1987. Après avoir monté The Smiths cinq ans plus tôt, un mancunien les démonte. Depuis, le guitariste Johnny Marr a participé à tant de groupes qu'on en a oublié la moitié. Avant d'entamer une carrière solo cachée par le sequoia Morrissey. Le revoilà avec le vitaminé "Call the comet".

On peut avoir été membre des Smiths, de The The, Electronic, The Healers, Modest Mouse ou des infâmes Cribs et continuer à se chercher. On peut avoir produit ou joué avec Bryan Ferry, Beck, Jane Birkin, Oasis, Billy Bragg ou les Pet Shop Boys et être dans le doute. A 54 ans, Johnny Marr a fait tout ça. On appelle ça une icône. Avec ce CV plus long qu’un extended mix de Kraftwerk, l’homme pourrait se la jouer suffisant, façon Noël Gallagher (l’homme qui lui piqua deux guitares aux débuts d’Oasis). Il n’en est rien. Serein et accueillant comme un hôtel 4 étoiles, il débarque avec « Call the comet », un troisième album solo qui succède à « The Messenger » (2013) et « Playland » (2014) dans lequel Marr explique avoir principalement songé à une société alternative situé dans un futur proche. Autant dire qu’on l’a considéré avec circonspection avant de lui délivrer le sticker « Ecouté et approuvé ».

Un peu d’histoire en mode digest pour les plus jeunes. Dans les eighties, The Smiths, c’était un peu l’incarnation physique du jeu télévisé la tête et les jambes de feu Pierre Bellemare dans les années soixante. Soit un quatuor pop mené par un attelage bicéphale de haut niveau qui ne valait que par sa complémentarité. Enfin, c’est ce qu’on croyait à l’époque. Dans le coin droit du ring, pantalon large, chemise à jabots, torse apparent, coupe de douille et bouquet de glaïeuls à la main : Morrissey, alias le Moz, parolier hors pair et chanteur grande gueule à la voix de velours. Un gars qui depuis quelques années a débité plus de conneries que Trump et Wauquiez réunis. En face, essayant de se planquer derrière l’arbitre dans le coin gauche avec ses lunettes noires, sa banane hors d’âge et son air taiseux d’un contrôleur SNCF en fin de carrière : Johnny Marr, guitariste aux doigts de fée et caution mystérieuse du groupe. Cette alliance parfaite du chaud et du froid n’aboutira pour une fois pas à quelque chose de tiède. Mais à une carrière fulgurante (formation en 82, 4 albums entre 84 et 87. On vous épargne les lives, compils et autres goodies) et pas mal de classiques marquants pour ados et jeunes adultes en quête de repères ou d’une carrière de fleuriste.

En 1987, le groupe se sépare suite à un tweet malheureux de Johnny Marr (une légende urbaine dont la rédaction de Gonzaï doute fortement) et chacun reprend sa route. Grâce à des producteurs comme Stephen Street ou Steve Lillywhite, voire à une pointure comme Mick Ronson, le guitariste de Bowie, le Moz continue pendant quelques années de surfer avec plus ou moins de grâce sur les cendres encore chaudes des Smiths. Pendant ce temps, Marr se cache dans d’autres groupes. Le leadership ? Très peu pour lui. Loin d’être l’imbécile qui ne change pas d’avis, il finit quand même par se lancer en solo en 2013. Paradoxe, l’homme n’a jamais été aussi discret ici que depuis qu’il a entamé une carrière solo. Mais c’est quoi ce bordel ?

Salut Johnny. Je vais être honnête. Je n’avais rien écouté de ta carrière solo jusqu’à ce nouvel album. Comme beaucoup, j’ai été un grand fan des Smiths et je me suis aussi intéressé à ce que tu as pu faire avec d’autres groupes ensuite. Mais j’ai l’impression que jusqu’ici, ta carrière solo en France est plutôt discrète.

Johnny Marr : Peut-être parce que je suis connu en tant que guitariste. La plupart du temps, les gens espèrent de moi des bons morceaux mais s’attendent surtout à ce que je sorte des bons gros riffs. Moins à ce que je chante. On parle rarement de moi comme d’un parolier. C’est assez rare finalement que quelqu’un qui est connu dans une profession se lance dans quelque chose d’autre, et encore plus rare que les gens le suivent. Mais je suis ok avec tout ça. Tu sais, je suis connu pour avoir été le guitariste des Smiths. Je ne vais pas le nier. Mais j’ai commencé la musique très tôt, vers 14 ou 15 ans. A cette époque, quand j’étais dans un groupe, j’étais celui qu’on poussait seul devant, au milieu de la scène. J’étais le songwriter du groupe alors que je n’avais jamais voulu l’être. Ce qui me faisait rêver, c’était d’être celui qui était derrière la guitare.

