Au cœur de l’hiver était sorti un disque de folk-blues acoustique, chanté par deux jeunes Françaises, avec de jolies harmonies vocales. Bâillement. Sauf que, en fait non, pas bâillement. On a, à l’époque, jeté une première – et vague – oreille, on a trouvé ça très beau mais très bof, ces deux jeunes donzelles qui chantent l’amour et qui le chantent bien.

Et puis des bribes de paroles nous ont interpellé : une magnifique envolée gospel à la gloire de Dieu qui se termine par « Oh my Lord, I don’t believe in you », ou un morceau où quelqu’un nous raconte à quel point il est amoureux d’une fille, et où l’on se rend compte que ce quelqu’un se trouve en la malheureuse possession d’un vagin, ce qui ne va pas sans compliquer quelque peu l’histoire… Un morceau guilleret, Goodbye Suzanne, relatant la violence conjugale ordinaire du point de vue du bonhomme « I’m gonna kick your face until you smile », ou encore l’histoire de la femme d’un alcoolique qui, lassée, se barre avec un autre type parce que « (she) needs a hard dick, but (he) fells alsleep », mais une fois l’alcoolo mort et enterré, cette dame vient régulièrement visiter sa tombe et y verser du Jack Daniel’s… Il y a aussi ce conte pour enfants où le narrateur, un certain Simon, rencontre le prince charmant déguisé en grenouille ; à la fin, normal, ils se marient et adoptent beaucoup d’enfants.

Ces sortes de Everly Brothers femelles, qui ont adopté des pseudonymes ricains évoquant un road-movie de David Lynch ou la Carter Family, ne se contentent pas d’être jolies et de maîtriser l’harmonie vocale comme (trop) peu de monde : elles ont un propos franc, décalé, et une bonne dose d’humour. Dose d’humour que l’on va, intriguée, vérifier en buvant un coup avec elles et un dictaphone, avant leur concert du 13 mai au Café de la Danse.

A l’entrée de la salle je croise June en jean, bras tatoués et Doc Marten’s, qui fume une clope, assise sur une marche. A l’intérieur je suis présentée à Lula, qui s’excuse de ne pouvoir me parler intelligiblement car elle a une carotte dans la bouche. « Une carotte ? » Elle acquiesce et avale son légume : « Cool cette salle, pour le catering ils ont le bon goût de proposer des fruits et des légumes frais, des trucs qui font pas grossir ». Dans la foulée, Lula me présente à leur manager, Christian Herrgott, monsieur d’un certain âge fort sympathique ma foi, bienveillant jusqu’au paternalisme avec ses « filles », et qui semble avoir connu les heures glorieuses de l’industrie du disque, avec l’alcool qui coulait comme l’eau du robinet – une époque qu’on aimerait avoir connue. June (Céline, de son vrai nom), Lula (Tressy), le manager (Christian) et moi trouvons une place dans un café de la rue de Lappe. Les filles, professionnelles, commandent un thé (« On ne boit pas d’alcool avant les concerts »), le manager prendra un mojito, et m’offrira une pinte. Je pose le dictaphone au milieu de la table, à la place qu’aurait tenue le cendrier si les dieux étaient justes et que l’on avait encore le droit de fumer dans les bars.

J’ai ouï dire que vous veniez de Seine-et-Marne…

June (m’interrompant) : Ah non, on ne vient pas de Seine-et-Marne.

Ah bon ? Mais… Mais j’avais pourtant lu que…

June : Je viens de Seine-St-Denis, et Lula du Val de Marne. Les mecs qui ont écrit ça ont dû faire un mix des deux… Mais on a beaucoup travaillé en Seine-et-Marne, aux Cuisines de Chelles, qui est une salle de musiques actuelles [SMAC]. On a beaucoup répété là-bas, ils nous ont apporté leur soutien en matière de conseils et d’accompagnement, et en contrepartie on menait avec eux des projets d’action culturelle, avec des enfants, pour leur faire découvrir le folk et le blues. On a aussi fait plusieurs concerts là-bas.

Vous aviez beaucoup tourné avant de signer chez Sony ?

Lula : Non, pas avec la formation June & Lula. On a toutes les deux joué dans des groupes avant, où on a eu l’occasion de monter sur scène, mais quand avec June & Lula on a signé sur CH+, qui est un sous-label de Sony, le groupe était tout récent donc on n’avait pas eu le temps de vraiment faire des concerts, à part à l’occasion sur des terrasses de café ou ce genre de choses… Mais on n’avait pas fait de vraie scène, faut dire qu’on n’avait que cinq morceaux à l’époque.

