Marre du Velvet Underground et des rockeurs collectionneurs de vinyles ? Une troisième voie s'ouvre en France avec Kiddy Smile : sombre, digitale, pop et sexuelle. Rencontre avec un jeune homme moderne.

Oui, c’est bien Vanessa Paradis. C’est son album ‘américain’ produit par Lenny Kravitz. Je me souviens de l’esthétique hippie-Bardot-Pravda shooté par Mondino : petit short en cuir, looké pute comme Jodie Foster dans Taxi Driver, jusqu’en-haut-des-cuisses-elle-est-beauté. Bref, Du 70’s bas du front pour Monoprix à une époque où Lenny Kravitz inventait, mine de rien, le post-modernisme dans la pop.
C’est ce disque qui passe en fond, là où je me trouve, au bar de l’Hôtel Providence à Paris, pendant que je patiente. Si cet album est sorti en 1992, il est raccord avec la personne que j’attends : Kiddy Smile, lui aussi, suinte les nineties. Mais ce ne sont pas les mêmes influences merdiques : ici, pas de putain de Velvet Underground. C’est une autre culture et elle n’est pas encore près de se retrouver au musée, malheureusement : noire, gay, droguée et électronique. Kiddy Smile, Pierre de son prénom, est un jeune DJ-producteur français de 28 ans qui fait dans la house music. Entre autres, car il est un peu multi-talents : chanteur, DJ, danseur, militant de la scène Voguing parisienne, styliste à ses heures, designer sonore pour Givenchy. L’EP quatre titres qu’il vient de sortir, ‘Enough Of You’, est un véritable plaidoyer militant doublé d’une claque pop.

Kiddy Smile me rejoint, commande un thé et répond à mes questions avec une politesse toute anglaise. Si ce n’est son t-shirt vintage d’Iron Maiden ‘Live After Death’ 1985, Kiddy n’a rien d’un fan de rock. Il est d’ailleurs un peu étonné que Gonzaï s’intéresse à lui et m’avoue avec tact qu’il ne connait pas trop. Pas étonnant : ici, la boutique est plutôt axée rock garage hirsute et vin rouge tiède qui pique. Ce n’est pas très Hubert de Givenchy tout ça, je le lui accorde. D’ailleurs, tu es ‘rock’, Kiddy, je lui demande ? « Bah cela dépend de ce que tu appelles rock. Les Rolling Stones c’est pas trop ma tasse de thé, ah ah ! » Mais alors, d’où vient l’intérêt que porte Gonzaï à ce jeune héros qui ressuscite les fantômes des pionniers de l’acid-house ?

Le mystère de l’amour

Plus punk dans sa conception que les derniers efforts d’Iggy Pop, cet EP respire la fraîcheur, l’authenticité, l’amour pur et délivre un message militant teinté d’érudition à une scène musicale pas toujours représentée dans le grand livre de la pop culture : celle de la proto-funk électronique de Chicago, fin des années 1980. « Avec ce maxi, l’idée était de revenir aux sources de la musique à laquelle j’aspire et qui me correspond. Avec un morceau comme Teardrop In The Box qui est purement Chicago, avec des montées à la Robert Owens. C’était très important pour moi. Aujourd’hui, tout le monde fait de la house et n’en connait pas forcément les origines. Et souvent la démarche n’est pas sincère : c’est juste le son du moment. Pour moi, il était important de faire quelque chose d’authentique. » Kiddy remue sa tasse avec délicatesse.

Même si cela parle moins que Lou Reed aux fans de pop, Robert Owens est une figure majeure de la musique. Le Chicagoan est connu pour avoir chanté aux cotés de Larry Heard au sein du super-groupe Fingers Inc en 1986. Leur track avant-gardiste, Mistery Of Love, était un renouveau de la soul digitale contemporaine doublée d’une véritable innovation. Le rock critique anglais Jon Savage a qualifié ce morceau de « message visionnaire extraterrestre, qui ouvre vos oreilles et excite votre esprit ». Une proposition bizarre, sci-fi homo, bancale et lo-fi. Si Kiddy Smile assure le chant sur son mini-album, on peut y voir un hommage à tous ces chanteurs de Chicago qui inondaient d’amour déviant et de liberté les disques de cette époque. Des noms qui sont restés dans l’ombre : Jamie Principle qui chantait pour Frankie Knuckles, Ken Irving et son ode FM-criarde aux enfants de la nuit en 1986. On peut citer aussi Byron Stingily du groupe Ten City, le punk Blake Baxter et son bestial Sexuality de 1987. Sur le morceau Let A Bitch Know, on peut entendre un Kiddy Smile énervé qui règle ses comptes avec les haters. Un parfait écho et un hommage habile au morceau Jealousy And Lies de l’obscur anglais Julian Jonah, en 1988. Chez Kiddy Smile, ce sont donc ces seconds couteaux qui irradiaient ses faces B avec leurs vocaux masculins ambigus.