« Gamin, je baignais dans la new wave. Mes héros, c’était Johnny Thunders, Siouxsie Sioux, Patti Smith, ce genre de chanteurs. Je ne me serai jamais intéressé à quelqu’un chantant comme Morrissey par exemple »

Tu as fini par le devenir au sein des Smiths, cet homme mystérieux planqué derrière des lunettes de soleil.

Johnny Marr : Oui… Ceci dit, dès l’enfance, j’ai toujours su qu’un jour je ferai un album. Mon album. J’étudie la musique depuis toujours. Quand l’heure est venue d’écrire un album solo, j’avais déjà les idées de chansons. Je me suis vite rendu compte que j’avais pas envie qu’un autre que moi chante mes mots, parce que je savais comment je voulais qu’ils sonnent. C’est aussi lié à ma manière de chanter. Aujourd’hui, j’ai l’impression que tous les chanteurs de pop veulent chanter à la manière d’un chanteur d’opéra. C’est pas mon truc. Gamin, je baignais dans la new wave. Mes héros, c’était Johnny Thunders, Siouxsie Sioux, Patti Smith, ce genre de chanteurs. Je ne me serai jamais intéressé à quelqu’un chantant comme Morrissey par exemple. Je n’aurais jamais voulu chanter non plus comme Matt Johnson de The The.

En te lançant dans « The Messenger », ton premier LP solo, quelle direction souhaitais-tu prendre ?

Johnny Marr :  La seule chose qui comptait, c’était que je fasse mon truc. Peu importe si mes albums obtiennent ou non du succès, je voulais vraiment avoir mon style à moi. Que ça me ressemble enfin. Vers où je voulais aller ? Franchement, j’en avais aucune idée. Je me suis dit « ok, Johnny, peut-être que tu vas sortir un album et le défendre devant 400 personnes ensuite. Ou alors dans une galerie d’art. Ou au Barbican. Dans des endroits plutôt spécialisés dans l’art. Mais si ces quelques personnes aiment cet album, ce sera génial ». De toute façon c’est mon job.

Tu t’es donc retrouvé à la tête d’un groupe de façon très naturelle. Ecrire des paroles à nouveau, ça a été simple aussi ?

Johnny Marr : Je vais te dire quelque chose de très simple. Tu as 15 ans et tu te retrouves à jouer devant tes camarades de classe. Ca, c’est effrayant. Terriblement effrayant. C’est fou. Quand je le faisais à l’époque, tous mes amis gueulaient des « Fuck off » pendant mes morceaux. C’était atroce. Alors écrire des morceaux aujourd’hui, puis les jouer dans des salles où je ne vois presque pas les gens grâce ou à cause des éclairages, c’est nettement, nettement plus simple.

Que penses-tu de la musique actuelle, de son évolution depuis tes débuts par exemple ?

Johnny Marr : Je suis un peu « traditionnaliste ». Voire démodé. La musique, c’est quelque chose que j’ai toujours pris très, très au sérieux. En tant qu’homme, je suis vraiment ravi et chanceux d’avoir rencontré le succès pendant ma carrière, mais je ne me suis jamais compromis dans la facilité pour ça. Ma musique, mes paroles… Je crée tout ça très, très sérieusement. J’ai toujours pensé que musicien était une profession très honorable. Quelque chose de très respectable. Ecrire, faire des concerts, chanter, jouer des riffs de guitare, donner du plaisir à des gens. C’est extrêmement respectable.

« Vous savez quoi, les gars ? Peu importe que vous pensiez que je suis un connard, un mec cool ou que sais-je. Ce concert, on va le faire ! Et on va bien le faire ! »

La question peut sembler idiote, mais en quoi un chanteur est plus important qu’un guitariste au sein d’un groupe de rock ?

