Au milieu des années 90, un duo génial se taillait une réputation culte – ce mot si galvaudé – en inventant le downtempo et en réconciliant les amateurs de musique électronique sophistiquée et les rastas blancs fumeurs de spliffs. Fait unique dans l’histoire de la musique moderne : « 1995 » le premier album studio de Peter Krüder et Richard Dorfmeister vient enfin de sortir… vingt-cinq ans après son enregistrement, comme son titre l’indique.

L’histoire de la pop culture est émaillée de disques attendus des années par les fans et dont les sorties sans cesse retardées sont devenues prétextes à gags. Ce n’est jamais bon d’attendre trop longtemps un disque et les bonnes surprises sont rares.

Première règle : éviter de retravailler de vieilles bandes pour les rendre plus présentables.

« Smile », le prétendu chef-d’œuvre des Beach Boys qui devait succéder à la pierre philosophale « Pet Sounds » est paru plus de trente-cinq ans après son enregistrement. Brian Wilson aux manettes, c’était du gâteau. Et pourtant… A force d’être retouchées si longtemps après avoir été enregistrées, les chansons avaient perdu de leur spontanéité. La jolie maison de poupée aux sons féériques qu’on nous avait vendue sur le papier étaient un sarcophage aux parois branlantes sentant le formol. Si le résultat n’était pas déplaisant, il donnait l’impression de retrouvailles avec une grand-tante qu’on aimait bien mais un peu gâteuse. En la quittant, on savait au fond de nous sans vouloir se l’avouer vraiment que c’était bien la dernière fois qu’on se verrait. C’est la sensation ressentie en voyant Brian Wilson – diminués à tout point de vue – à l’Olympia quelques mois après la parution de cet album apocryphe. Et la question que tout le monde se posait était de savoir s’il allait faire sous lui pendant ou après le concert.

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Deuxième règle : ne pas rester trop longtemps en studio.

Comme tous les fans de Guns N’ Roses, j’ai attendu vainement qu’ils sortent un successeur à « Use Your Illusion 1 » et « Use Your Illusion 2 », leur deux doubles albums parus simultanément en 1991. Il aura fallu dix-sept ans pour qu’Axl Rose publie « Chinese Democracy » après avoir essoré les membres de son groupe, deux chefs-d’orchestre, quatre producteurs et une dizaine de musiciens. Le résultat est indigeste, surproduit et rejoint rapidement les poubelles de l’Histoire. Contre-exemple parfait : en cette même année 1991 – celle de La Zoubida de Vincent Lagaf’ – « My Bloody Valentine publiait son deuxième album « Loveless » après avoir passé deux ans et demi en studio et ruiné leur label Creation. Ce disque est unanimement considéré trente ans plus tard comme l’un des plus remarquables disques de rock jamais parus.

Avis sur l'album Chinese Democracy (2008) par Nicolas_Zaural - SensCritique

Troisième règle : ne pas refaire ce qu’on a déjà fait vingt ans après.

My Bloody Valentine, justement. Les années passant, tous les fans du groupe s’étaient résignés à accueillir un jour le successeur de « Loveless » connaissant la lenteur légendaire du groupe. Affaire classée ? Non, le groupe a surpris son monde en publiant « m b v » en 2013, sans prévenir personne. Divine surprise pour les fans qui ont donc attendu cette Arlésienne pendant 21 ans. Et le résultat ? Honorable, ce qui était en soi une bonne nouvelle. Mais l’album traçait les mêmes sillons que « Loveless ». Rien de nouveau sous le soleil indépendant. A quoi bon attendre vingt ans pour avoir une réplique bien faite d’un album qu’on a adoré et écouté en boucle ? Quand c’est trop tard, ce n’est plus le moment, n’est-ce pas ? Une oreille avertie n’a pas forcément envie d’entendre les mêmes choses une génération plus tard.

