Imaginez une locomotive à vapeur lancée à pleine allure, dont on aurait remplacé le charbon par des amphétamines et vous aurez idée de la musique créée par Jeff Mills. Il y a toujours un début mais jamais de milieu, ni de fin, et ses mix écrasent tout sur leur passage alors même que le créateur a maintenant dépassé la cinquantaine. Je ne sais si c’est vraiment le cas et peu importe, la fascination qu’exerce Jeff Mills sur ma personne est intacte parce que je le tiens toujours pour le plus grand DJ du monde. Et que faire face au plus grand DJ du monde, si ce n'est tenter de lui poser des questions ? C'est ce que j'ai tenté de faire en septembre dernier à l'occasion de son passage à Paris. Mills et une questions pour une interview qui a failli capoter.. rembobinons l'histoire

Commençons par le début. Mills est à la techno ce que Miles Davis est à la trompette ou Jimi Hendrix à la guitare électrique : un musicien qui s’est approprié son instrument pour en révolutionner l’utilisation. La musique de Mills, c’est un ruban de Möbius qui se dirige tout droit vers l’infini, sans pause ni tracé défini. Jeff Mills a notamment rompu avec la tradition consistant à mixer avec deux platines, et utilise trois sources. Le spectacle de ce créateur mixant est stupéfiant, je pèse mes mots. Un homme noir, fin et élégant combine vélocité, précision et groove, et créé ainsi une techno dure et bouillonnante, qui peut être parfois franchement hostile : aucune de mes amies n’aime sa musique. La raison ? Le nombre de BPM et la violence qui se dégage de l’ensemble. Jeff Mills incarne l’élégance absolue tout en paraissant complètement coupé du monde.

Ses albums paraissent à intervalles réguliers depuis plus de vingt ans, et il facile de se perdre dans sa discographie. On conseillera deux albums au néophyte. D’une part la compilation « Purpose Maker » qui contient notamment les hits The Bells et The Dancer, et d’autre part l’inaltérable « Mix-Up Vol. 2 – Live At Liquid Room Tokyo » qui, comme son nom l’indique, est un live enregistré au Japon. Le son est brut, et on croirait qu’un magnétophone de qualité moyenne a été posé dans un coin de la salle, captant ainsi tous les bruits parasites, la clameur des danseurs, et le son brut de Mills. Composé de trois séquences ou segments, c’est le meilleur enregistrement live du monde avec « Live at Leeds » des Who, et l’un des disques que j’ai le plus écoutés de toute ma vie. L’écouter au casque dans la rue en marchant vous fera accélérer le pas et relever les épaules. Et gare au mec qui viendra vous taxer un clope, il se prendra directement une praline.

Cet album provoque en moi les mêmes sensations physiques que « Reign In Blood » de Slayer : augmentation du rythme cardiaque et besoin irrépressible d’évacuer un trop plein d’énergie. La quintessence de Jeff Mills est là et on ne peut que regretter que d’autres live n’aient été exhumés et proposés au public. Je me plais à imaginer la réaction ahurie des danseurs japonais pendant l’exécution de ce set violent et funky.

Dix ans plus tard, le DVD « The Exhibitionnist » a montré tout le talent de Mills puisque des caméras fixes montre The Wizard – son pseudonyme quand il a démarré à la radio en tant que DJ – à l’œuvre. Son corps et ses doigts sont en mouvements permanents, il enchaîne les disques (ceux-ci ne restent guère plus de trente secondes sur l’une des trois platines) et manipule les boutons avec une dextérité remarquable. Fascinant.

Rares sont les DJ à avoir une telle patte et une empreinte aussi facilement reconnaissable que la sienne. Peut-être Laurent Garnier, Richie Hawtin, Carl Cox, Josh Wink, et basta. Jeff Mills est le plus radical d’entre tous ces DJ appartenant à la même génération que lui et qui ont tous sortis il y a vingt ans des DJ mix d’exception. Dans l’ordre de citation de leurs auteurs, « Laboratoire Mix », « Decks, EFX & 909 », « F.A.C.T. » et « United DJs Of America », merveilles inaltérables. Ces parutions coïncident avec l’époque où la techno n’a jamais été aussi belle et porteuse d’espoir. Le fait de la mixer avec la house et la transe a produit une musique si riche et porteuse d’émotions complexes qu’elle ne pouvait dès lors que décliner par la suite. Non pas que les musiques électroniques soient devenues totalement intéressantes, mais l’âge d’or était passé. L’ombre tutélaire de Jeff Mills flotte depuis tout en haut dans la stratosphère.