Johnny Marr : Plus jeune, je n’aurais pas su répondre à cette question. Maintenant j’ai envie de te parler de l’exemple de Chrissie Hynde. Quand je jouais avec les Pretenders en première partie de U2 il y a quelques années, j’étais à la guitare. Et elle au chant. On jouait dans des stades énormes, parfois devant plus de 100 000 personnes. T’as tout à fait le droit d’avoir une frousse bleue de jouer de la guitare devant autant de gens. Surtout qu’ils sont principalement venus écouter U2, pas la première partie. Même si c’est les Pretenders. Dans ces stades, j’étais là, derrière Chrissie. Et je me disais « Si ça merde, c’est elle qui va nous défendre. C’est le leader du groupe, celle qui nous défendra si quelque chose ne fonctionne pas pendant le concert. Elle a un rôle essentiel ». Pareil quand je jouais avec The The. Avant le concert, je marchais sur la scène, j’étais parfois nerveux, malade, etc. C’est au chanteur de te rassurer, c’est lui le pilier, le mec qui tient la baraque. Aujourd’hui, c’est moi qui ait cette responsabilité vis-à-vis de mon groupe. Et je prends ça très au sérieux. S’occuper du public aussi, c’est essentiel. Pour chanter devant lui, il faut avoir des couilles. « Vous savez quoi, les gars ? Peu importe que vous pensiez que je suis un connard, un mec cool ou que sais-je. Ce concert, on va le faire ! Et on va bien le faire ! ». C’est sûrement un peu démodé ce que je te dis, mais je ressens une vraie fierté professionnelle.

« Sweet, T-Rex, Motown, les charts… L’immense majorité des critiques rock de l’époque considérait que c’était de la musique pour enfants »

La musique a été une chose sérieuse, c’est entendu. Mais aujourd’hui, les sons, les beats, la production semblent avoir plus d’importance que le songwriting. Ca ne te rend pas un peu nostalgique parfois ?

Johnny Marr : Bien sûr, mais… Il ne faut pas non plus refaire l’histoire. Quand j’étais gamin, vers 9 ou 10 ans, j’étais complètement obsédé par la pop culture. Beaucoup de musique était considérée à l’époque comme très triviale. Des groupes comme Sweet, T-Rex, la musique des charts. Même la musique de chez Motown. L’immense majorité des critiques rock de l’époque considéraient que c’était de la musique pour enfants. De la pop bubblegum si on peut dire. Mais moi, j’aimais cette pop music. Et je continue d’aimer la pop music d’aujourd’hui. Hors de question d’être condescendant ou snob quand je parle des charts actuels. J’aime à penser que la pop reste une citadelle. Peu importe comment elle est fabriquée. Il y a toujours de bonnes choses qui sortent. L’exemple que j’utilise toujours date un peu, mais Hey ya ! d’Outkast était si fort. Ca pourrait être un morceau stupide, imbécile. Mais ça sonne si bien, c’est énorme. Ou Get Lucky de Daft Punk. Bien sûr, c’est pas un morceau intellectuel. Mais c’est intelligent. Et ça fait du bien. C’est exactement ce que la pop music est sensé être ou produire en toi. Tu te sens merveilleusement bien quand tu écoutes ce morceau pour la première fois. Et qu’est ce qui procure ça plus que la pop music ? Bien sûr, les paroles ne sont pas très recherchées, mais pour paraphraser le morceau, qui n’a pas envie de rester éveiller toute la nuit pour être heureux ? Je ne suis pas du tout snob sur la pop music, je ne la regarde pas de haut. Et je pense vraiment que plein de morceaux intelligents sortent encore chaque année. Même Childish Gambino, ou des choses de ce style…Tout ça pour moi, c’est de la très bonne pop music. Et j’aime ça.

Parlons quand même un peu de ton nouvel album, non ?

Johnny Marr : Mais oui bien sûr ! Sur cet album, j’ai délibérément…Enfin non, ce n’était pas du tout délibéré…Je ne savais pas du tout quelle direction ça allait prendre quand j’ai commencé à travailler dessus. Je dois dire que j’ai écrit mon autobiographie en 2016. Ca m’a pris 9 mois. 9 longs mois très intenses. Et ensuite, je suis parti faire la promo du livre. C’était quasiment une tournée. Quand tout ça s’est terminé, je n’en pouvais plus. Je n’en pouvais plus de parler de moi. Parler de moi, parler de moi, parler de moi. C’était devenu infernal. J’ai passé un an de ma vie à écrire et raconter le reste de mon existence. A ce moment là, faire de la guitare est redevenue essentiel. J’en avais un besoin viscéral. Pour changer d’air. Et me retrouver en même temps. Ca n’avait rien à voir avec un contrat de maison de disques ou ma carrière. Je refaisais de la musique pour les mêmes raisons que j’en faisais qu’en j’avais 14 ans. Pour m’échapper des voix dans ma tête. Et aussi des voix du monde extérieur parce qu’en Angleterre, la politique menée me rendait dingue.

