Après avoir terrorisé une partie du ghetto culturel avec son dernier album en date - "Goodbye" - Koudlam renfonce le couteau dans le Play avec un EP qui navigue entre la prophétie inca et l'éthylisme comme signe de ralliement. La discrète sortie de ce 4 titres aurait-t-elle quelque chose à voir avec le déclin du monde occidental ? Réponse en image avec un nouveau clip et une brève notice du Koudlam pour les nuls. Le poids des mots, le choc du héros.

En moins de quatre ans, le Français gominé au faciès péruvien peut se targuer d’avoir fait trembler la mince plaque tectonique française avec ses odes incas mixées au tintement de cloche du monde occidental en déclin, mais c’était hélas bien peu pour inverser les courbes de température. N’empêche, en un EP et un album, le conquistador ray-banné du nom de Koudlam est parvenu à cristalliser cette sourde angoisse d’une rupture, nette et précise, entre ancien et nouveaux mondes. Ses détracteurs parleront d’une esbroufe montée de toutes pièces sur un laptop par un gringalet incapable de chanter juste – c’est partiellement vrai, objectivement –  mais le pur-sang de l’écurie Pan European n’est pas que cette icône de mode prête à envahir les journaux en manque de bondieuseries. Derrière chaque chanson, chaque note et au dessus du filet de voix saturé dans la réverbération – la marque de fabrique du garçon pudique – se cachent les mutations vécues au quotidien par l’homme occidental trop affairé à checker sa géolocalisation pour constater que le monde a radicalement changé depuis la sortie du Live at teotihuacan en 2007 : crise des marchés boursiers, fonte des glaces, même plus assez de caviar pour les cadres sup’ et révoltes généralisées dans les dictatures des pays dit du third world. On rappellera gentiment aux amnésiques que le « tube » de Koudlam, See you all, vantait déjà les mérites de cette baston mondialisée, incarnant à sa façon la mutinerie expliquée aux nuls en croisant symboles aztèques et violence urbaine dans un seul et même sample. Tout cela c’était il y a quatre ans déjà ; depuis le monde avait bifurqué dans la mauvaise direction, Goodbye avait enfoncé le clou de l’apocalypse et le bitume continuait lui aussi de fondre, inexorablement. Détail intéressant qui en dit long, Jacques Audiard avait choisi Koudlam pour illustrer son film Un prophète. Fidèle à ses engagements, Gwenaël Navarro avait tout vu, sorte de bison affuté annonçant des oracles par le biais d’images d’archives largement relayées sur Youtube.

Dans l’anonymat général, dans cette autre transition que représente cette drôle d’époque le cul entre deux chaises, Koudlam revient, mes frères et mes sœurs, avec un nouvel EP sous le bras. Un hymne d’alcoolique décliné en quatre maigres chansons qui, dans le meilleur des cas, feront patienter les uns jusqu’au prochain album ou, dans le pire, confirmeront aux autres que la fin du monde n’est pas encore pour demain. On peut se gausser des maladresses, voire même ignorer l’existence de ce petit génie né d’une fusion entre décroissance et haut débit, mais Alcoholic’s Hymn reste fidèle au principe d’origine. Peu ou pas de maquillage ni de faux-semblants, un crooner seul face à ses machines et quatre petits vaisseaux sanguins surfant sur la violence contemporaine pour danser encore, s’anesthésier le cerveau au son des nouvelles rivières d’or : les microprocesseurs.
On pourrait comme à l’habitude s’extasier sur la chanson éponyme d’ouverture, cinq minutes de montée en puissance qui terrassent la concurrence à pattes d’éléphants d’un seul clic ; oui, on pourrait. Tout comme on pourrait développer de grandes théories sur Dangerous Nights in Abidjan, instrumental emprunté au déjà lointain futur de Blade Runner et de ses pyramides d’acier ; tout cela serait finalement assez logique, voire mérité, Koudlam n’étant pas le genre de roi mage qu’on découvre un beau matin en allant chercher sa baguette. Le réel centre d’intérêt, finalement, de cet EP-bouée de secours, tient en une seule chanson transcontinentale : Sunny Day. Transcontinentale, car le motif répétitif de son introduction, tenu par de maigrelettes notes de pianos renversées comme dans un concerto de Philip Glass en apesanteur, est l’un de ces rares moments où l’auditeur pourrait tout aussi bien être ce Chinois dans son champ de riz, cet autre Américain dans son Mall climatisé ou même encore ce Français tapant nerveusement sur son clavier qu’il ne perdrait pas une miette de cette fracture entre aube et crépuscule. Un sentiment d’universalité fulgurant où l’on devine les milliers de visages d’anonymes à travers le hublot embué, sensation de projection en avant dans le quotidien des huit milliards luttant pour un lopin de terre ou d’amour sur cette grande chaîne hi-fi en rotation. A la fois beau, triste et inquiétant, une dédicace au New Age qui prend tout son sens au casque. Autrement dit : tu vas crever tout seul.

