La Station est un spot festif et alternatif aménagé sur les friches d’un ancien entrepôt de charbon à deux pas de la Porte d’Aubervilliers, avec le Collectif MU à l’aiguillage pour leur deuxième saison estivale consécutive. Grâce à la SNCF, c’est possible !

Tout commence à l’été 2015. L’entreprise ferroviaire, deuxième propriétaire foncier de France, lance un appel à projets visant à donner une seconde vie à plusieurs de ses sites désaffectés : en tout, 16 lieux à travers la France, dont 4 à Paris. Le projet séduit : la SNCF étudie près de 80 dossiers, et en retient 15 dont celui du Collectif MU, chargé d’investir les 800 m2 de l’ancienne gare des Mines.

Le lieu, à l’origine, est déjà singulier : les vestiges de cet ancien entrepôt de stockage de charbon sont encore visibles à l’intérieur de l’imposant bâtiment qui se dresse au milieu de l’espace. Aux confins du XVIIIème arrondissement, au carrefour d’Aubervilliers et de Saint-Denis, par-delà le périphérique, le lieu est aussi excentré qu’excentrique, avec son air lugubre mi-indus mi-récup. Coincé entre un campement de roms aujourd’hui démantelé et une usine de BTP, l’endroit n’est qu’un terrain vague lorsque le collectif MU en récupère la charge. Avec l’aide de l’association Usines éphémères [à l’origine de la création du Point Éphémère mais aussi d’autres espaces transformés comme le Château Éphémère à Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines], des collectifs Hydropathes, Berlinons Paris, et de l’Atelier Craft, ils débarrassent les gravats, remettent aux normes et refont une beauté à ce lieu interlope, devenu au fil de ses occupations clandestines un squat, une crackhouse, et une boîte de nuit africaine, Le Balafon [1]. Aujourd’hui, le lieu ressemble plus ou moins à La Plage du Glazart sans le sable, mais avec un charmant air berlinois en plus. Un spot idéal pour passer une soirée concerts en plein air sans étouffer, avant d’envisager un after dans un lieu ouvert plus tard, que ce soit au Péripate, au Chinois ou ailleurs.

Le collectif MU est le garant de l’identité du lieu. La Station est comme une extension du Garage MU, la salle de concerts de ce collectif transdisciplinaire installée au milieu de la rue Léon, dans le quartier de la Goutte d’Or, juste en face de l’Olympic Café. En investissant l’ancienne gare des Mines, le collectif gagne en espace et en visibilité mais surtout change de rythme, passant de rendez-vous certes de qualité mais épisodiques (Magnétique Nord, Barbes Beats, Bande originale…), à une ouverture hebdomadaire, du mercredi au dimanche, pour une jauge plus de cinq fois plus grande, environ 800 personnes contre 150 environ rue Léon.

A baba les bobos

On pourrait penser hâtivement que La Station n’est qu’un énième lieu de fête contribuant au processus de gentrification, et surfant sur la mode des lieux éphémères et atypiques. Ce serait mal connaître le collectif MU, et le supplément d’âme qu’ils insufflent aux lieux qu’ils investissent, sans jamais oublier de créer des liens avec les habitants du quartier (le fameux « lien social »). Les différents publics, qu’ils habitent les quartiers voisins ou les grands centres, se succèdent même s’ils ne se mélangent pas toujours. Les résidents de La Station, à l’instar de l’association Brutpop, qui œuvre à la création d’instruments pour publics en situation de handicap, veillent pourtant à ce que le lieu ne se transforme pas en enclave coupée du reste du quartier ; et agissent pour rétablir une certaine mixité des publics, en multipliant par exemple les actions avec des enfants scolarisés à proximité ou des groupes de migrants.

Eric Stil, de travers

Comme au Garage MU, on retrouve par ailleurs le même souci d’une programmation innovante et exigeante, un même goût pour les musiques émergentes et déviantes, garage, punk, noise et électronique en tête, afin de séduire les plus réticents à l’idée de traverser le périph. C’est à Eric Daviron, programmateur musical du collectif depuis ses débuts et mieux connu sous le sobriquet d’Eric Stil, qu’on doit une bonne partie de cette programmation particulièrement soignée, même si les suggestions émanant d’autres membres du collectif comme Valentin Toqué, le chargé de production, tombent rarement dans l’oreille d’un sourd. L’an dernier, on avait pu croiser notamment JC Satan, Cheveu, Headwar, les Dead Mantra ou encore Follakzoid, au milieu de cartes blanches à des collectifs comme Polychrome pour sa « Queer Station », ou des labels aussi différents que Le Turc Mécanique ou Antinote. Confiance aveugle pour cette année aussi.

« La Stass », son petit nom familier, fait écho en quelque sorte au projet Ground Control, un temps rebaptisé Grand Train, prototype des « sites artistiques temporaires » initiés par SNCF Immobilier [qui soutient aussi la nouvelle initiative de Ground Control à la Halle Charolais dans le 12ème arrondissement, NdA]. Lancé en 2015, il s’agit d’un aménagement de l’ancien dépôt de La Chapelle, rue Ordener. Un parc d’attractions pour hipsters en goguette aujourd’hui fermé, mais qui comptait 8 restaurants, 6 bars, une librairie, une épicerie, un terrain de pétanque, un barbier, un coiffeur, un salon de tatouage… De ce contre-modèle souvent taxé d’être faussement berlinois, La Station a repris les transats, l’aspect transdisciplinaire aussi, mais en s’affirmant avant tout comme un lieu de fête et un espace de création plus qu’un lieu mercantile.