« Pour ce nouvel album, je me suis même mis à passer mes nuits au studio. A me brosser les dents là, le matin, au milieu des instruments et des consoles ».

Ce besoin viscéral a-t-il eu une incidence sur tes compositions ?

Déjà, j’étais excité, pressé d’y aller. Le fait d’être aussi pressé fait que je n’avais aucun plan du genre « Mon dernier album était comme çi, alors faisons comme ça ». Rien de tout ça ici. Je me suis simplement laissé conduire par mes sentiments. Et je dois dire que je ressentais des choses assez sombres à cette période à cause du monde politique, du Brexit, etc. Je me suis dit que des gens ressentaient aussi ça, que les réseaux sociaux les tiraient souvent vers le bas,…Mais je ne voulais pas écrire sur tout ça. Je le ressentais, c’est tout. Mes premières tentatives de chansons allaient dans ce sens, très sombre. Et puis je me suis soudain souvenu que le rock provoquait des choses en toi que la pop music ne provoque pas. C’est sexy, c’est intelligent, tu peux y trouver de la poésie. Le rock, c’est un truc auquel tu n’échappes pas. C’est un peu plus étrange, psychédélique, cosmique que tout le reste. C’est plus lourd. Pas avant-gardiste bien sûr. J’ai jamais voulu faire parti de l’avant-garde, c’est pas maintenant que je vais commencer. Les gens veulent me voir jouer de bons riffs. Le côté sombre de la musique a fini par laisser un peu de place à des touches plus sexy. Du son fait pour la nuit. Mais une nuit gaie. C’est à ce moment là que nous sommes allés enregistrer dans mon studio qui se trouve au dernier étage d’une usine. C’était la première fois qu’on enregistrait là. Ce lieu a contribué à donner à ma musique une touche plus lourde, plus industrielle. Je me suis même mis à passer mes nuits au studio. A me brosser les dents là, le matin, au milieu des instruments et des consoles. Je vais être honnête, je pensais vraiment que ce genre de choses était derrière moi. Mais je devais le faire. J’étais dedans. Complètement dans la création de cet album. Au final, c’est plus un album de rock que de pop. Un album d’évasion comme seul le rock sait l’être.

Après 40 ans de carrière, la musique était-t-elle devenue un job ?

Johnny Marr : Un job non. Mais c’est mon travail. Ouvre un dictionnaire et tu verras que ce n’est pas la même chose. J’ai un ami peintre qui ne gagne pas beaucoup d’argent en peignant mais qui peint tous les jours. Il ne comprend pas comment un musicien peut juste faire quelques morceaux tous les deux ans. Et je fonctionne comme lui. C’est pour ça qu’entre deux de mes albums, je joue dans plein de projets. Hans Zimmer, les Pet Shop Boys, Nile Rodgers… En vieillissant, je me suis rendu compte que c’était cool de se transmettre des choses en tant que musicien. Comme le font les sculpteurs, les peintres, les réalisateurs de cinéma,…Plus jeune, je pensais vraiment que je n’avais pas le droit de faire ça. J’étais prétentieux. Comme une vraie petite frappe issue de la working class. Pourtant, j’étais frappé du syndrome de la classe ouvrière, je me suis souvent senti dans la peau d’un imposteur. Les Irlandais ont souvent ce truc là aussi. Tu n’es pas supposé être un artiste. Mais bon, ça fait maintenant près de 40 ans que je passe le plus clair de mon temps à penser à un morceau, un accord, un titre, un riff. Après tout ce temps, je crois que je suis légitime pour dire que la musique, c’est mon travail. Mais pas un job.

« Je me suis demandé si j’avais vraiment envie de faire ça.  Pourtant, ça ressemblait à un truc pour les war boys dans Mad Max ».

Parle moi un peu de Rise, le premier morceau de l’album. C’est assez spectaculaire, on dirait presque du U2 ou du Simple Minds. Tu t’es déjà intéressé à ces groupes ? Rise, c’est quasiment du…rock de stade.