« J’ai grandi dans une cité à Rambouillet dans les Yvelines où la musique électronique était très blanche. »

Toutefois, Kiddy a réussi le tour de force de rendre ces influences accessibles et d’imprimer sa propre identité. D’ailleurs, il est étonné quand je lui fais remarquer que son mini-album sonne assez pop au final et que même ma mère pourrait l’écouter : « Ta mère aurait des goûts très pointus, rigole-t-il. À mon sens ce maxi n’est pas très accessible. Je voulais revenir aux sources de la musique qui me correspond. J’aime beaucoup les mélodies et là j’ai dû me freiner. Le résultat est plus dans le beat et plus club mais avec une dimension pop assez sombre. Quand je dis sombre, c’est par rapport à ma personnalité. Pas sombre comme le chanteur Renaud, par exemple. » Du haut de ses 28 ans, je lui demande comment il a connecté avec la musique techno : « J’ai grandi dans une cité à Rambouillet dans les Yvelines où la musique électronique était considérée comme très blanche et axée sur les boites de nuits. C’est une culture à laquelle les gens de couleurs ou de banlieue n’ont pas forcément accès. Même encore maintenant : ce que je vois, c’est que ces personnes n’ont pas accès au clubbing. Donc, cette culture m’était étrangère, je voyais ça avec une longue distance. »

(C) Gerard Love
(C) Gerard Love

Les 400 coups

C’est peut-être la force de Kiddy Smile, ce qui rend sa musique et sa personnalité pas du tout calculées mais terriblement sincères. Jeune, noir, gay et venant de banlieue, rien ne prédestinait Kiddy Smile à se muer en chanteur dionysiaque futuriste. Citez-moi des producteurs noirs et gays dans le mirage socialiste de la France de 2016. Kiddy en est conscient : « C’est la danse qui m’a permis de me retrouver dans des clubs à Paris et de traverser le périph. Je pense encore que si je n’étais pas danseur professionnel, je n’aurais pas eu accès aux clubs. J’aurais été obligé de me rabattre sur certains clubs réservés aux personnes de banlieue ou qui ont l’air de venir de banlieue. »

Né en France de parents venant du Cameroun, Kiddy a grandi dans « une cité plutôt cool où l’on s’entendait plus ou moins bien, pas un truc cliché ». Il y vit une enfance normale : « Je faisais les 400 coups, je me battais avec mon frère, et je prenais la tête à mes parents. » À la maison, on écoute du Gladys Night, le moustachu Teddy Pendergrass, la diva Donna Summer ou Sly & The Family Stone. Son univers musical et ses premières découvertes de l’électronique se résument aux travaux de Dj Mehdi pour l’album ‘Prince De La Ville’ du 113 ou encore le tube house-filtré de Demon, You Are My High. Plutôt turbulent mais bon élève, le jeune Pierre grandit avec un père plutôt absent. « Puis vraiment absent puis qu’il s’est barré. »

« Je n’aimais pas les Spice Girls, je préférais les All Saints ! »

Ainé de la famille, il sert d’exemple et reste concentré sur les études. C’est à l’adolescence qu’il trouve sa passion : la danse. « Chaque mercredi à la MJC de Rambouillet ils proposaient des cours de hip hop pour faire genre on s’ouvre sur des trucs : pour faire un peu de gauche. Mais du jour au lendemain, ça a fermé : on nous a littéralement chassés, plus d’espace pour s’exprimer. Certains des danseurs connaissaient d’autres endroits pour danser : on s’est retrouvés donc aux galeries marchandes de La Défense pour danser. Et quand La Défense fermait, on allait à Châtelet-les-Halles. C’est ainsi que j’ai découvert Paris à quatorze ans. » C’est en rencontrant d’autres danseurs qu’il réalise qu’il est possible de gagner sa vie en dansant. Depuis toujours, comme marqué par la fatalité de la vie de cité, on a toujours fait comprendre à Kiddy que « ces choses-là, ce ne sont pas pour toi ». On, ce sont les représentants de l’État : éducateurs ou conseillers d’orientation. « On ne m’avait jamais parlé de ça ! Si demain quelqu’un me demande des conseils, je ne tiendrai pas le discours de ces conseillers du social qui m’ont toujours dit : ‘Écoute, c’est très dur, il n’y a pas de places, c’est un milieu élitiste.’ Comme si le fait de ne pas avoir la même couleur de peau ou de venir d’une autre classe sociale, réduisait les opportunités. Non, il y a de la place pour tout le monde. » Kiddy est alors un danseur professionnel qui partage son temps entre la fac et la danse pour des artistes de passage à Paris. Il apparaît même dans des clips de George Michael. Puis, tout s’enchaîne au fil des rencontres parisiennes, avec entre autres un projet pop-funk pas très abouti avec lequel il assure la première partie de The Gossip. Vient enfin la découverte d’une nouvelle famille qui lui ouvre les bras : à condition qu’il puisse exécuter avec une adresse sans faille un dramatic suicide