Neuf mois d’approche ont précédé la rencontre avec Jeff Mills.

Cela faisait un moment que l’idée d’un entretien avec Gonzaï était évoquée, mais que ni l’une ni l’autre des deux parties ne s’engageait plus avant pour fixer un lieu et une date. Le temps a passé. Remontons-le quelques instants…

J’ai commencé à suivre Jeff Mills il y a une vingtaine d’années mais ai mis longtemps avant de voir Jeff Mills mixer la première fois, le 23 janvier 2010 chez Régine, club de la jeunesse dorée parisienne, situé à quelques encablures des Champs Elysées. Le set m’avait déplu parce que je n’y avais pas trouvé ce que j’étais venu y chercher : une prestation peu inspirée, une sélection musicale sans relief. J’avais sûrement fantasmé le mix que j’allais voir, au final ce fut une déception. Je ne revis vraiment Jeff Mills qu’en janvier 2014 à la Machine, nouveau nom de la mythique Locomotive (Joy Division et Serge Gainsbourg y ont notamment enregistré des albums live) dans le cadre d’une soirée Time Tunnel, ses fameuses soirées conceptuelles complètement dingues pendant lesquelles Mills change d’époque et de thème musical à intervalles réguliers. Cette performance remarquable et mémorable sera évoquée par la suite.

Entre ces deux événements, j’ai rencontré Laurent Garnier dans le cadre d’une longue interview passionnée. En préambule de mon article, j’avais alors dézingué tous ces DJ stars qui avaient selon moi bien mal vieilli (au moins autant que moi). Cox, Hawtin et Mills, donc. Ce qui ne m’avait pas empêché d’entreprendre les démarches pour le rencontrer. Après ce fameux set de la Machine, mes propos lapidaires ne reflétaient plus ma vision de l’artiste : je comptais sur un entretien foisonnant avec Mills pour rectifier le tir et dire tout le bien que je pensais de son travail en nuançant les propos tenus précédemment. La date d’interview calée, je m’attelai au sujet.
Un email reçu du management de Mills m’interrompt dans mon travail : étant donné les propos vachards publiés il y a quelques mois à l’endroit du maître, il est préférable d’annuler l’interview me dit-on en substance. Pas de bol, les travaux de vérifications ont été fait par l’entourage de Mills. J’ai sauvé ma peau en déployant mes arguments : oui je voulais rencontrer Jeff Mills, l’un de ses sets m’avait déçu mais la performance Time Tunnel avait effacé cette impression. L’entretien fut maintenu. Ouf.

Une personne de l’entourage proche de Jeff Mills me dit quelques temps après que les journalistes pouvaient anéantir la démarche artistique de gens d’une simple formule cinglante. Il est évident que le grand œuvre de Mills survivra à tout ça.

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Nous sommes ici à Paris, qui est devenue votre ville d’adoption.

Je passe la majeure partie de mon temps ici dans le Xème arrondissement. J’ai quitté Detroit il y a longtemps, en 1992.

Ce départ est-il lié à la crise qui touchait la ville ?

Pas vraiment même si la ville a connu la banqueroute, oui. Mais son déclin date des seventies et la crise est intimement liée à son Histoire. Outre Paris, je vis aussi à Chicago pour des raisons familiales et professionnelles. C’est là que  se trouve mon label Axis Records. J’y trouve ainsi mon équilibre et ne retourne à Detroit plus guère que deux ou trois fois par an.

Pour nous Parisiens, notre ville est chère, sale et anxiogène. Y sortir la nuit ressemble à un chemin de croix. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y vivre ?

Je ne vois pas les choses de cette manière. Je voyage constamment dans les plus grandes villes du monde. J’ai dû aller deux cents fois à Londres, j’y ai vécu tout comme j’ai vécu à New York City. Et bien Paris est la ville que je trouve la plus intéressante, pour y travailler et y vivre. Elle offre des choses que je ne trouve pas ailleurs, notamment sur les plans artistiques et culturels. Vous trouverez toujours des choses à y faire, et ce quel que soit votre âge. Il y a de nombreuses villes où vous ne rencontrerez personne de plus de 65 ans. J’ai vécu à Berlin pendant quinze ans, j’ai quitté la ville il y a peu, et j’ai assisté à sa mutation. Même si j’aime beaucoup Berlin et le poids de son histoire, elle n’offre pas les qualités de Paris, où il est plus simple d’être écouté lorsqu’on a une idée. Bien sûr que Paris est chère et sale. Mais Chicago qui est plus propre est une ville ennuyeuse. Je la trouve pourtant intéressante, et c’est très probablement l’une des villes les plus agréables à vivre des Etats-Unis, plus que New York.

