Parce que sur Gonzaï seul le détail compte, on évoque régulièrement tous ces musiciens qui fabriquent une musique décalée, moderniste voire futuriste. Dernier en date, Francesco Tristano Schlimé, présenté comme (sic) un savant (un peu fou) de la dernière race de crossover imaginable … La première et la dernière musique inventées par l’homme, le piano et le synthé, l’humain et l’ordi. Rassembleur des vieux classiques et des jeunes ravers … Bref, que du bon … On croirait entrevoir le messie, le nouveau prophète de la musique … Lui seul saurait donner une autre dimension au concept de musique populaire, la rendant parfois moins accessible d’emblée par son approche classique mais la voulant toujours tournée vers l’avenir, il pense fabriquer la musique du futur.  Alléluia !

Alors le poulpe se questionne. Faisant abstraction du fait qu’on peut aimer ou pas,  de l’utilisation du terme très ambigu de « crossover », des clichés sous-entendus faisant passer le classique pour un monde de vieux et l’électro réservé aux plus jeunes… Ne faut-il pas, si on veut être complet et sans rentrer dans un affrontement aussi inutile que stérile, évoquer en parallèle une certaine génération de compositeurs en musique classique moderne ? Cette génération qui n’hésite plus à intégrer dans ses compositions des éléments de musique rock, folk et improvisée ? Et je repense à ce compositeur suédois, incarnation parfaite de cette jeune lignée. Entre nous, un compositeur de 40 ans est jeune, oui il faut le savoir ! J’ai recontacté Jesper Nordin récemment, histoire de lui poser quelques questions autour de ses activités et avec pour seule et unique ambition d’informer et plus si affinités.
Cet entretien avec Jesper aura donc pour objectif de présenter sa musique à un lectorat branché rock et pop. Gonzaï aime aussi partir sur les chemins de la musique expérimentale ? Soit. De son côté, Nordin est un compositeur passé par différentes grandes écoles et institutions comme l’IRCAM en France, reconnu également pour son album solo Residues en 2007 puis avec le CD Transitory Frames réalisé en 2009 au sein du trio Trespassing.  Entre musique classique moderne et folk music, de rock et d’improvisation, Nordin s’avère être un autre espoir de l’entre-deux routes. A vous de juger.

Pourquoi avoir choisi la composition en musique classique plutôt que de continuer dans le rock ?

J’ai commencé à jouer dans un groupe de punk rock quand j’avais seize ans, mais je n’ai pas assez pratiqué et ne suis jamais devenu un très bon musicien. Je préférais écrire des chansons et me suis vite rendu compte que j’étais plus compositeur que musicien. Mes compositions sont devenues au fur et à mesure plus longues et plus complexes, avec l’utilisation d’autres instruments comme des violons et des saxophones. Alors j’ai ressenti le besoin d’étudier et d’apprendre un peu plus la musique. A vingt-deux ans, j’ai commencé à apprendre à lire et écrire la musique ainsi que les bases de la théorie. J’ai essayé d’écrire un morceau pour orchestre avec mes compétences nouvelles mais limitées. J’étais alors en pleine élaboration de deux chansons rock mais je n’ai jamais pu les terminer et je n’en ai jamais écrit d’autres depuis. J’ai orienté ma créativité vers la musique notée et je ne l’ai jamais regretté. J’écoute toujours beaucoup de rock, mais ce n’est pas ce que je fais. Je me sens beaucoup plus chez moi dans le monde de la musique contemporaine, avec sa gamme plus large d’expressions (du minimalisme simple via la musique néo-romantique et néoclassique, au noyau dur d’avant-garde), son approche analytique et son absence de mercantilisme.

Comment intègres-tu des éléments de musique folk ou rock dans tes compositions ?