June : Mais depuis, on a fait plein de concerts !

Ce qui frappe chez vous, c’est le contraste entre votre image de gentilles jeunes filles, et vos paroles parfois très crues. Comment les gens perçoivent-ils cela ? Prennent-ils d’ailleurs la peine d’écouter les paroles ?

June : On voit tout de suite ceux qui écoutent les paroles et ceux qui ne les écoutent pas, rien qu’à la tête qu’ils font. (rires)

Lula : Je pense que les gens n’écoutent pas les paroles dans un premier temps. Ils commencent par écouter les voix, la guitare, les harmonies… Mais ceux qui écoutent le disque plusieurs fois perçoivent forcément, au bout d’un moment, un mot par-ci par-là, une phrase qui va les interpeller, qui va les mettre sur la voie, leur faire un peu comprendre de quoi il retourne.

June : Et puis comme on a beaucoup parlé de nos textes en interview, ça a incité des gens à prêter oreille. Après, il y a aussi pas mal de gens qui ne parlent pas du tout anglais, nos grands parents par exemple…

Et ils vous disent « Oh, comme c’est joli votre musique ! »

June et Lula : Oui, exactement, c’est ça ! (rires) Et nous on leur fait des grands sourires, on leur dit « oui oui, merciiiiii ».

Vaut peut-être mieux pas leur expliquer de quoi ça parle…

Christian Herrgott, le manageur, prend la parole : Il y a une dame qui parlait très très bien l’anglais qui a entendu leur chanson My Girl [morceau dans lequel le mot en F est largement utilisé, dans son sens premier – NDA] sur Europe 1, et qui a téléphoné à la station pour leur dire « Mais comment est-ce que vous pouvez diffuser des horreurs pareilles ? ».

Waow, aussi fort que les Sex Pistols ! En tout cas votre démarche est vraiment intéressante.

June : On s’est dit que justement, comme on est deux petites nanas et qu’on a l’air gentilles, les gens ne s’attendent pas à ce qu’on chante ce genre de choses. Ce sont des propos qui, dans notre bouche, choquent.

Lula : Alors que dans la bouche d’un homme ça ne choquerait pas forcément. [Ce serait également moins choquant si elles faisaient du punk ou du métal, à la place de leurs belles compos folk – NDA]

June : D’un autre côté, si on se contentait de raconter de belles histoires, on s’ennuierait très vite je pense. Comme on est deux, l’une balance une idée et l’autre surenchérit, on se renvoie la balle, c’est à celle qui en remettra le plus une couche, qui ira le plus loin.

En tout cas vous avez des trucs à dire, chose qui se fait rare de nos jours…

June : Ouais, mais en même temps on n’essaye pas de faire passer un message, on ne revendique rien, on invente juste des personnages, on raconte des histoires sur un ton léger. On veut dire aux gens : « voilà, on est deux nanas, c’est une histoire qu’on vous raconte sur tel sujet, qu’est-ce que ça évoque chez vous ? ».

Votre choix de chanter exclusivement en anglais ne vous pose pas de problèmes avec, d’une part, votre maison de disques, d’autre part avec les relous intégristes de la langue française, qui ne supportent pas que des Français chantent en anglais ?

Lula : Ouais !

June (en même temps) : Non. (rires) Non, à partir du moment où on a choisi la langue anglaise, ça n’a pas posé de problème à la production. Après c’est vrai qu’il y a des gens qui trouvent ça dommage, qui sont un peu des défenseurs de la langue française et qui ont d’ailleurs complètement raison. Mais nous, on a fait le choix de la langue anglaise pour des questions de sonorités, à cause de nos influences américaines, pour la mélodie etc. C’est ce que l’on répond à ces gens, et en général on arrive à leur faire comprendre notre point de vue. On n’est pas du tout des anti-français, pourtant il y a beaucoup de jeunes qui sont allergiques à la musique francophones et je trouve ça déplorable… Il y a plein d’artistes français qui sont très, très biens, et c’est dommage qu’ils ne soient pas plus représentés. Notre choix de chanter en anglais est donc purement musical. De toute façon la musique est universelle, elle peut se chanter dans n’importe quelle langue…

Votre label a-t-il compris ce choix ?