Puisque vous parlez de voyage, j’aimerais savoir combien de mix vous réalisez chaque mois.

Entre huit et dix. Dans tous les pays de tous les continents. Le plus long, ce sont les vols bien sûr. Et c’est très dur, cela n’a rien à voir avec le DJing. Il faut rester éveillé pendant les sets alors qu’on n’a pas dormi dans l’avion, et jouer jusqu’à six heures du matin devant 10 000 personnes. Il faut expliquer préalablement à son entourage ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Une journée de voyage est nécessaire pour arriver sur le lieu du set. Ce qui fait un aller-retour en deux jours. Tout cela demande beaucoup d’organisation et quelques personnes pour s’en occuper. C’est beaucoup de travail.

Le point commun entre tous les artistes techno de Detroit, c’est que personne ne fait de choses excessives : vous ne verrez jamais Derrick May ou Carl Craig boire au bar.

Vous avez pourtant l’air en forme.

Je mène une vie simple. Je n’ai pas le temps de boire des verres après mes sets parce que j’ai mon vol. Je ne prends le temps que pour le petit-déjeuner et dormir un peu. Et le travail bien sûr. Et puis je n’ai pas tant d’amis que ça et j’ai du mal à mener des hobbies en dehors de cette activité qui m’accapare donc beaucoup. Parce que je bouge sans cesse. Ce qui m’occupe l’esprit, ce sont plus des questions comme « Combien de temps me reste-t-il avant mon vol ? » Si mon hôtel est dans le centre-ville, j’irais volontiers au théâtre. Sinon, je regarderais un film.

Vous donnez l’image de quelqu’un de clean, loin de celle d’un DJ qui se droguerait et boirait du champagne pendant les sets.

Et bien c’est un trait de caractère commun aux artistes techno de Detroit. Personne ne fait de choses excessives : vous ne verrez jamais Derrick May ou Carl Craig boire au bar. Culturellement, ils symbolisent ces familles noires de Detroit où la simplicité et la mesure priment. Cela ne se fait pas de perdre le contrôle, alors on ne perd pas le contrôle. Je n’ai jamais fumé ou bu à en devenir saoul. Et la majorité des personnes pour lesquelles je joue franchit ces limites, pourtant.

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Comment parvenez-vous à mixer lorsque la foule qui vous entoure est ivre ou sous l’influence de substances chimiques ?

Cela ne me pose aucun problème. Je suis dans une situation dans laquelle j’observe de très près les gens qui m’entourent, afin de savoir ce que je dois jouer, en fonction de ce qu’à fait le DJ précédent, de l’heure qu’il est, de ce que j’ai moi-même passé jusqu’à ce moment. Et je sens bien tout cela, je compose avec pour créer.

Vous semblez être totalement introverti et perdu dans une bulle lorsque vous mixez.

Le lien qui me lie au public, c’est la musique que je joue. Je ne suis pas dans la représentation, et je n’interagis pas avec la foule. La musique est une extension de moi-même. Je la manipule suffisamment bien pour en faire ce que je veux que tout le reste est superflu.

Les DJ qui dansent les bras en l’air et qui regardent le public en mixant sont pénibles.

Ce phénomène s’est développé avec le temps dans la mesure où les DJ ont élargi leur audience. Chacun d’entre eux a une approche et un style qui lui est propre. Il n’y a pas une bonne et une mauvaise façon de procéder. Me concernant, je me fais oublier et la finalité est que les gens dansent. D’autres préféreront sentir que l’attention de leur audience est tournée vers eux et feront en sorte que cela se passe ainsi. Mon objectif est que les gens se perdent dans la musique que je joue, et je préfère cette démarche. Certains artistes mettront une grande partie de leur personnalité dans le mix, d’autres moins. Les deux approches me semblent louables. Je le répète : l’objectif est que les gens dansent. C’est le seul résultat vers lequel doivent tendre les DJ parmi la multitude d’approches à leur disposition. Et tous ne mixent pas parfaitement, notamment chez les plus grands DJ que j’ai eu la chance de voir, ou avec qui j’ai pu travailler. Mais ils connaissent si bien l’âme humaine qu’ils savent exactement quel morceau jouer, puis quel autre. La technique ne fait pas tout, il faut aussi une bonne dose de compréhension et d’intuition.