Mbv : My Bloody Valentine: Amazon.fr: Musique

Si la période actuelle est objectivement moins féconde que celles des années 60, 70, 80 et 90, elle ne manque pas d’excellents albums réalisés par des artistes majeurs. Si « The English Riviera » de Metronomy ou « Hunter » d’Anna Calvi étaient parus il y a trente ans, ces deux albums seraient des pierres angulaires de l’histoire musicale récente. Deux exemples parmi des tas d’autres. Pas de bol, leurs parutions respectives – en 2011 et 2018 – les ont condamnés à une reconnaissance réduite après avoir été acclamés sur le plan critique.

A quoi est-ce dû ? Est-il possible pour un artiste de publier un album qui marque durablement le public et la critique ? Pas sûr. La profusion de sorties, l’accessibilité à des dizaines de millions de morceaux sans effort, le flux informatif qui inonde nos cerveaux, les sollicitations constantes des réseaux… Tout cela nous détourne de la qualité réelle des œuvres qui pourraient marquer nos vies et nos goûts esthétiques si nous vivions à une époque moins chargée. Peter Hammill, les Smiths et Todd Rundgren seraient-ils connus s’ils émergeaient maintenant ? J’en doute fort, ils seraient noyés dans la flux global qui nous disperse.

“Bientôt, connaître trois albums de Prince sera bientôt un truc d’érudits, plus personne ne parlera latin mais on dissertera sur la réédition de « Sign o’ The Times » entre personnes bien nées.” 

L’économie de moyens qui frappe l’industrie musicale a une incidence sur la qualité des enregistrements : Neil Hannon ne peut plus arranger ses albums avec les orchestrations qui étaient sa marque de fabrique il y a trente ans et doit donc jouer les cuivres et cordes avec des synthés. C’est la dèche. Au train où vont les choses, qui lira Marcel Proust et Dostoïevski en 2040 ? Leurs œuvres sont moins accessibles que les tweets de Nicolas Bedos et demandent du temps pour être comprises. Une ligne de Proust équivaut en terme d’attention à la vision de l’intégrale des émissions de Yann Barthès et sa clique, qui peut tenir un tel rythme aujourd’hui ? Connaître trois albums de Prince sera bientôt un truc d’érudits, plus personne ne parlera latin mais on dissertera sur la réédition de « Sign o’ The Times » entre personnes bien nées. La belle affaire…

Une minorité d’entre nous se rappellera alors les riches heures de Peter Kruder et Richard Dorfmeister, deux fringants musiciens viennois dont l’heure de gloire commence à dater : « The K&D Sessions » qu’on peut raisonnablement considérer comme étant leur chef-d’œuvre, est paru en 1998. Ce merveilleux double album compile des remix de Depeche Mode, Roni Size, Bomb the Bass : écoutez leur version de Useless de Depeche Mode et vous saisirez l’étendue de leur talent tant elle surpasse l’originale.

Tout cela donnait un genre musical hybride qu’on appela par paresse le downtempo dont le souvenir fera pleurer des larmes de sang aux vieux rockers qui liront ces lignes. Dans le même temps, Kruder et Dorfmeister tuèrent le genre : les suiveurs ne leur arrivaient pas à la cheville et proposaient une musique insipide et paresseuse destinées aux halls d’hôtels chics et aux bars lounge à la déco violette. La musique de Claude Challe me donnait envie d’aller sacrifier des mammifères en écoutant du black metal. La musique de Kruder und Dorfmeister, elle, possédait ce petit truc psychédélique en plus qui faisait toute la différence, ces séquences envapées, ces sons étirés diffusant des effluves de tétrahydrocannabinol.

La collaboration musicale entre ces deux fumeurs invétérés démarra en 1991 pour tuer l’ennui entre deux pétards et se poursuivit lorsque Kruder – alors employé d’un salon de coiffure – tomba sur « Bookends » de Simon and Garfunkel et fut frappé par le fait que Dorfmeister ressemblait comme deux gouttes d’eau à Art Garfunkel. Il envoya alors une copie de l’album à son futur comparse accompagné d’un mot lui enjoignant d’enregistrer un disque avec une pochette similaire étant donné qu’il avait la même tête que le type de droite sur la photo. Dorfmeister rappliqua de Londres à Vienne et le duo, qui cherchait un nom, s’inspira également de Simon and Garfunkel en se nommant tout simplement Kruder und Dorfmeister.

