Dans « Apocalypse, Girl », Jenny Hval cherche à expliquer ce qu’est un « soft dick rock », mais aussi comment « prendre soin de soi » et qu'elle a appris en Amérique (ce qui est plutôt une conception abstraite et métaphysique). Une aventure excitante et bien hermétique.

Dans les 80s, le rock devait avoir des couilles. On les devinait dans les pantalons moulants, présupposées ou imaginaires. Trente ans après, certaines d’entre elles se sont durcies et ressemblent désormais à des boules de billard que les fans tripotent avec mélancolie. Les filles se sont vues obligées d’inventer des paraboles dans des genres moins viriles. Pourtant, le grunge a baissé les standards de dureté. Bien que PJ Harvey ait semblé être la belle anomalie hystérique, quoique attrayante, ce sont les confessions trop ordinaires de Liz Phair qui ont rencontré un écho parmi les filles lasses, mais toujours sentimentales : elle veut bien faire une pipe, mais elle veut aussi un copain et « that stupid old shit, letters and sodas ». Là, il n’y a rien d’héroïque, la fille ne porte pas un drapeau de la lutte féministe. D’ailleurs moi aussi, j’attends parfois de ma copine des billets doux et du soda. C’est qu’il n’y a pas beaucoup de chansons qui traduiraient cette combinaison même de la brusquerie et de la sentimentalité. C’est ça, le « soft dick rock ». Un regard sur la bite qui « ose rester molle » que jette Jenny Hval avec une infinie tendresse et sans désir manifeste.

La délicatesse d’un regard sur autrui – et la dureté d’un regard sur soi. Le cri le plus déchirant (bien que musicalement assez modéré) dans « Exile in Guyville » de Liz Phair, c’est Canary. Ce sont des rôles tacitement imposées et les espérances liées qui font des dégâts. Dans le clip de The Battle is Over les femmes se livrent aux occupations ménagères et se détraquent progressivement sous la lumière vive et aveuglante d’un phare. « Se faire payer ? Se faire baiser ? Se marier ? Tomber enceinte ? », s’interroge la Jenny. « C’est quoi, prendre soin de soi ? Se battre pour la visibilité dans son marché ? Réaliser son potentiel ? » On connaît ses ennemis : le sexisme, le capitalisme, bref, tous les mots en -isme (sauf peut-être, le féminisme). Le corps a une valeur politique et la place dans une chaîne de consommation, mais effectivement, c’est quoi, prendre soin de soi ? Faut qu’on aille plus loin. Dans la bibliothèque de Paris VIII, j’emprunte L’histoire de la sexualité III: Le souci de soi de Foucault. Les soulignements de crayon sont trop nombreux pour le parcourir vite, ils révèlent qu’un lecteur précédent était soit trop studieux, soit trop soucieux et désorienté. En tout cas, là, Foucault parle d’un nécessité de réorienter son regard de l’extérieur vers soi-même. Le soulignement le plus appuyé pointe une phrase : « Celui qui est parvenu à avoir accès à lui-même est, pour soi, un objet de plaisir. Cette sorte de plaisir peut être opposée à ce qui est désigné par le terme de voluptas : un plaisir dont l’origine est à placer hors de nous et dans des objets dont la présence ne nous est pas assurée ».

Bon, un disque, ce n’est pas un tract de philo.

Pourtant, il a suffi pour le dernier album de The Knife de mentionner les points du consensus moral d’une tablée des intellectuels (et de ne faire que ça) pour être applaudi pour sa critique audacieuse de la politique de la société capitaliste et du monde contemporain entier. Lorsque la voix frêle de Jenny Hval chante « Statistics and newspapers tell me I am unhappy and dying, that I need man and child to fulfill me », ça passe déjà pour une critique étoffée des médias et de la marchandisation des corps. Quelle est la différence donc entre le concert de Jenny Hval et la prise de parole de Foucault, tous deux préoccupés d’un corps ? Y-a-t-il de la place pour le « je » lyrique dans une chanson ? Foucault aussi est d’ailleurs autant préoccupé qu’elle par « shaving in all the right places ». Jenny Hval, elle, peut se permettre de se passer de tout lien logique quand elle chuchote « Four flaking, flaccid fingers. No future. Oh, the fruit flies. » ? La voix distante, typique du téléphone rose, qui s’arrête sur les mots « clit » et « cock » pour les mettre en gras, la voix de celle qui berce les bananes sur ses cuisses, mais aussi la voix qui, à demi évanouie, poursuit quelques mélodies égarées en chantant indistinctement.

Éthérée est un adjectif bien rebattu quand il s’agit de telles voix, d’autant plus qu’elles sont accompagnées par des esquisses bruitistes vagues. La voix serpentine de Jenny Hval et les mélodies qu’elle enroule trahissent la même inquiétude fantasque que Julia Holter dans Loud City Song, bien que cette fois son incertitude corporelle ne lui permette de prendre corps que dans les cadences eschatologiques (« so much death » à la fin de Heaven me rappelle un autre chant peu rassurant).

Dans une des épisodes de Beavis & Butthead, ces deux jeunes gens se sont inscrits au club féministe, attirés par l’aisance avec laquelle les féministes font de leurs corps un instrument de l’énonciation politique à la portée de tous. Moi, je ne sais pas trop la limite au delà de laquelle il vaut mieux déjà garder ses pensées pour soi. Il me semble que j’apprécie le son de la voix de Jenny Hval telle quelle et n’en attend pas de grandes promesses ni une grande mise au point sur la condition féminine. Mais on est au moins sûr d’un truc : il s’agit de l’histoire d’une fille qui berce des bananes sur ses cuisses.

Jenny Hval // Apocalypse, girl // Sacred Bones
En concert à l’Espace B le 19 juin.

2 commentaires

  1. « Moi, je ne sais pas trop la limite au delà de laquelle il vaut mieux déjà garder ses pensées pour soi. » Voilà une phrase qui me parle aussi. Très belle chronique, je pars de ce pas écouter l’album

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