June : Oui ! Le label a entendu quelques chansons qu’on avait écrites en français, et ils nous ont dit « oh là là, restez en anglais, c’était beaucoup mieux ! » (rire général)

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album ?  Vous m’avez dit tout à l’heure n’avoir que cinq morceaux de prêts avant d’enregistrer…

Lula : Au tout début, on avait une maquette de cinq morceaux, et on a rencontré Christian Herrgott, on a signé un contrat relativement vite. Il nous a proposé d’enregistrer un album, et on l’a composé très très vite. Ensuite on est parties enregistrer aux studios ICP à Bruxelles avec Jean-Pierre Bucolo, qui a réalisé et arrangé l’album. On est arrivées avec les maquettes des chansons guitare-voix, et les arrangements ont été réalisés par Jean-Pierre Bucolo en concertation avec nous ; rien ne nous a été imposé.

Christian Herrgott : Il faut savoir que Jean-Pierre Bucolo est un très grand guitariste, c’est aussi le compositeur de Renaud – il a notamment composé Manhattan-Kaboul, c’est aussi lui qui a écrit La Cabane au fond du jardin de Cabrel…

La Cabane du pêcheur, vous voulez dire ?

Christian Herrgott : Oui, c’est ça. Un très, très grand compositeur… Et le mec qu’a mixé l’album c’est Phil Délire, cet homme est une véritable légende des studios, c’est lui qui a mixé, entre autres, tous les albums de Bashung. [L’homme Délire a également travaillé sur les albums La tentation du bonheur et Le Bonheur de la tentation de Thiéfaine, sur Du ciment sous les plaines de Noir Dèz, et, last but not least, sur l’imparable Zen de Zazie – NDA]


Wow. Ca laisse songeur… Je voulais vous poser une question concernant le titre de l’album, Sixteen Times. Le mot « sixteen » évoque immanquablement, chez les Français, l’adolescence. C’était volontaire ? Aviez-vous l’intention de mettre l’accent sur votre jeune âge ? [Elles ne sont d’ailleurs pas si jeunes que ça : elles ont 22 ans – NDA]

June : Ouais, ben c’était une grosse erreur. On n’avait pas du tout pensé à ce que ça pouvait connoter, et on a cru comprendre, après coup, qu’effectivement ça sonnait teenager.

Lula : « Sixteen Times », c’est le nom d’un morceau qui est sur l’album, et qui selon nous le résume assez bien. En fait, « sixteen times » ça fait référence aux seize coups que sonnent les cloches lors des enterrements. Rien à voir avec l’âge donc. Mais il suffit d’écouter la chanson pour s’en rendre compte.

June : Après, cette image de jeunes filles plutôt gentilles ne nous dérange pas forcément… Bon, c’est vrai qu’on est jeunes, c’est vrai qu’on est des filles, donc c’est normal que les gens fassent l’amalgame…

Justement, en parlant de votre image : vous présentez toutes les deux une image assez opposée. L’une est blonde, porte des robes et des petits bijoux ; l’autre est brune, tatouée, avec un look un peu destroy, et joue de la guitare. Cette antinomie vous vient-elle naturellement, ou avez-vous travaillé votre image ?

Lula : Ah non, je suis pas d’accord ! Je ne suis pas blonde, et elle n’est pas brune. [Mouais. L’une est châtain clair, et l’autre châtain foncé – NDA]

June, catégorique : On est surtout très différentes. Nous ne jouons pas un rôle, nous sommes nous mêmes. C’est vrai que Lula est féminine, sexy, alors que moi je n’ai jamais mis de robe…

Lula : Si, une fois !

June : Oui, mais tu m’avais forcée ! On est toujours en opposition, et dans June & Lula ça s’équilibre en fait.

Lula : On est toutes les deux à un extrême, on réagit différemment, du coup à nous deux on rétablit une sorte d’équilibre, ouais…

June : C’est comme ces balançoires pour enfants tu sais, où chacun se trouve assis à un opposé, et on se répond… En fait, June & Lula c’est comme un tape-cul ! (rires)

Lula : Oui voilà, un tape-cul, c’est exactement ça ! Ca va te faire un titre pour ton article : « June & Lula, le tape-cul ». (rires)

Déconnez pas, je suis capable de le faire…

June : Ou alors, on est comme un funambule sur un fil… On essaie toujours de trouver le compromis au milieu. On est tellement différentes, on n’a pas les mêmes envies ni les mêmes idées, du coup rien n’est simple, mais c’est passionnant.