Vous pensez à Larry Levan ?

Par exemple, oui. Quand j’ai vécu à New York, j’ai vu des DJ qui étaient incapable d’enchaîner proprement deux disques. Mais le public l’oubliait vite parce que la musique qu’ils passaient était brillante et rendait tout le monde dingue. Il y a donc une grande ouverture dans la façon de mixer, qui offre de multiples possibilités.

Il est surprenant de vous entendre dire que la technique n’est pas si primordiale dans un mix, alors que vous êtes sans conteste le plus grand technicien en la matière. Vous êtes le seul à utiliser trois platines de la sorte.

Ah, cette technique me vient de l’époque où je mixais du hip hop, à mes débuts. Il me fallait être léger et vif, pour réussir mes tours et astuces. Cela m’a procuré un avantage énorme, en matière de vitesse d’exécution. Je suis devenu très rapide.

Qu’est-ce qu’un bon Dj ? Quelqu’un qui garde le plus d’options possibles et qui ne se ferme aucune porte.

Vous avez été le premier à jouer sur trois platines ?

Peut-être que oui. Mais c’est surtout une manière pour moi d’organiser les sons. On peut faire déjà plein de choses avec deux platines, c’est suffisant.

Et serait-il possible d’imaginer mixer sur quatre platines ?

Bien sûr. Sur six platines aussi. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit opportun de le faire, les gens veulent juste danser ! Tout n’est qu’une question de lecture de ce qu’attendent les gens. Et qu’est-ce qu’un bon DJ finalement ? C’est quelqu’un qui garde le plus d’options possibles, qui ne se ferme aucune porte.

Quand on vous voit mixer, on a le sentiment que vous êtes constamment insatisfait. Vous manipulez le son sans cesse et êtes en mouvement, il n’y a jamais de relâche.

75f446020ea00d55d29f4110.LJe pourrais disparaître et diffuser une musique préalablement programmée. Les gens donnent de leur temps pour venir me voir, et payent pour être là. C’est quelque chose de très sérieux : si ce n’est pas le bon disque, si ce n’est pas le bon moment, on se loupe. Cela m’est déjà arrivé de me tromper et que les danseurs quittent le dancefloor. Je suis très attentif aux réactions de la foule afin de pouvoir enchaîner avec le disque le plus approprié. Le public pourrait tout aussi bien faire du sport ou aller au théâtre plutôt que venir me voir.
Je compte tout, dès le moment où je commence à mixer, jusqu’à la fin. Je compte chaque mesure, en permanence. Je connais tout les morceaux que je diffuse par cœur, je sais précisément à quel moment une piste peut être mixée, combien de temps elle dure. Si je parle avec quelqu’un ou que je bois une gorgée à un moment du mix, je sais toujours où j’en suis, et je ne m’arrête jamais de compter. Voici comment je travaille. Je m’adapte aussi en fonction du DJ qui va passer après moi, je sais que telle piste apportera un peu de calme, ou que telle autre va accentuer l’intensité du moment. Par exemple, si Green Velvet doit jouer après moi, je vais finir mon set de manière calme car je sais qu’il aime démarrer les siens en douceur.

Je comprends qu’il n’y a pas de compétition entre les DJ.

Non, il y a une connexion très forte entre nous.

Le pire, c’est de perdre des vinyles.

Mixez-vous encore avec des vinyles ?

Plus maintenant, c’est terminé. Simplement parce que tout le processus s’est amélioré et s’est considérablement raccourci. Trois ou quatre mois s’écoulaient entre le moment où j’enregistrais un morceau, que je l’envoyais pour obtenir un white label (NdA : un white label est un vinyle destiné à être produit à très peu d’exemplaires. Le macaron central est vierge, d’où son nom), et qu’il me revenait enfin pour que je puisse le jouer. Aujourd’hui, l’obtention d’un master numérique est immédiate. J’enregistre une piste et je peux la jouer une heure après. Les gens entendent une musique qui vient d’être créée et c’est tant mieux, parce qu’on compose de la musique non pas pour soi mais pour son public. J’aime toujours le vinyle, j’ai toujours ma collection à la maison, mais la raison que je viens d’évoquer l’emporte sur le reste. De plus, on ne peut mettre plus de douze minutes de musique sur une face de maxi, qui peut être rayé et sauter. Voilà pourquoi je mixe avec des CD et cela ne me pose aucun problème, on touche les gens plus rapidement.