Strike a pause !

La première fois que j’ai vu Kiddy, c’était dans une ballroom à Paris. Je l’ai vu derrière les platines puis sur le dancefloor. Danser n’est pas un terme assez fort : il s’agissait d’une véritable performance. Kiddy est devenu un activiste de la scène voguing parisienne et a pris fait et cause pour elle. Plus qu’une passion, c’est à la fois du militantisme, de l’art et des liens forts qui se sont créés. Pour les fans tout tristes de Neil Young qui nous lisent, le voguing est une scène artistique née aux États-Unis dans les clubs gays, où les performers ont créé des pas de danses et des figures influencés par les pauses des mannequins sur des catwalks ou des shootings pour magazines. Mais pas que : il y a aussi les concours de marches de défilé, des concours de costumes, de beauté, etc. Célébré par Madonna et son tube Vogue en 1990, le mouvement est devenu un véritable business aux States et une scène underground effervescente à Paris.

Ce truc n’est pas une blague, mais une véritable contre-culture majeure, même si Kiddy n’est pas trop d’accord quand j’emploie ces adjectifs : « Ce n’est pas une culture marginale, c’est une culture marginalisée. Les personnes qui font du voguing ne se disent pas : ‘Nous ne voulons pas faire partie de la société.’ C’est plutôt l’inverse : puisque nous ne pouvons pas être nous-mêmes au sein de cette société, nous allons créer notre espace, à l’intérieur de la société, où nous pourrons nous exprimer en tant que personnes pleinement conscientes de notre identité et de notre sexualité. »

Lors de ces fêtes païennes disco où se mêlent célébrations de l’amour, droit à la différence et pur esprit de compétition fair play, ces Lagerfeld ladies qui organisent ces soirées se transforment en véritables déesses qui laissent libre court à une excentricité incroyable dans le terne paysage culturel français de 2016. Kiddy en a la mesure : « Je ne sais pas encore pourquoi au fond je fais partie de cette scène. C’est un mouvement qui te happe à un moment dans ta vie. Même si au début c’était une idée qui me parlait : un mouvement de gens de couleur homosexuels. Je trouve cela formidable que des gens s’organisent en tant que communauté sur un plan sexuel. Je voulais apporter ma pierre à l’édifice. » L’heure du thé touche à sa fin, on discute encore avec Kiddy de ses futurs projets : un deuxième maxi prévu pour l’automne, « beaucoup plus garage dans l’esprit », du live aussi qui se prépare pour cet été. Puis, on aborde la mort du nain pourpre de Minneapolis : « Prince, je l’appréciais beaucoup plus que Michael Jackson. Je n’aimais pas la personne mais j’aimais ce qu’il représentait. Il avait l’air très méchant mais sa musique était géniale. De toute façon, j’ai toujours été à contre-courant, je me sentais plus proche de l’alternatif : je n’aimais pas les Spice Girls, je préférais les All Saints ! C’est mon esprit de contradiction ! » Là, il cite la sélection cheer de son walkman digital compilée avec amour puis quitte le hall de l’hôtel. J’observe sa grande silhouette se faufiler dans la fin d’après-midi parisienne. Et tout d’un coup, même les tentures murales imprimées floral 1900 de l’hôtel représentant Le jardin d’Armide d’Edouard Muller se sentent nues et seules. Et moi avec. Il y avait beaucoup d’amour cet après-midi-là.

Kiddy Smile // Enough Of You EP // Neverbeener Records.
http://kiddysmile.club/

Full support pour la scène voguing parisienne : Ballroom TV.

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1 commentaire

  1. Merci pour ce bel article Gérard ! Je ne connaissais pas le garçon et grâce à toi, j’ai découvert un talent doublée d’une jolie personnalité.

    (et puis…de toute façon, les All Saints…c’est la base)

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