Lula : Oui, c’est ça qui est intéressant dans le groupe. On s’enrichit l’une de l’autre, c’est vraiment bien de pouvoir partager comme ça tant de choses avec une personne si différente.

D’accord, d’accord. Votre album a bien marché sinon ?

June : Oui, il a bien marché, on est vraiment contentes. On est parties de rien, on avait fait très peu de concerts avant la sortie du disque, et là on a vraiment trouvé un public, c’est super.

Un deuxième album en prévision ?

June : Oui, faut juste qu’on le compose ! On manque de temps pour le faire, entre les concerts, mais a priori il y aura un nouvel album qui sortira fin 2012.

Juste encore une petite chose : je vous ai entendues parler de vos influences, surtout de la vieille musique ricaine, du blues des années 20, 30 ou 40… Je peux avoir des noms, histoire de me coucher moins idiote ?

June : On a beaucoup écouté les enregistrements d’Alan Lomax, ce mec qui était parti avec un enregistreur dans le Sud et dans l’Ouest des États-Unis, pour recueillir les musiques traditionnelles, populaires, des gens qui y vivaient. Il faisait cela pour le compte des universités, c’était de l’ethnomusicologie. Sinon, en terme de bluesmen, et même de blueswomen, on aime beaucoup Bessie Smith, Son House, Leadbelly… Après on est allées plus loin aussi hein, Chuck Berry, Ella Fitzgerald, Janis Joplin, les Kinks… Mais on est vraiment parties du blues.

Les demoiselles n’ont donc pas les influences de tout un chacun. Ca change des Lou Reed et autres Iggy Pop qu’on retrouve dans la bouche à tout le monde. Il faut dire que June a étudié en fac de musicologie, et que Lula donne des cours de chant. Ajoutez à ça la salle de musiques actuelles de Chelles, la distribution Sony, le producteur qui compose pour Cabrel et Renaud, le thé siroté avant le concert, le mix réalisé par ce bon Phil Délire… Nous sommes à dix mille lieues des schémas indie-rock, voire même des schémas rock tout court, et pourtant… Pourtant, ces filles sages qui baignent dans les institutions nous ont pondu une musique à la fois fraîche, extrêmement bien ficelée, surprenante et audacieuse. Audacieuse dans la délicatesse, mais finalement, n’est-ce pas cette délicatesse qui complique l’affaire, et parvient à redonner au mot « fuck » la puissance qu’il avait perdue depuis longtemps ?

On retrouve les deux « sirènes du Mississipi » sur la belle scène du Café de la Danse, lumière tamisée, lustres imposants, petites carafes d’eau en cristal et public sagement assis dans les gradins. Concert on ne peut plus intimiste, juste la guitare en bois de June et une contrebasse pour accompagner les deux voix. Le public écoute, dans un silence religieux, ces deux voix qui s’entrelacent et se répondent sans jamais faire une seule fausse note. Les filles ont bossé leur set, en vraies professionnelles ; elles ne sont ni intimidées ni hésitantes. Sûres de leur affaire, elles s’adressent souvent au public, parfois juste en chuchotant dans le micro, espiègles, pour expliquer de quoi parlent les chansons, déclenchant des petits rires dans l’assistance. Elles jouent l’intégralité de leur album, un ou deux nouveaux morceaux, une reprise de Canned Heat, Going up the Country, à l’occasion de laquelle Lula prendra la flûte traversière, et le si beau Sunday Morning du Velvet Underground – petite berceuse aux paroles trash qui leur va si bien. Elles terminent ce concert où l’on ne s’est pas ennuyé une seule seconde, en venant au bord de la scène chanter a capella (et sans micro) leur Berceuse salement incestueuse. Le public s’est levé pour se rapprocher d’elles, on est à moins de trente centimètres des deux filles qui nous regardent en souriant et en chantant « I open the door / My Mom’s alone / Naked in her bed / Waitin’ for a man / I am staring at her / What’s happening in my mind ? » Bon, bah sur ces belles paroles, il est temps d’aller au lit, hein.

June & Lula // Sixteen Times // Sony Music
http://www.myspace.com/juneetlula

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