai faites en 1998, toujours les mêmes, dix ans que je me les traîne à toujours chanter les mêmes conneries. Récemment j’ai jeté un coup d’oeil aux chansons que je composais à 22 ans, et je me dis que ça pourrait sortir maintenant. La grande différence c’est que maintenant j’écris en 5 minutes alors qu’avant je passais cinq mois sur un texte ». Le talent, c’est souvent une demie-heure plus vingt ans de recherche. L’aphorisme est de Boris Vian. Ker, lui, continue de souffler dans l’ethylotexte : « les meufs du Pulp m’aimaient bien, elles passaient leur temps à me dire que j’étais un accident de voiture. Moi je zonais tout le temps, bref, un soir j’étais défoncé, totalement coincé à la station Châtelet, aux heures de pointe, subitement je me demande ce que je fous là, comment je vais arriver à trouver une meuf dans cet état. Je me dis : ‘tu crois que ça va le faire ce soir ?’. In Crowded Subways est parti de ça. »

Nosferatu des Express desorientés, Nicolas Ker n’a plus le temps de s’arrêter entre chaque station. Pour tuer le temps, littéralement, il enregistre désormais tout à la fois, sans distinction ; oh un Poni Hoax ici – ils viennent de signer chez Columbia pour le troisième disque, State of war, qui sortira en 2011 – tiens un Paris ici – un album est aussi prévu pour 2011 – ah ben dis donc, voilà un autre projet. Encore un autre ? Oui. Nom de code : Aladdin. Un duo avec le boss de Versatile, Gilr, mais pas vraiment le genre conte des 1001 nuits : «  ce sera un album pour 2011 aussi, ouais. On fait tout à deux, moi je fais des tonnes de guitare, des tonnes de trucs. C’est très drôle parce que les gens se disent ‘ça va être château Flight avec des voix’, mais pas du tout en fait ; Gilbr il savait pas ce que c’était une chanson avec un couplet et des refrains et moi je l’ai obligé. Et après je lui ai fait découvrir toute la cold-wave, ça l’a passionné. Depuis il m’a dit : ‘je ne veux plus faire de musique électronique’. C’est très bizarre Aladdin, y’a aucune plage instrumentale, que des chansons dont la dernière qui ressemble à un inédit de Unknown Pleasure (de Joy Division, NDR). Mega darkos, quoi ». Ker est un roman vocal, un sprinteur de fond qui pourrait vous raconter des histoires jusqu’au bout de la nuit qu’on en rigolerait encore à s’en déchirer les entrailles. Des Thugs, il explique que « bof, c’est un peu comme Fugazi à Angers, moins fort que les Béruriers Noirs, qui eux venaient vraiment de nulle part ». Puis il parle de l’avortement, d’un concert déchaîné à la Flèche d’Or à gueuler des insanités et de Yes Arthur Certainly, certainement la plus belle des chansons de ce bien trop court EP : « c’est mon petit frère qui est né quand j’avais 30 ans, j’ai écrit cette chanson quand il est né, en l’utilisant pour parler des psychoses que les parents transmettent à leurs enfants, inconsciemment ou pas. Sur le morceau, j’explique que c’est naturel, qu’il ne faut pas en avoir peur ». Sous le haut plafond graissé à l’huile de friteuse, les paroles de la chanson résonnent : « Arthur, en veux-tu encore, Dieu m’en a livré ».

Time out, le gong vient de sonner, je conclus l’interview. Après une heure sur le ring, Ker est toujours chaud comme la braise. Sa prochaine utopie : « un disque qui s’appellerait Nicolas Ker chante Noël avec un noeud papillon et un jersey dégueulasse, genre crooner à la Sinatra quoi. Mon but en premier ce serait de le vendre dans les stations-service ». Bam, auditeur sonné. Chez Ker, la musique reste un match de boxe où la victoire se fait toujours par chaos ; la suite comme on dit, c’est le poids des mots et le choc du novö.

Réalisation Vidéo: Videology
Illustration: Guillaume Arramy.

Nicolas Ker // EP In Crowded Subways // Ekler’O’Shock
http://www.myspace.com/unoceandetoiles

14 commentaires

  1. Un type dingue, une musique de dingue, j’adore ! Ce reportage video super bien fait m’a rappelé les trucs sympas et déjantés qu’on pouvait voir dans Décibel à l’époque … ça fait du bien putain !

  2. Nicolas Ker est simplement génial, et puis un mec qui se fout de la gueule des mecs de Columbia, une bonne grosse major, alors que Poni Hoax vient de signer chez eux c’est démentiel. Enfin une vraie rock star, même sans jet privé.

  3. Matt, en fait c’est tout l’inverse, il ne ressemble à personne, n’en fait qu’à sa tête, c’est cela que j’aime chez lui. Un univers vierge (ou presque) de toute référence.

  4. Mais oui !! Total d’ac, il est hors de tout ce gars là mais en même temps il est tout, c’est bizarre et c’est bien ce que j’ai aimé dans son EP explosif!

  5. Et PARIS est en concert @ La Machine Du Moulin ROuge Vendredi 26 Novembre 2010 avec EBONY BONES – KRAZY BALDHEAD – LEONARD DE LEONARD et bien d’autres!!

  6. Ouais il a l’air drôle comme bonhomme mais nul n’est vierge de référence, son anecdote (ou plutôt histoire) cambodgienne peut expliquer son goût pour la cold wave et les univers bipolaires. La musique de Poni Hoax est vraiment une bonne synthèse du personnage, à la fois rieuse et froide, mais ça n’a jamais eu l’air de sortir de nul part. C’est simplement original. En fait je trouve ton commentaire intéressant dans la mesure où il me fait réfléchir à l’être comme véhicule de sa musique. Ca c’est une vision de la musique qui m’excite, celle de l’expression pure de la personnalité de son interprète.

  7. Il est souvent cité à travers mais face à ton dernier commentaire, chez Matt, ça prend tout son sens: “Medium is the message” (Marshall MacLuhan, en sortant d’un bar à putes de Palo Alto)

  8. Qui est ce Philippe qui n’est pas moi ?

    bon, sinon juste pour dire : en effet NK est la non star admirable par excellence, en plus d’être un très grand comédien (type clown blanc) sur scène…

    content de savoir aussi enfin d’où lui vient cet air asiatique (même si c’est hélas lié à une déchirure profonde, sans jeu de mot). Pour être allé à Phnom penh, et avoir été assez choqué (je n’ai pas de lien avec le Cambodge), je pense qu’il va prendre une énorme claque, et que son album enregistré là-bas va pas être à hurler de rire… Mais enfin ça peut être assez poignant et donc passionnant au final.

    En tout cas, vu 3 concerts d’eux, jamais rassasié, c’est clair, Poni Hoax (pas que lui, son groupe aussi) c’est vraiment des tueurs.

    …super itw, j’aurais supporté une heure entière je crois !

  9. Je ne me fous de la gueule de personne, c’est certainement le seul principe qui fait que je ne me perds pas totalement dans ma propre opacité. Dire toujours la vérité implique de se mentir souvent, je ne méprise aucun individu et certainement pas sous l’angle de sa fonction ou de sa raison sociale.

  10. je dois dementir ces propos!
    pendant l’enregistrement d’Aladdin,Ker a passé son temps allongé par terre dans le studio,à chanter des comptines cambodgiennes en m’obligeant à ecouter le Velvet.un veritable supplice!

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