Kruder & Dorfmeister — G-Stoned. Story behind first release and creation of eponymous label | by George Palladev | 12edit | Medium

Leur premier EP, « G-Stoned », paraît en 1993 et est un excellent aperçu de leur talent. Deux excellents DJ mix suivent en 1996 : « Conversions: A K&D Selection » et « DJ-Kicks: Kruder & Dorfmeister » qui, comme son nom l’indique, fait partie de la fameuse série des DJ Kicks où des musiciens électroniques ont le champ libre pour proposer un mix éclectique de leur cru. Celui des Autrichiens est une merveille et probablement le meilleur de la collection. Ce mix brasse une flopée de genres musicaux électroniques de l’époque, sa construction est remarquable et l’ensemble est hautement addictif. Cet album et le double « The K&D Sessions » font partie des œuvres que j’ai le plus écoutées dans ma vie, leur capacité d’éroder l’oreille est nulle. Ce sont des albums apaisants que l’on peut écouter en toute circonstance, des disques refuges. Il n’y en a finalement pas tant que ça à l’échelle d’une vie, lorsque l’une des préoccupations qui nous guide est de découvrir des disques qui rendront nos vies plus belles en nous permettant de ressentir des émotions complexes.

Il est rare dans la musique électronique que l’on reconnaisse l’artiste au premier coup d’oreille : les productions sont plus le fruit d’assemblages réalisés par ordinateur que d’actions humaines bien précises maniant des instruments. Un riff joué par Keith Richards est plus facilement identifiable qu’une suite de sons synthétiques tendant vers l’abstraction. La musique de K&D est très marquée par le choix des samples, des rythmes et des arrangements. Il est facile de reconnaitre les deux Autrichiens en quelques secondes. Si cela n’est objectivement pas un gage de qualité, j’y vois plutôt là le signe que leur univers musical est d’une grande cohérence.

Les Autrichiens ont avoué être lassé par la suite de remixer d’autres artistes et se sont impliqués dans des projets solos : Peace Orchestra pour Peter Kruder et Tosca pour Richard Dorfmeister. Ils ont continué à se produire jusqu’en 2013 avant de se séparer. Je garde un souvenir ambivalent de leur prestation de septembre 2011 au Parc de Bagatelle : un début consacré à des compositions de « The K&D Sessions » avant qu’un gros noir ne monte sur scène pour haranguer la foule sur des boucles sans subtilité balancées par les deux DJ. Bizarre… Le grand écart entre la musique sophistiquée qui les caractérise et l’EDM jouée en fin de soirée m’avait paru incompréhensible.

La sortie de « 1995 », la sortie fameux album dont il était initialement question dans ces lignes, a été magistralement introduite par ses concepteurs : ils auraient remis la main sur une cassette DAT trainant dans un carton sous la poussière. A l’époque, son contenu aurait été pressé en dix exemplaires seulement avant d’être oublié. Je ne crois pas qu’il existe d’autre exemple d’artistes ayant publié leur premier album vingt-cinq ans après leur heure de gloire. Il y a un certain panache à balancer un disque tant d’années plus tard au moment où l’économie en général et celle de la musique en particulier sont dévastées.

Kruder & Dorfmeister ~ 1995 | a closer listen

L’album démarre sur un morceau publié il y a quelques semaines déjà et intitulé « Johnson ». On pense forcément à Robert Johnson – le fameux guitariste de blues dont il dit qu’il pactisa avec le diable avant de crever à 27 ans tué par un mari jaloux et de devenir la figure tutélaire qui allait influencer toute la carrière des Stones et donner son nom à un club électro de Frankfort – sans trop voir le rapport avec les deux Viennois.