Johnny Marr : J’ai aucun problème avec ça. Ce premier morceau, c’est du rock pour les stades. Même si je sens l’ironie dans ta question, je dois dire que j’ai toujours respecter ces groupes. Ils sont un peu plus vieux que moi et étaient déjà bien établis quand ça a commencé à marcher pour les Smiths. Quand la musique de Rise est arrivée sous mes doigts, je me suis dit « Merde, qu’est ce que je vais faire de ça ? Le seul moyen de finir ce morceau, c’est de le chanter de façon très grandiloquente, avec plein de foi ». Je me suis demandé si j’avais vraiment envie de faire ça. Mais je ne pouvais pas chanter autrement sur cette musique là. Pourtant, ça ressemblait à un truc pour les war boys dans Mad Max. Pas vraiment mon truc, quoi. Mais j’avais ces paroles…J’étais parti de Dawn of the dogs. C’est la fin d’un monde, et le début d’un autre. Il ne reste que deux personnes et elles vont pouvoir bâtir un nouveau monde. Un peu comme dans Mad Max, ou un film post apocalyptique si tu préfères. Je pense que cette idée ne me vient pas de nulle part. J’étais à New-York le lendemain ou les avions se sont écrasés dans les tours, en 2001. J’étais là, dans un taxi. Et cette phrase m’est venue « It’s the dawn of the dogs ». Des années plus tard, pendant que je promouvais mon autobiographie, je me suis retrouvé dans le désert près de Los Angeles, et j’ai fini d’écrire ces paroles. D’un côté, j’avais des paroles. De l’autre, une musique épique que je venais de composer. Etrangement, j’ai tenté de marié les deux et ça a bien fonctionné.

Le côté U2/Simple Minds de la chose ne t’a pas posé plus de problèmes que ça ?

Johnny Marr : Ces deux groupes doivent être respectés. A l’époque, ils se confrontaient aux concepts de transcendance, d’élévation. Des gros concepts. Un peu fumeux peut-être. Mais gros. C’est pas si simple d’être songwriter. Tu n’écris pas de la poésie. Tes mots, tu vas devoir les chanter. Avec le temps, on connaît tous les recettes ou techniques pour écrire un morceau. Par exemple, tu peux écrire une musique triste et coller par dessus des paroles gaies. Ou l’inverse. Tu trouves ça à plusieurs reprises chez les Smiths avec Morrissey. La musique est parfois très poppy, et ses paroles sont très sombres. Ce contraste fonctionnait. Voilà pour la recette numéro une. Mais d’autres fois, l’ambiance des paroles doit coller à celle de la musique. Ca ne peut pas coller sinon. Rien ne m’intéresse plus que ce puzzle entre paroles et musique. Comment faire en sorte que les deux marchent ensemble. C’est ça, être songwriter. Prenons le morceau Hi Hello par exemple. La mélodie était si jolie, si émouvante, que je me devais absolument d’écrire quelque chose sur ma vie personnelle. Généralement, je ne fais jamais cela. Je fais tout pour l’éviter. Je n’ai aucune envie de révéler des choses me concernant. Mais ce morceau était si romantique que j’ai vite compris que je me devais de chanter sur l’amour. J’ai chanté sur une personne qui compte pour moi : ma fille. En essayant de rendre ce morceau universel. Voilà un des bons côtés du métier de songwriter, tu peux parler à tous et rendre tes chansons universelles. Peu importe que ce soit un frère, un enfant, une femme, ce morceau peut parler à tout le monde.

Qu’as tu appris en jouant avec les Pet Shop Boys ?

Johnny Marr : Enormément de choses sur le matériel, sur la technique. Des choses qui pourraient paraître très ennuyeuses pour la plupart des gens mais qui évidemment m’ont passionnées. J’ai aussi appris tous les changements clés pour rendre un morceau le plus accrocheur possible. Ces mecs sont comme moi, ils n’arrêtent jamais de travailler. Ils n’arrêtent jamais. Jamais. S’ils ne font pas un album, ils écrivent un opéra, travaillent sur des pièces de théâtre, produisent un autre groupe, etc. Enfin j’ai aussi appris qu’on devrait bosser pendant le déjeuner et le diner. Car tu bosses bien mieux à ces moments-là. Et de façon plus sophistiquée.

Impossible de ne pas parler des Smiths avec toi même si on m’a demandé de ne pas le faire. Sur ce nouvel album, certaines parties de « Bug » rappellent étrangement celui de « Barbarism begins at home ». Cela te pose-t-il parfois un problème de revisiter ce passé dont on te parle forcément tout le temps ?