Alors bien sûr, reste le dispensable I will fade away[1] pour tranquillement reprendre contact avec la réalité et le lourd plancher des vaches. Mais l’affaire, comme la musique, est déjà entendue depuis bien longtemps. Peu importe le nombre et encore moins la véracité des prédictions, quand le prophète parle, inutile d’être des milliers pour être troublé par les signaux de fumée.

Koudlam // Alcoholic’s Hymn // Pan European
http://www.myspace.com/koudlam


[1] Déjà entendue sur la compilation Voyages II, sortie en janvier dernier.

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22 commentaires

  1. Putain j’aime beaucoup ce morceau. Scotché je suis. Même s’il n’y a rien de surprenant, il tient en haleine. Le début est fort, la fin inexorablement pitoyable. Je ne vais pas étaler mes propres références, tu cites Glass déjà.

  2. Oui j’avais bien compris pourtant il y aurait bien à dire sur ce contrepoint fuguant se finissant en oscillation contrainte… Mais c’est mon esprit, loin du crédible, qui valide totalement ce morceau à l’énergie fugace et puissante. Bah en fait, j’aime … hein. Y a un truc.

  3. “« L’été sera chaud, l’été sera chaud, dans les tee-shirts dans les maillots ». Non, la prophétie n’est pas d’Eric Charden mais plutôt des météorologues, qui tous s’accordent à dire qu’on n’a pas connu pareille canicule en France depuis un siècle. La discrète sortie du nouvel EP de Koudlam aurait-t-elle quelque chose à voir avec cette brusque flambée des thermomètres ?”

    Vous devriez mettre le nez dehors de temps à autres; il pleut à sceaux sur le pays depuis plusieurs jours et les températures sont frisquettes.

  4. NB: le temps a curieusement changé depuis la publication de cette chronique. La discrète baisse du thermomètre aurait-t-elle quelque chose à voir avec cette brusque flambée des commentaires?

  5. Je l’aime bien ce petit EP fait pour faire “patienter” les foules soi-disant. Et je trouve que Koudlam se trace comme un grand une route qui ne ressemble à aucune autre dans le monde de l’électronique. C’est pas froid comme du Discodéine ou du Jaumet, c’est pas putassier comme chez Ed Banger, c’est à part, et rien que ça, je trouve ça déjà bien.

  6. “Et je pleure mon collyre,
    ma colère”, disait le grand Bashung, toujours sans repreneur de son bail depuis un bail.

    Bon, le clip est meilleur que la chanson, ca arrive.

    Je vous quitte, j’ai “les idées diluées, diluées”, pour faire écho à la météo Busteriènne.
    Sandro

  7. Je ne sais pas, mais je parie que la moitié d entre vous est allé voir Koudlam à la Gaieté Lyrique. Est la quel constat?

    Tristesse, déception, sentiment de gâchis.

    Une marionnette de son spectacle complément ivre, saoule, pitoyable, qui ne trouve plus son micro, qui chante à coté, qui loupe des éléments clefs de son show…
    j enchaine ses concerts sur Paris depuis 2 ans, et le constat est toujours le même, de plus en plus prononcé, de plus en plus enrageant. Tant de talent noyé sur scène.
    Fan depuis 2007, je ne reconnais plus les phases épiques de Live at teotihuacan, l’avant-gardisme et la grandeur des débuts.
    Un titre d EP ” Alchoolic Hymn” une chanson appelée ” I will fade away”.
    Il a l air très lucide au moins, et je n espère pas visionnaire.

  8. merde pour toi on a pas vu le meme… j ai trouvé ça ultra puissant. sauf le son par endroit. peut etre que t étais saoul?:))

  9. Non, même pas. J’ai juste observé.
    J’ai aussi constaté que plein de gens autour de moi faisait le même constat, et que la salle s’était vidée (!!!!).
    J’en revenais pas.

    Et non je n ai pas trouvé cela puissant. Il a commencé une premiere partie dance floor avec ces morceaux bourrins qui font sauter les gugus, et ceux de sont maxi (normal).. mais il n y avait rien de cosmique la dedans.

    Je dois quand meme saluer son rappel qui une fois ces lunettes enlevées ( quel gag ces lunettes qui lui tombaient sur le nez toutes les 30sec) et sa tête rafraichis nous à offert 3 titres à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer.

  10. Complétement d’accord avec Thom. Hormis le rappel et quelques évocations, c’était un vrai sentiment de gachis quand, à l’écoute de Goodbye, on s’attend à quelque chose de plus fort.

  11. Koudlam sur scène c’est : improbable quand on le découvre tout seul contre les éléments (le public, les fils qui trainent, le champagne qui se renverse sur le laptop…) à l’Elysée Montmartre, exceptionnel quand il emmène une tribu acquise à sa cause dans une transe chamanique au Point Ephémère, et décevant quand il se parodie lamentablement avec pour tout visuel provocateur un film retraçant la construction de l’Arche de St Louis à la Gaieté Lyrique.
    Mais pourri, non

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