Pour moi il y a plusieurs façons d’aborder cette question qui est fonction du style et du genre. Tout d’abord il y a les connotations basiques liées aux sources réelles du son. Si vous écrivez un morceau complexe dans le style de Boulez mais que vous le faites dans le cadre d’un arrangement pour guitare électrique, basse électrique,  synthétiseur et batterie, peu importe les pitches ou les rythmes que vous avez écrits, les gens l’entendront de toute façon comme du rock. Personnellement, j’ai  trouvé difficile d’utiliser les instruments de la scène rock (tout comme d’autres instruments issus des musiques du monde) dans ma musique à cause de ce côté bloquant des connotations. D’autre part j’estime que j’inclus le rock d’une façon ou d’une autre dans ma musique par l’attitude que j’ai, de façon spontanée, parce que c’est finalement un des styles que j’écoute le plus en tant que mélomane. Je pense que vous ne pouvez pas complètement négliger l’influence d’une musique que vous aimez, que vous l’utilisiez consciemment ou non.
Quant à la musique folklorique, c’est un peu différent pour moi. Je viens d’une famille de musiciens populaires. Il existe un air traditionnel écrit par mon arrière-arrière-arrière-grand-père à la fin des années 1700, que j’ai beaucoup entendu même si je ne l’ai pas tellement joué. Cela s’ajoute au fait que la musique folklorique est plus facile à utiliser comme matériau de base, ce qui m’a amené à l’utiliser régulièrement dans mes pièces. Je l’ai utilisée de façons très différentes, enregistrements du début vingtième siècle, simples citations de mélodies, mais surtout par l’utilisation des intervalles avec tous leurs microtons, des structures rythmiques avec leurs directions étranges et du faux-bourdon. Basée sur cela, l’harmonie a un impact émotionnel puissant. J’utilise aussi beaucoup l’ordinateur dans mes compositions, même si j’écris pour des ensembles acoustiques. Cela ressemble à ce qu’on fait dans le rock, quand j’en écrivais. J’enregistre de petits extraits, j’essaie de petits modèles pour les utiliser ensuite comme composantes dans mes morceaux. J’utilise beaucoup l’oreille comme à l’époque, cela vient probablement du fait que je suis venu assez tard à la musique classique et que j’ai un rapport difficile à la partition. J’aime travailler sur la partition, voir en détail comment ça fonctionne, mais les choix musicaux de base je ne peux pas les faire sur du papier, je travaille à l’oreille.

Parle-moi de la façon dont tu travailles avec tes amis du Trio Trespassing. Votre manière de ressentir la musique et de la restituer, de dialoguer ensemble…

Comme je n’ai jamais joué d’instrument classique et ne suis pas allé assez loin en tant que rocker, cela a été une grande expérience pour moi de trouver un instrument qui me permette de prendre part moi-même à l’interprétation en live. Mon instrument, c’est l’ordinateur. J’ai étudié l’électronique live à l’IRCAM à Paris et à l’Université de Stanford en Californie. Avec ces outils, je peux maintenant faire partie de l’exécution musicale tant improvisée que composée. Trio Trespassing a très bien fonctionné, nous avons sorti un album en 2009 et avons beaucoup tourné. Nous mélangeons “improvisations dirigées” ou “compositions en temps réel” comme nous les appelons, avec des pièces composées par nous-mêmes ou par d’autres compositeurs. Nous trouvons la façon de faire interagir les choses de manière à ce que les morceaux composés et les improvisations s’entremêlent ou s’emboîtent sans casser l’homogénéité de l’ensemble.

Te sens tu un marginal dans le milieu de la musique classique ?

Oh, non – tout au contraire ! J’estime que c’est plutôt le monde du rock qui est conformiste et soumis à des règles très strictes, de la façon de se comporter à comment la musique doit sonner et les artistes paraître. Bien sûr, tous les genres ont leurs frénésies et leurs limitations, mais je crois que le secteur dans lequel vous pouvez vous exprimer est beaucoup plus grand dans le monde de la musique contemporaine que dans le rock. Il est facile de vérifier – vous pouvez inclure une chanson rock comme elle est dans un morceau de musique contemporaine sans que personne ne le mette en doute (beaucoup de gens pourraient ne pas l’aimer, mais ce serait accepté), mais en aucune façon vous ne pouvez utiliser une pièce de musique contemporaine d’avant-garde dans le rock sans que ce ne soit considéré comme autre chose qu’un caprice. Les gens qui ont essayé d’aller dans cette direction dans les seventies, comme King Crimson ou Gentle Giant ont été ridiculisés par la presse rock pendant des dizaines d’années.

Quel est ton univers musical, les musiques que tu écoutes quand tu ne composes pas ?