Johnny Marr : Si j’essayais de le faire sciemment, je n’y arriverai pas. Mais je ne le ferai jamais volontairement de toute façon. Si ça arrive sous mes doigts, c’est différent. Je suis ok avec ça. Ca n’a pas toujours été le cas, mais je suis en paix avec tout ça aujourd’hui. J’ai le droit de l’être. Mais pendant 20 ans, entre 30 et 50 ans, si jamais je jouais quelque chose qui sonnait comme les Smiths ou comme Johnny Marr dans les années 80, je l’effaçai immédiatement. Quand j’étais dans Electronic ou avec les Pet Shop Boys, les gars me disaient parfois « C’est fantastique ce que tu joues là, gardons le ». Et j’effaçai. Ils me disaient que j’étais fou, mais ça sonnait trop comme…le moi que les gens voulaient entendre. Hors de question. Puis il y a 5 ans, Bryan Ferry m’a dit que j’avais le droit d’être en paix avec mon passé. Ca a été un déclic. Mais je n’essaierai jamais de faire un morceau « à la Johnny Marr », car le résultat serait forcément très gauche et pas honnête. Ca ne marcherait pas.

Où situes-tu les Smiths dans l’histoire de la pop ?

Johnny Marr : Je vais répondre à ta question mais je déteste les musiciens qui évaluent leur musique de la sorte. C’est vraiment de l’egotrip pur et ça n’a pas grand intérêt. Voilà qui est dit. Je suis fier de nos disques, de nos chansons. Après tout ce temps, la plupart sonnent encore très bien. Les concepts dans certains morceaux restent vraiment intéressants. Les musiciens faisaient du bon boulot sur ces albums des Smiths. Pour ma part, je sais que quand des gens entendent « How soon is now ? » par exemple, en 5 secondes ils savent que c’est moi. Si c’était la seule chose que j’avais fait dans ma vie, ce serait déjà très cool. Je suis vraiment heureux et ravi d’avoir au moins réussi ça. Je crois que les Smiths représentent une philosophie. C’est le groupe des outsiders, des marginaux, des gens au tempérament poétique…D’autres s’y identifient également à cause de leur sexualité ou par refus du machisme. Je pense que des groupes anglais comme les Smiths, Cure ou Depeche Mode ont contribué à libérer les mentalités de pas mal de jeunes garçons, particulièrement aux Etats-Unis. Pas nécessairement des gays. Mais des gens qui pensaient différemment. Les Smiths comptent aussi pour des gens qui se moquaient des genres. Ou des races. On était très oecuménique et je suis très fier de ça.

« Je vais être très clair. Les Smiths ne se reformeront jamais. Je n’ai aucune envie d’être avec les Smiths. Tout le monde veut que je revienne dans les Smiths. Mais non ! Ca n’arrivera pas ! »

Que penses-tu des récentes déclarations politiques de Morrissey ?

Johnny Marr : Qu’elles sont complètement différentes de ce que je viens de dire, aha ! L’exact opposé. Je ne sais pas ce qu’il a dit exactement, mais tu vois…Je n’ai aucune idée de ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui n’est pas moi. Sérieusement. Je peux vaguement deviner, mais bon…Morrissey et moi étions très différents. Tout le monde sait ça, aujourd’hui. Nous étions totalement différents.

Peux-tu me dire si les Smiths se reformeront avant ma mort ?

Johnny Marr : Je vais devoir te tuer de suite, je crois.

Je te pose la question car on assiste depuis deux ans au retour de pas mal de vieux groupes comme Jesus and Mary Chain, Ride, Slowdive,…

Johnny Marr : Je vais être très clair. Les Smiths ne se reformeront jamais. Je n’ai aucune envie d’être avec les Smiths. Tout le monde veut que je revienne dans les Smiths. Mais non ! Ca n’arrivera pas ! Les groupes dont tu me parles sont très différents des Smiths. Souvent, ils étaient amis avant de monter un groupe. Mais les Smiths…On ne se connaissait pas quand on a monté le groupe. C’était très inhabituel à l’époque, presque unique. J’ai recruté chaque membre du groupe. Et ça a très bien fonctionné. J’étais un musicien avant les Smiths. Et après, j’ai simplement continué à l’être.

Johnny Marr // Call the comet // Sortie le 12 juin 2018
http://johnnymarr.com/

3 commentaires

  1. chers lecteurs auditeurs & défenseurs, merçi de m’avoir fait parvenir l’album vinyl de B. ESTARDY, j’en suis tres flattée, mais rassurez moi et mon combat la photo dit du chien-pochette interieure- est j’ose vous le demander pour confirmation un trucage, car vous savez mon amour pour toutes les ÊTRES. en attente de votre reponse veuillez transettre mon chaleureux souvenir au Baron.

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