Décembre 2010. Plus de 60 millions de fidèles se réveillent dans une France sans Johnny. L’idole des jeunes est morte. Vaincue par une maladie que la famille du chanteur avait plus ou moins réussi à cacher au grand public. L’artiste, que l’on savait en mauvais état, a effectué son ultime tour de chant. La ménagère va, dans les prochains jours, se délecter des hommages télévisés. Le Président, lui, s’active déjà pour organiser au plus vite la cérémonie. Deuil national et hommage au musicien (grappillant au passage quelques points de sympathie dans les sondages). Laeticia, elle, ne semble pas plus attristée que ça. Pas une larme lors de la conférence de presse. Pire : quelques sourires. La petite Jade sur les genoux, elle annonce face à la caméra la mort de “son Amour, l’amour des Français”. Sans plus de tristesse dans les yeux. Presque avec fierté.

Car Laeticia sait. Elle est dans le secret. Elle crève d’envie de le dire, cela la rendrait enfin intéressante aux yeux du public. Ce public qui la méprise, presque plus qu’Adeline à une époque. Elle aimerait pouvoir leur cracher à la figure la vérité : “Mon mari va bien, bande de buses. Il en avait juste ras le bol de voir vos tronches. Et je le comprends”. Mais non. Les choses ne sont pas aussi simples, et elle se doit d’aller jusqu’au bout du plan. Qui n’est finalement pas très compliqué. Même pour elle.

J’en ai marre de tout ça. J’en ai marre. Regarde ces disques, regarde ce tas de daubes. Rien de bon là-dedans. Je n’ai rien fait de potable depuis plus de trente ans”. Quelques jours plus tôt. Johnny tient à côté de lui une boîte contenant tous ses albums des années 80, 90 et 2000. Lorsque Laeticia tente d’y jeter un oeil, il se braque. Et va aussitôt reposer la boîte sur son bureau. Ces disques, Laeticia le sait, son mari ne les aime pas. Ou si peu. Et comment lui en vouloir ? Johnny, fan de rock, de blues et de pop, n’est depuis trente ans plus que Johnny, faux rockeur, vrai variéteux, mascotte nationale. L’envie de repartir à zéro se manifesta, à partir de cet instant, chaque jour un peu plus. Mais il a une famille, des gens qu’il ne peut pas laisser tomber. M a travaillé dur sur son nouvel album. Sa maison de disques a besoin d’argent. Mais lui a ce grand besoin de se retrouver. Il le sait, il n’en a plus pour très longtemps. 67 ans putain ! Son dos lui fait souffrir le martyr. Et si ce n’est pas ça, alors l’alcool et le tabac l’enterreront à coup sûr. Il lui faut partir. Avec Jade, Joy et Laeticia, mais laisser tout le reste derrière lui.


Idée folle : mettre sa mort en scène, et ne jamais revenir.

Pas très compliqué. Son ancien producteur, mais ami de toujours, peux lui filer un coup de main. Camus baigne depuis assez longtemps dans une multitude d’affaires louches pour savoir comment liquider un mec. “Pas arrivé là par hasard le bougre !” se dit-il. Alors mettre en scène une mort… Un ami fonctionnaire, un faux document. Une nouvelle vie.
Finalement, ce n’est pas là que se joue la partie la plus difficile. Il faut maintenant fuir ce pays de beaufs, cette carrière depuis trop longtemps pourrie. “Je suis le visage le plus connu de France. Je ne peux pas me ramener à l’aéroport et simplement espérer que ça passe”. Là encore, Camus possède ses entrées. Et son jet. Rien de plus simple dès lors de le faire embarquer pour un vol direct en direction des Etats-Unis.