J’écoute surtout du rock (au sens large) mais j’aime aussi le jazz, la musique de beaucoup de cultures différentes (le raga indien, la musique japonaise, le Gamelan indonésien etc.). J’aime aussi la musique classique dans son plus large éventail, de la musique du haut moyen âge aux périodes classiques, jusqu’à la musique contemporaine. Je suppose que je pourrais dire que je suis intéressé par la musique comme telle et je pense qu’il y a des choses intéressantes dans presque chaque genre. Pour en revenir au pop rock, j’aime beaucoup des artistes comme  David Bowie, Radiohead, Pink Floyd, Porcupine Tree et d’autres qui utilisent une vaste gamme de styles et d’expressions, mais aussi des artistes plus pop comme Prince, Tori Amos ou Robbie Williams. Des groupes plus lourds,  Meshuggah, Nine Inch Nails ou Rage Against The Machine. Une autre sorte de musique que j’aime beaucoup est la musique répétitive (dans des directions très différentes) de groupes comme Godspeed You! Black Emperor, Archive ou The Dandy Warhols.

Quelles sont les formations, ou groupes, qui ont pour toi un intérêt dans le milieu de la musique expérimentale, classique et pop rock  ?

Voir ci-dessus pour la musique rock, certains d’entre eux sont expérimentaux, certains non.  Je dois dire que si j’aime la musique qui mélange les genres, tout comme moi je le fais d’ailleurs, j’ai toujours du mal avec ce qui est étiqueté “crossover”. Ce mot a été utilisé pour représenter la musique qui passe d’une chose à une autre sans se remettre en question, ou bien, fermement ancrée dans sa propre tradition, s’approprie un ou deux aspects d’un style différent. Je pense que ce qu’il y a de vraiment intéressant est de mélanger les apports des différents styles pour créer un nouveau type d’expression. Si on en revient au rock associé à la musique contemporaine, un des plus grands noms était de loin celui du compositeur Fausto Rominelli, mort beaucoup trop jeune. Ses pièces les plus fantastiques intègrent de manière homogène des éléments de rock progressif et IRCAM sans que cela ne sonne hors de propos. Mais c’est très difficile d’arriver à ce niveau, donc beaucoup de compositeurs prennent juste une guitare électrique, l’ajoutent à un morceau de musique contemporaine et en font un beau “crossover”. De l’autre côté, vous avez tous les groupes rock qui intègrent quelques cordes et pensent qu’ils font de la musique classique …

Connais-tu les travaux de vulgarisation de Francesco Tristano Schlimé, qui a pas mal de succès en France actuellement ? Qu’en penses-tu ?

Je n’avais pas entendu sa musique auparavant mais je trouve intéressant qu’il soit solidement enraciné dans plusieurs traditions en même temps. Je pense que c’est quelque chose que nous verrons de plus en plus et ce sera une très bonne base pour fabriquer la vraie musique nouvelle, indépendamment du genre. Tristano est un musicien fantastique et avec un peu d’espoir nous aurons plus de musiciens open minded comme lui pour trouver de nouvelles façons d’interagir entre des styles et des genres.

Si tu devais intégrer un groupe pop rock, ce serait lequel ?

Oh, c’est difficile. Je pense que je ne suis pas assez en crise pour revenir dans un groupe rock donc je suppose que je préférerais produire ou remixer quelque chose. Peut-être retaper quelques classiques de Bowie !

Ton avenir en musique c’est quoi ?

Je commence tout juste à travailler sur un concerto pour basson avec l’Orchestre Symphonique de la Radio suédoise, qui fêtera son 75ème anniversaires en septembre 2011. Ce concerto sera joué par le bassoniste solo de l’orchestre Fredrik Ekdahl, et dirigé par Daniel Harding. Après cela j’ai plusieurs commandes de la France, un concerto pour percussions pour Jean Geoffroy et l’Ensemble Orchestral Contemporain. Aussi un grand morceau pour quand Marseille sera la capitale culturelle de l’UE en 2013. Ce sera un travail à grande échelle pour plusieurs ensembles (L’Itinéraire, MusicaTreize et Proxima Centauri) aussi bien que le choeur et l’orchestre. Point de vue disque, le label suédois Phono Suecia commence juste à produire un CD portrait avec des pièces toutes commandées par la France. Elles seront enregistrées par l’ensemble suédois Gageego! Et dirigées par le chef d’orchestre français Pierre-André Valade. Le soliste sera le fantastique violoncelliste français Benjamin Carat pour qui j’ai composé plusieurs pièces. Le CD sortira début 2012.