Loin du centre

A Paris, mais surtout en banlieue, nombreuses sont les initiatives plus ou moins similaires, légales ou clandestines, qui visent à transformer en lieux de fête des espaces en friches. Cette tendance, née au milieu des années 70, semble s’être accentuée ces dernières années. On peut penser à l’immense spot du Péripate sous le périph porte de La Villette, qui abrite également le restaurant alternatif le Freegan Pony, dans lequel des chefs étoilés cuisinent des recettes à petit prix à partir de produits invendus, ou bien aux occupations successives du collectif Soukmachines, qui après avoir investi le Pavillon du Docteur Pierre, une ancienne usine à dentifrice à Nanterre, s’est installé l’an dernier à la Halle Papin, une usine de fabrication de pneus et d’outillage mécanique laissée à l’abandon à Pantin. Dans un autre genre, on peut aussi évoquer le cas de Mains d’œuvres, à Saint-Ouen, lieu de création réunissant studios de répétition et salle de concerts au sein d’un ancien bâtiment des Usines Valeo, à deux pas des puces de Saint-Ouen, et qui se trouve aujourd’hui menacé par la nouvelle mairie DVD qui souhaite installer un conservatoire à son emplacement. Tous ces lieux, sans partager le même modèle économique ni la même identité, loin de là, ont en commun de transformer des friches en nouveaux espaces culturels, tous plus ou moins précaires.

D’une certaine manière, La Station s’approprie les codes du modèle déclinant des squats traditionnels, et surtout la dimension de « friche culturelle » (mais sans pour autant proposer d’offre de logement), et les transpose dans un cadre plus institutionnel, reconnu par les pouvoirs publics. Son action semble effectivement s’inscrire dans la droite ligne d’autres projets d’occupation et de transformation des friches, à l’instar du Soft à Ivry, l’un des derniers bastions squats culturels en Île-de-France [2], depuis l’expulsion de la Gare aux Gorilles, dans le quartier Corentin Cariou, en 2011 (soit un an après celle du collectif Jeudi Noir occupant La Marquise), et l’incendie puis la destruction de la Miroiterie après quinze ans d’occupation et d’activisme. On ne s’étonnera pas du manque de soutien apporté à ces espaces éphémères par les mairies de Paris ou de ses plus proches voisins, qui préfèrent visiblement, quand ils n’encouragent pas la création de centres commerciaux démesurés comme le Millenium à deux pas de La Station, concentrer leurs efforts autour de la réappropriation de la Petite Ceinture, cette voie ferroviaire construite aux portes de Paris sous le Second Empire et qui a progressivement abandonné le transport de voyageurs puis le fret, et qui est aujourd’hui réinvestie progressivement par des lieux comme La Recyclerie à l’emplacement de l’ancienne gare d’Ornano ou plus récemment le Hasard Ludique à la gare de Saint-Ouen.

L’enjeu, pour les occupants de La Station comme pour leurs confrères, consiste à faire vivre un lieu tout en naviguant à vue, en acceptant le caractère éphémère de l’aventure, sans savoir si le projet sera reconduit l’année d’après. De cette précarité tirent-ils sans doute un regain d’énergie pour mener à bien leurs différents projets. D’autant que le développement, dans le même quartier de la gare des Mines, d’un projet immobilier intercommunal à l’initiative de la mairie de Paris et de la communauté d’agglomération de Plaine Commune pourrait précipiter la fin de l’aventure [3]. A moins que ce lieu festif et atypique ne soit envisagé comme argument pour attirer une population plus aisée, et ainsi revaloriser l’image du quartier [4].

Quoiqu’il en soit, il faut dès à présent profiter de La Station, car c’est un lieu assurément hors format, périphérique mais incontournable, bien loin du train-train parisien, éphémère mais mémorable.

http://lastation.paris/ (profitez-en en juillet, c’est ouvert)

C’est où ? Au Grau-du-Roi.

Le reste de la région Ile de France et de la France toute entière est à retrouver dans le nouveau numéro de Gonzaï spécial Gaule Underground. 

Gaule

 

[1] Source : http://www.noise-laville.fr/2016/09/30/porte-daubervilliers-1/

[2] Dans une moindre mesure, on peut aussi penser aux Grands Voisins, projet d’occupation de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, entre l’observatoire du Port-Royal et la Place Denfert-Rochereau. Une version plus touristique et grand public de l’idée de squat culturel.

[3] Il s’agit d’un Grand projet de renouvellement urbain (GPRU) qui concerne onze lieux dans Paris, et notamment le secteur Paris Nord-Est. Un des avatars de ce qu’on a appelé la « politique de la ville », un ensemble d’actions des pouvoirs publics visant à revaloriser des quartiers défavorisés considérés comme sensibles, pour lutter contre la relégation et l’enclavement de ces territoires.

[4] Cf les articles d’Elizabeth Auclair, maître de conférences en géographie à l’université de Cergy-Pontoise, qui montre comment le développement culturel fait partie des outils de l’aménagement de l’espace et du développement des territoires, no « Comment les art et la culture peuvent-ils participer à la lutte contre les phénomènes de ségrégation dans les quartiers en crise ? », Hérodote n° 122, La Découverte, 3ème trimestre 2006. Et « Le développement culturel comme outil de promotion d’une identité territoriale, ou comment les acteurs locaux se saisissent de la culture pour faire émerger un territoire. », dans Lieux de culture, culture des lieux, Presses Universitaires de Rennes, 2003.

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