Au moment de pointer du doigt sur la carte une destination, Johnny ne se pose pas beaucoup de questions. Memphis, Tennessee. Aller simple. Puis peut-être Phoenix, ou Tucson, Arizona, plus tard. Johnny ne veux plus être Johnny. Ni même Jean-Philippe. Il se voit en Otis Blake, ce musicien interprété par Jeff Bridges dans Crazy Heart. Un mec avec ses problèmes, mais aussi avec sa liberté. L’idée ? Enregistrer un nouveau disque de reprises. Que des classiques du rock’n’roll. Elvis, Otis, Jimi. Avec des musiciens locaux. Le sortir sur un obscur label (celui de Jack White ?). Mais avant, il lui faut se trouver un nouveau nom. Et il choisit Léo Clerc. Son deuxième prénom, et celui de sa mère. Avec au passage un brin d’exotisme qui ne pourra que lui être utile pour entamer cette nouvelle carrière. Mais Léo s’emballe. Il lui faut avant tout de l’argent.

Laeticia, bloquée en France, harcelée par les paparazzis, a hérité de tous les droits, de tous les royalties. Mais difficile pour elle de le rejoindre maintenant. Sa dernière lettre fait  état de “beaucoup de pression, mais fort heureusement, Matthieu est là pour me soutenir. Il a dormi à la maison hier soir. Jade l’aime beaucoup”. Ce Chedid est décidément un ami. Un ami “très proche” se dit Léo. “C’est une bonne chose, ça ne doit pas être simple pour elle, là-bas”.

Guitare sur le dos et fierté en bandoulière, Léo se fait embaucher dans un salon de tatouage, comme assistant. Son tatouage préféré, celui du loup, sur son bras gauche, suffit pour convaincre le patron de le mettre à l’essai. Il n’a même pas eu à lui montrer celui représentant un aigle et une plume d’indien. Il commence demain. Mais doit trouver un endroit où dormir ce soir. Pas le plus important. Léo veut avant tout jouer. Il a déjà en tête les morceaux qui composeront son premier concert incognito. Son nouveau départ. Il reprendra I Saw Her Standing There, Be Bop A Lula, Hey Joe. Et House Of The Rising Sun. On ne se refait pas. Peut être Allumer Le Feu aussi. Juste pour rire, face à trois pelés.
Ce bar, c’est le Vogue. Cela rappelle à Léo de vieux souvenirs. Vogue était son premier label, avant que tout cela ne se termine en procès après son départ pour Philips. 1961 est bien loin. Petit pub minable du centre, le Vogue accueille ce soir tout ce que la ville compte d’alcooliques endurcis. Des motards pour la plupart. “Je crois que j’ai trouvé mon nouvel Olympia”, se dit Léo. Le concert est bon. Peu écoutent, mais peu importe. C’est une nouvelle vie qui commence.

Une nouvelle vie sans Laeticia, qui préfère se consacrer à temps plein à son nouvel amant qu’elle M. Tellement qu’elle le crie en (couverture de) Public. Léo achète à l’occasion la presse torchon, par correspondance, pour se tenir au courant de ce que font les amis. Et ses enfants. Apparemment, David a rejoint la Ferme Célébrité. Laura, elle, navigue entre asile et projets avec Christophe Honoré et Arnaud Desplechin. Ce qui revient au même. Ses filles adoptives lui manquent un peu. Il décide d’adopter un chow chow. Qui meurt quelques mois plus tard, visiblement moins résistant que son maître aux petits déjeuners à base de whisky. Léo envisage quelques temps d’adopter un loup. On est en Amérique, tout est possible. Mais en fait non, pas ça. Finalement, il achète un flingue. Sans que cela ait réellement un rapport.


Il veut juste être un véritable Américain.