Entretien terminé, une question oubliée résonne dans le bulbe du poulpe. Schlimé irait-t-il plus vite que la musique ?

Francesco Tristano jouit d’une situation confortable lui permettant d’explorer des univers personnels, comme tant d’autres compositeurs, mais avec l’aura du musicien à succès. Mais tout ce qui brille n’est pas de l’or. A-t-il créé un nouveau type d’expression permettant d’entrevoir la musique du futur ou est-il encore à ranger dans la catégorie des crossover qui finiront dans les poubelles de l’histoire ? De l’autre côté du miroir, d’autres compositeurs font aussi avancer les choses et la musique avance avec eux inaltérablement… vers le futur.

http://www.jespernordin.com
http://www.myspace.com/jespernordin

  •  
  •  
  •  
  •  

7 commentaires

  1. Ce mec est très fort et son discours séduisant. Par contre, lorsqu’il qualifie le rock de conformiste, il ne prend qu’une gamme d’adjectif du paradigme rock lié à la forme. Si il évoquait l’aspect sensible, il comprendrait que sa musique est d’une froideur à déterrer un mort (suédois) et que le conformisme du rock est principalement lié à la chaleur qu’il dégage; chaleur qui excite, fait consommer et peut même aider à faire des bébés (je dis pas que c’est bien ou mal). Je m’avancerai moins sur ce terrain concernant sa musique dont la teneur analytique ne peut être comprise que par des “Etats” qui en font la “commande”. Mais il est quand même brillant.

  2. Tous les compositeurs classiques travaillent sur commande, de l’état ou d’un mécène. La musique en exemple n’est qu’une toute petite partie de ce que fait le bonhomme. Tu dis que c’est froid, c’est que tu le ressens comme ça …

  3. Tu as raison, cela reste subjectif mais j’ai écouté quelques une de ses pièces sur son site Internet et sur You Tube avant de donner mon avis. Et je reste sur ma position quoiqu’il arrive même si sa vision de la liberté en musique contemporaine vs rock reste intéressante.

  4. Mais toi aussi tu as raison quelquepart, c’est le problème de l’accessibilité à certaines musiques. Tant qu’on a pas écouté pas mal d’oeuvres de compositeurs différents et d’horizons différents, c’est pas simple d’accrocher. Fau former l’oreille. En fait les gens vont trouver ça d’emblée, froid, pas harmonieux, limite musique de film d’horreur etc. La musique contemporaine s’apprécie plus dans la structure sonore, son architecture que dans la mélodie et le rythme.

    Mais peut-être as-tu des exemples de d’oeuvres ou de compositeurs contemporains que tu apprécies ?

  5. J’écoute peu ce genre de musique mais je suis quand même assez fan de gens comme Noah Creshevsky spécialisé dans l’electronic processing et qui a publié des trucs chez Tzadik ou encore des compositeurs asiatiques comme Chen-Yin Chen découvert récemment ou Alain Kremski mais ce domaine est vaste et il y a beaucoup de choses intéressantes que je ne connais pas. Sinon très basiquement Didier Lockwood mais rentre-t-il dans cette catégorie…je traîne pas trop à l’IRCAM ou à la Cité de la Musique à vrai dire…

  6. Oh la la oui comme tu dis … le domaine est vaste. J’ai écouté quelques trucs des compositeurs que tu as cité. Pas assez pour vraiment décourvir les bonhommes. Creshevsky est intéressant, après avoir étudié avec Boulanger et Berio, on ne peut qu’avoir de bonnes bases !!!! Malgré tout on s’écarte du contemporain contemporain, oui je sais. Beaucoup de compositeur font du minimalisme ou du neo truc, ça permet de rendre plus accessible leur musique face à des théories comme la musique spectracle où là … faut vraiment s’accrocher. Lockwood ? Je ne savais pas qu’il faisait partie des compos contemporains, pour moi c’est un violoniste qui expérimente un peu, plus jazz que classique. Faudrait qu’on se voit deux heures pour parler de tout ça, par commentaires interposés on reste trop vague mais c’est cool quand même !!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.