Cela doit soulager votre dos de ne plus avoir à porter de caisses de vinyles quand vous allez en voyage.

Et bien ce n’est pas ce qui me dérange le plus. Le pire, c’est de perdre des vinyles. C’est un cauchemar pour les DJ. J’ai perdu une caisse ainsi entre Londres et Manchester. Avant cet événement, quand d’autres DJ me relataient une anecdote similaire, je relativisais en leur disant que ce n’était pas si grave, sans penser que cela m’arriverait un jour. J’ai perdu des vinyles que j’avais depuis dix ans et notamment des choses très rares comme les white labels. J’ai été dévasté et j’y ai repensé des mois durant. Cela ne m’arrivera plus en ne me déplaçant qu’avec des CD.

Votre musique sonne comme une chanson de James Brown interprétée par Slayer. Avez-vous été influencé par des groupes de rock dur de Detroit, comme MC5 ou les Stooges ?

Ah, c’est la première fois qu’on me sort une telle comparaison ! Je n’ai jamais écouté leurs disques et j’ai surtout entendu parler d’eux en Europe. Je peux me tromper mais ils n’étaient pas connus à Detroit. Et pourtant, j’écoutais du rock quand j’étais au lycée. Je suis passé à la musique industrielle par la suite.

Ah oui ? Vous écoutiez de la musique européenne alors. Throbbing Gristle ?

Oui. J’aimais aussi Ministry, Front 242. Detroit était une ville très ouverte sur ces musiques. Mon son est le fruit de ces influences : un tempo rapide et soutenu, une musique qui va à l’essentiel. On retrouvait cette intensité déjà à l’époque où je mixais du hip hop. J’écoutais tout ce qui sortait, cela coïncide avec la période s’étalant de la fin des années 70 juste avant l’explosion Def Jam. Vous pourriez me citer n’importe quel artiste, et bien il est évident que je l’ai passé au cours de mes mix. La culture de Detroit est historiquement très liée avec la danse, bien plus qu’ailleurs. Là où l’on danse, on crée. Donc tous les DJ exerçant leur talent à Detroit devaient prendre ce facteur en considération.

Etudiant, vous vous destiniez à devenir architecte.

Effectivement. Mon père était ingénieur et ma sœur s’est consacrée à l’art. J’étais donc tiraillé entre ces deux pôles pour des raisons familiales. Je suis sensible l’architecture futuriste, le Bauhaus, les paysages urbains.

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« Less is more », la fameuse formule de Mies van der Rohe pourrait s’appliquer à votre musique.

C’est quelque chose que j’ai pris en compte, et que j’ai intégré à ma musique au milieu des années 90, en essayant de l’épurer au maximum et en ne conservant que ce qui importe vraiment, l’objectif étant que cela touche plus les gens. Je pense avoir atteint mon objectif dans une large mesure.
Je n’écoute guère de musique au quotidien, principalement du jazz. J’aime la fusion et des groupes Weather Report, Return to Forever. C’est ce qui selon moi se rapproche de la perfection. J’essaie de faire en sorte que ma démarche s’inscrive dans la leur, c’est-à-dire que ma musique élève la conscience de mes auditeurs vers un niveau supérieur et qu’ils s’abandonnent. J’aime aussibeaucoup les B52s, les chœurs et la manière dont ils utilisent les mots. C’est quelque chose à laquelle j’attache une grande importance, et Manhattan Transfer y parvenait très bien, il y avait une grand précision dans la manière dont ils utilisaient leur voix. Je peux trouver un intérêt à n’importe quelle chanson entendue à la radio, même Britney Spears.

C’est amusant, Tricky nous a parlé de Britney Spears aussi, quand on lui a posé la question de savoir qu’elle était son plaisir musical honteux il y a quelques semaines.

J’aime vraiment la musique, au plus haut point. Et j’ai rencontré très peu de gens dans cette situation. Je parle de gens qui aiment la musique plus que tout au monde. C’est une obsession pour moi. Je sors très peu en club, comparé à l’époque où j’étais plus jeune et célibataire. Je n’ai plus le temps. Cette démarche est intéressante lorsque j’achève un album. En règle générale, je ne suis jamais satisfait du résultat et suis plutôt critique. Sortir du studio et aller écouter de la musique que je ne connais pas me permet de me changer les idées. Je peux aussi aller voir un film en salle dont je sais que la bande originale est bonne. Cela me permet de remettre les choses en perspective et de réévaluer à la hausse.