Finalement, ce disque de reprises tardant à arriver, Léo s’attelle à un autre projet lui tenant à coeur. La rédaction de ses mémoires. Celles de Johnny. Une gigantesque autobiographie qu’il appellerait Rock Coeur. Pour l’instant il n’a que le titre. Mais il est bien décidé à revenir sur les faits les plus marquants de sa vie, ceux que tous les fans connaissent par cœur, mais aussi beaucoup d’autres. Il veut rétablir certaines vérités. Non, il n’a jamais été ennemi avec Antoine, tout ça n’était qu’un plan de com’. Laura ? Une chouette fille. Son ex, Beigbeder ? “C’est moi qui lui refilait les meilleurs plans coke, la sienne valait que dalle”. David ? Un chouette gamin. Son ex, Estelle ? Une chaude. Et que dire de Pagny, Zazie, Obispo ? Bosser avec eux n’était clairement pas son idée. Lui désirait du Rock’n’Roll, pas cette mauvaise chanson française. Il voulait Bashung et recevait avant sa « mort » des appels du pied de Raphaël. Le bas de l’échelle. Oui, Johnny veut tout raconter, et même plus. Et envoyer le bouquin lorsqu’il sentira ses dernières heures arriver. Mais d’ici-là, il reste quelques années. Que Léo ne souhaite pas passer à croupir dans ce bled paumé. Il veut aller à New York. Mais trop dangereux, trop de touristes, trop de risques de se faire reconnaître. Même si, plusieurs mois après sa dernière injection de botox, il se dit qu’il y a peu de chances. Seattle ? Los Angeles? Non. Oh et puis merde ! Finalement, il est bien dans ce trou à rats. Car ça lui rappelle un peu la cité Malesherbes. Et ça lui rappelle Jean-Philippe. Et parce que c’est toujours plus rock’n’roll que la Suisse.

12 commentaires

  1. Oh yeah !
    (clap)

    Sur la même inspiration, « Les vies d’Andy », de Philippe Laffite…

    … et une pensée pour le concert de Johnny à LA en 1996, les magasins Carrefour étaient partenaires.

  2. C’est marrant,

    je me disais justement tout récemment que, mieux entouré, ce mec aurait pu faire la carrière de Bashung : il a la voix sublime et la présence (j’ai vérifié en live *), ne lui ont finalement manqué que les paroliers et, il est vrai, un minimum de discernement dans ses choix artistiques…

    Dans l’alternative que tu décris (excellemment), je vois un intérêt : la possibilité d’enregistrer quelques « American Recordings » comme l’autre Johnny, notre maître à tous. Il n’aura qu’à nous faire croire qu’ils sont posthumes !

    * « mon » concert de johnny en 2007 :
    http://www.concertandco.com/critique-concert.php?s=johnny&id=15803&p=4

  3. ouais en gros ne lui manquait qu’un cerveau,une érudition et du bon goût
    il ne lui manquait que d’être quelqu’un d’autre
    cela étant j’aimerai vraiment interviewer johhny pour parler rock’n roll et mythe américain, c’est un syndrome passionnant

  4. Enfin, l’intelligence, la connaissance et le bon goût n’ont jamais été des facteurs déterminants pour faire des putains de bons disques.

    Bien sûr, si on n’a aucun des trois, celà revient à vouloir gagner la coupe du monde avec une équipe de millionaires de la CFDT.

  5. Octobre 1966, Gare de l’Est à Paris.
    Quelques musiciens noirs, américains, il suffit d’entendre leurs échanges avec un putain d’accent, qui laissent pantois l’angliciste qui n’y pige rien.

    Ils se repassent par la fenêtre du compartiment tout leur matériel entassé sur des charriots à bagage.
    Direction Nancy.
    Concert le 14.
    Le lendemain, Villerupt.
    En première partie de Johnny Halliday.
    Pour 3000 balles, chaque prestation.

    Un trio :
    Noel Redding, Mitch Mitchell, Jimi Hendrix.
    C’est tout.

    Après ?
    Tu te barres pour essayer de savoir qui sont ces types.

    – « Et Johnny ? »
    – « Quel Johnny ? »
    – « Non, c’était Noel, Mitch et ce guitariste Jimi ! »
    – « Mais alors Holliday ? »
    – « Je l’connais pas celui-là. »
    – « Tu déconnes, là ? »
    – « Moi, je te parle de Hendrix. »

  6. Vraiment rare de lire un article original sur Johnny.
    Celui ci l’est, et est au passage très beau, et se lit comme une nouvelle.
    J’ai envie de connaître la suite…

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