Intercalée entre deux silences, la musique de ce Français échappe aux images d'Épinal. S'agit-il de poésie coincée entre les touches du piano, d'avant-gardisme crépusculaire, ou tout simplement d'une réponse muette à tout ceux qui désespèrent de voir naître un désordre nouveau ? En attendant que tous les braillards soient envoyé au Pakistan avec du scotch sur la bouche à mots, Fitoussi fait taire ce tout petit monde avec presque trois fois rien.

Tais toi, dit l’un.
Je parle si je veux, répond l’autre.
Chut, tais toi ! répète le premier.
Le silence ça m’angoisse, rajoute le second.
Tu pourrais pas écouter ton cœur battre, au lieu d’astiquer ta langue comme une caissière ? s’énerve le larron, un peu excédé.
Nan mais faut dire que tout cet espace vide, moi ça me fout les chocottes, rétorque l’homme pressé, et comment ça s’appelle déjà ton truc ? rajoute-t-il.
Jonathan Fitoussi. Maintenant : ta gueule.
– …

On peut passer sa vie à parler pour ne rien dire. On peut également brasser de l’air pour tromper l’ennui, décliner sa vie en tweets insipides et se géolocaliser dans toutes les positions ; à chaque fois que l’humain signifie sa présence à autrui c’est finalement un cri du cœur, un appel à la reconnaissance qui forcerait l’autre à vous suivre en toutes circonstances, vous le paumé nerveux à la recherche d’un messie capable de vous dicter dans un mauvais anglais les règles à suivre pour sembler cool en moins de trois minutes trente. Le temps des chansons, Fitoussi semble l’avoir oublié depuis fort longtemps, chacune de ses chansons se regarde puis se retourne comme une belle carte postale. Le temps d’un instant, on voit Terry Riley au loin sur la photo ; caché derrière un rocher, c’est William Basinski qui vous fait coucou sans ambages, à chaque fois le frisson semble différent. « Beau et con à la fois », comme disait Brel, simple et terriblement raffiné, d’une beauté telle que les mots manquent ; ce qui tombe bien puisque chez Fitoussi le message ne se résume pas à trois pauvres mots aussi mal fagotés que des vendeurs d’aspirateurs.

Combien de fois avons-nous entendu des chansons à noms d’oiseaux, des morceaux badigeonnés de cosmic et de space avec du stroboscope en veux-tu en voilà pour masquer l’absence complète de lévitation, voire d’inspiration ? Contrairement à la tendance qui stipule que des bras qui s’agitent c’est l’assurance d’un hit, le jeune Fitoussi dicte lui-même les règles d’un jeu où « la répétition est une forme de changement », pour paraphraser Eno. Le résultat de ce travail d’artisan, ce sont des notes en ricochet qui marchent sur l’eau, le tout ponctué de quelques chansons encore invisibles à l’œil nu, mais avec un talent certain. Repéré comme très souvent par Pan European pour un premier disque à venir – « Pluralis » – bientôt disponible dans toutes les bonnes navettes spatiales – et co-auteur d’un album remarquable – à défaut d’être remarqué – nommé Organic Prism, Fitoussi est un musicien discret, à l’ombre de grands claviers peu bavards. Scénographie parfaite.

« Why do you talk, why do you waste time saying the same old thing, it should be a crime, (…) why do you always talk, why do you make sound, why don’t you listen, why do you talk so much ? ». Une fois n’est pas coutume, c’est Lou Reed qui donne le mot de la fin. Et pendant que nos deux compères en sont encore à accorder leurs violons, Fitoussi compose sans un bruit une musique pour les lendemains qui chantent. Spatiale et libérée des contraintes, c’est ce qu’on appelle la voie décontractée.

Jonathan Fitoussi //  LP Pluralis // Pan European
http://jfitoussi.bandcamp.com/

8 commentaires

  1. « Le résultat de ce travail d’artisan, ce sont des notes en ricochet qui marchent sur l’eau, le tout ponctué de quelques chansons encore invisibles à l’œil nu, mais avec un talent certain »
    Adjugé : j’écoute là.
    Suspense.

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