J’aimerais me consacrer plus aux musiques de films qu’à celle qui fait danser les gens.

Vous parlez de cinéma, on vous sait cinéphile et grand fan de Kubrick.

Je vous le confirme. Je crois que le cinéma a eu une importance considérable sur mes amis d’enfance et moi quand nous étions plus jeunes. Je précise que nous n’avons pas les mêmes vies, ni les mêmes personnalités, mais il s’est passé une chose générationnelle très forte. On a expérimenté les mêmes choses grâce aux films, parce qu’il y en avait toujours de nouveaux, que ça soit à la télévision ou dans les cinémas de quartier, qui étaient plus nombreux que dans des villes comme Cleveland ou Chicago. Cette passion m’est probablement venue parce qu’ai été influencé par mes parents, mes frères et sœurs. J’aimerais me consacrer plus aux musiques de films qu’à celle qui fait danser les gens. J’ai déjà composé les musiques de six ou sept films, cela m’apprend beaucoup car c’est un travail radicalement différent.

En janvier dernier, j’ai assisté à une soirée Time Tunnel à la Machine. On a l’impression que ce sont les concepts qui vous stimulent, que vous ne vous épanouissez pas sans cela.

C’est plus facile de travailler lorsqu’on a un cadre et but précis à atteindre. Les contraintes permettent de s’élever et cela permet donc de faciliter le processus, paradoxalement. Les effets visuels de Time Tunnel sont cruciaux, car ils permettent d’avoir des repères au début du show qui vont s’effacer par la suite. Le concept de cette soirée se rapproche du fait de regarder la télévision : on rentre de l’école, on allume une chaine au hasard et là : « tiens, c’est un épisode de série dans lequel les protagonistes discutent dans un bar… » puis, une heure après, on change de chaine : « les acteurs sont dans un parc à présent », et ainsi de suite. Chaque heure est différente de la précédente. Et l’ensemble fonctionne, le public adhère au projet parce qu’il connaît la trame, comme une série télévisée. Il franchit un pallier et danse, au lieu d’être assis devant son téléviseur.

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Très sincèrement, je n’aurais jamais compris le concept de la soirée si je n’en avais eu pas eu connaissance avant qu’elle ne démarre. Je dois préciser que j’avais un peu bu…

Il y a une quinzaine d’année, on a tourné avec Laurent Garnier dans une dizaine de villes. On pensait que cela ne marcherait vraiment que si nous n’allions que dans des lieux considérés comme techno. Sur place, nous avons réalisé que les gens n’avaient qu’une envie, c’était d’écouter de la bonne musique, et que cela ne soit que de la techno ou pas importait peu au final. On a eu beaucoup de succès. Time Tunnel reprend ce concept en voyageant dans le temps. On ne comprend pas vraiment mais on explore ensemble. Toute cette mise en condition préalable fait que lorsque la musique démarre, vous savez qu’il va se passer quelque chose.

Un ami a une théorie sur votre musique : il prétend que l’abondance de son medium n’est pas fait pour les filles, que votre son est plus destiné aux garçons étant donné que la morphologie de leur tronc est plus à même d’encaisser ces sons-là. Je me doute que cette théorie est fantasque, mais nous aimerions avoir votre avis.

Ah ? Je n’en ai jamais entendu parler ! Je vais y réfléchir, tiens… Et bien pourquoi pas ! Je sais exactement les effets que peuvent avoir les sons sur l’organisme : en poussant tel ou tel bouton, je peux prévoir les réactions dans le public. Il y a peut-être une histoire de stimulation physique derrière tout ça, il faut vraiment que je me penche sur la question. Ce que je peux vous dire, c’est que les mediums ont pris plus de place ces dernières années, parce que le corps humain et les oreilles ne peuvent encaisser autant de basses que cela et que l’usage de casques audio s’est généralisé. Les basses étaient omniprésentes au début des années 90 par exemple. Le temps passant, on a appris à mieux équilibrer l’ensemble. Il y a peut-être un lien avec votre question, même si ma réponse n’est pas des plus sexy !

https://www.facebook.com/JeffMills

Propos recueillis par Astrid Karoual et Romain Flon.

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