Le morceau retient favorablement l’oreille, ses grésillements et boucles donnent l’impression d’un fragment brut venu d’un passé difficile à dater. Si l’on m’avait présenté ce titre lors d’un blind-test, j’aurais misé sur un morceau de Moby à l’époque de « Play » alors qu’il parsemait ses enregistrements de vieux samples gospels collectés au mitan du siècle dernier : OK boomers…

La suite est à l’avenant et verse par moments – les meilleurs – dans l’anthologie, cette musique qui semble surgir du passé et se nichera durablement dans vos pensées, remuant vos souvenirs d’enfants. Ce concept pas évident à définir a été établi par Jacques Derrida et richement documenté par Simon Reynolds sans sa bible érudite Retromania. Je vous invite à vous perdre dans les limbes de votre pensée avec la musique atmosphérique et spectrale de Boards of Canada en fond sonore qui incarne parfaitement cette idée d’anthologie tout en contemplant la pochette de leur premier album « Music Has the Right To Children » qui ravivera des souvenirs oubliés et surgit de nulle part.

Les samples sont difficiles à identifier comme souvent chez Kruder et Dorfmeister et c’est tant mieux : un sample reconnaissable tombe à côté parce qu’il n’y a rien de plus grossier. Les emprunts de Steely Dan chez Kanye West et Police chez Puff Daddy en sont deux des plus épouvantables exemples que nous n’oublierons et ne pardonnerons jamais. Et une fois ceci écrit, je sais que j’aurai l’hommage à Notorious Big et les chœurs lourdingues de Faith Evans dans la tête pour une semaine au moins.

L’atmosphère vaporeuse de « 1995 » est propice à la rêverie mis à part l’horripilant et répétitif White Widow, qui prouve que la drogue, c’est mal, pour ceux qui en doutaient. La rythmique très marquée rappelle les années 90 et les ambiances jazzy brillamment orchestrées par Barry Adamson sur ses albums solos de l’époque. « Stoned Flower » est un hommage à peine masqué à Antonio Carlos Jobim,

Ce qui pèche finalement au bout d’une vingtaine d’écoutes de cet album tant attendu, c’est la sensation que les quatorze morceaux qui le composent forme des blocs indépendants les uns des autres là où « DJ Kicks » et « The K&D Sessions » racontaient des histoires avec une trame narrative très marquée. On s’attache beaucoup aux disques qui nous plaisent lors d’une situation particulière, voyage, rupture, période de confinement. « 1995 » sera peut-être la bande son d’une fin d’année particulière en attendant le prochain album de Kruder & Dorfmeister qui, si au train où vont les choses et si mes calculs sont exacts, devraient paraître en 2045. Les deux Autrichiens fêteront leurs 80 piges et, au train où vont les choses, on sera tous morts.

Kruder & Dorfmeister // 1995
https://kruderdorfmeister.com

Et puisque la période est propice à la découverte d’œuvres marquantes, découvrons les travaux qui ont marqué les deux Autrichiens et qui nous aideront (ou pas à survivre) à cet hiver.

Quelles sont les trois œuvres d’art qui ont eu le plus fort impact sur vous lorsque vous étiez enfants ?

Peter : « War Is Over If You Want It » de John Lennon et Yoko Ono ; Christo & Jeanne-Claude – « Surrounded Islands» de Christo et Jeanne-Claude ; « Red Morning » de Gilbert & George.

Richard : Toute l’œuvre de Rudolf Hausner ; également celle d’Hermann Nitsch, « Le Baiser » de Gustav Klimt.

Quels sont vos trois albums favoris ?

Peter : aujourd’hui, c’est « Let My People Go » de Darondo, « Bryter Later » de Nick Drake et « Women and Children First » de Van Halen.

Richard : « Remain in Light » des Talking Heads, « Wave » d’Antônio Carlos Jobim et « Bookends  » de Simon and Garfunkel.

Quelles sont vos trois trésors cachés ?

Peter : le caque de réalité virtuelle Oculus Quest 2, l’affiche de la tournée de Kiss en 1977 « Rock And Roll Over Velvet Black Light » et le livre Novacene – The Coming Age of Hyperintelligence de James Lovelock et Bryan Appleyard.

Richard : trois films qui sont Lost In Translation de Sofia Coppola, Chinatown de Roman Polanski et Sexy Beast de Jonathan Glazer. Et un livre : Lexikon d’Andreas Okopenko.

 

 

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