Emmanuel Kant m’a toujours paru surfait. Surtout depuis que j’ai pu lire chez lui d’horribles intuitions racistes dignes des lumières les plus ombrageuses (lisez son Opuscule sur l’histoire). Depuis, j’ai un peu honte pour lui.C’est la faute à Houellebecq ; c’est tout le temps de sa faute de toute façon. On m’avait dit: « Houellebecq est kantien ». J’avais dit : « Quelle connerie », du moins dans un premier temps. Mais en fait non, c’est assez vrai. C’est donc lui qui m’a fait relire Kant.

Posons les prolégomènes à tout traité de métaphysique future : si la question de savoir si Kant est un peintre surréaliste flamand du XXème ou un philosophe rigoriste et chiant du XVIIIème vous intéresse, restez. Si ni Kant ni Houellebecq, ni même le chocolat en poudre ne vous intéressent, passez votre chemin et que le ciel vous tienne en joie. Enfin, si vous n’avez que ça à foutre de lire des divagations théoriques sur Kant et le kantisme, alors je vous invite à profiter d’un petit article récréatif et didactique autour de la morale kantienne.

Relisons Kant

Notons tout d’abord que Kant ne se prend pas pour de la merde. Il crée ce qu’il appelle lui-même (et sans demander l’avis du pape, ou de son père, par exemple) « l’idéalisme transcendantal », une expression  qui en jette à première vue, il faut bien le reconnaître. Ça donne aussi un peu envie de se jeter par-dessus le pont des Arts.
Mais comprenons bien : il y a un avant et un après Kant, c’est important. Ne vous jetez pas par-dessus bord, pas tout de suite, après oui vous ferez tout ce que vous voudrez. Un avant et un après Kant donc, comme il y aura un avant moi et un après moi mais c’est une autre histoire. Un avant et un après parce qu’après lui, l’homme ne sera plus jamais homme. Kant est en effet l’inventeur de la « philosophie critique ». Ça pète aussi, mais ça veut dire quoi, la « philosophie critique »? La philocri – comme disent les sorbonnards – cherche à trancher le conflit qui oppose le dogmatisme et le scepticisme. Dogmatisme et scepticisme, ces deux-là, c’est un peu tradition et modernité qui s’affrontent depuis plus de deux mille ans ; c’est Dieu et l’Homme engagés dans un combat pour la sauvegarde de l’un ou de l’autre ; c’est toi et moi dans le même loft, c’est qui reste et qui s’en va ; c’est fromage ou dessert ; c’est mon chien et mon chat. Donc ça pose forcément problème à l’humanité, qui depuis quelques millions d’années a dépassé le stade du simple problème de se chauffer les couilles pour manger du mammouth autour du feu en violant sa bonne femme.

Alors pour faire sortir l’homme de l’ombre, et lui porter quelque Lumière, Kant invente la Raison. Il invente la Raison. La veille, il n’y avait rien. Le lendemain, bonjour Raison (avec une majuscule siouplaît). En résumé, Kant appartient au genre de type qui complique la réalité. De ces types qui inventent. Paf ! , concept. Il invente des mots. Alors on n’est pas forcément obligé de l’aimer parce qu’on se dit que c’est suffisamment le merdier comme ça. On peut se dire aussi dans une vision disons plus exotique, quoique difficilement défendable, que Kant est un poète. Mais c’est une thèse que nous n’étaierons pas pour le moment en raison d’un manque de temps évident et puis parce que j’ai déjà développé le problème ; je vous renvoie là-dessus sur ma conférence de Rodez de juin 98 sur la glomérulonéphrite. Aigüe, oui.

Back to the basics…

… comme disent les Anglais. Muni de sa Raison, Kant fait de l’Homme une machine à deux questions rationnelles et à un seul trou du cul. L’homme Rationnel va désormais chercher à répondre à cette première question : « Que puis-je savoir? » Bonne question, Emmanuel. On s’est tous levé par un matin de novembre, un jeudi je crois, en se posant la question de savoir quelles conditions objectives et idéelles nous permettaient d’appréhender la réalité dans sa forme phénoménale. Ou alors, pourquoi l’a priori transcendantal de cet abat-jour répond à une finalité sans fin ? On s’est tous demandé cela. Par exemple, lorsque je considère mon voisin de bureau : possède-t-il réellement ce teint terreux de l’homme dépressif ou est-ce seulement le produit de ma connaissance a priori ? On s’est tous déjà demandé cela un jour, c’est pourquoi je vous invite à considérer favorablement la démarche kantienne dans un premier temps. Voilà. On parle de démarche kantienne quand on infère d’une sale peau une qualité a priori. Dans ce cas précis, nous entrons dans une explication philosophique de type théorique, autrement dit qui consiste à déterminer la portée de nos facultés cognitives – celles de la Raison, oui, c’est encore elle.

C’est pas très pratique, l’explication théorique.

Si. Parce que ce même jeudi matin de novembre, lorsque vous vous posez votre deuxième question: « Que dois-je faire ? », là, précisément, vous entrez dans une analyse philosophique dite pratique. Pratique non pas parce qu’elle sert à à peu près tout, comme planter un clou et dévisser en même temps – je rêve de trouver un truc pareil – mais pratique parce qu’elle s’interroge sur les conditions mêmes de l’action, voyez ? « Que dois-je faire? » Bon, ben ça se pose, comme question. Exemple : une femme tombe devant moi dans la rue ? « Que dois-je faire? » Je la ramasse ? Je la contemple ? Je me fous de sa gueule ? Ce sont 3 options bien différentes.

Dans le premier cas, il s’agit d’un problème moral. Vais-je laisser cette vieille sur le pavé en dépit du fait que je suis un citoyen du monde raisonnable et doté factoriellement d’un minimum d’empathie. Donc : ramassage (version morale).

Dans le cas numéro 2, ici, c’est une question éthique, voire esthétique : contempler la chute d’une vieille, surtout si elle est riche et hostile, peut tout à fait fournir les motifs d’une satisfaction esthétique, et même contribuer au bonheur de l’humanité si elle en  meurt. Donc : contemplation (version esthético-éthique).

Enfin dans le cas numéro 3, « Je me fous de sa gueule », bon, c’est de bonne guerre, mais il y a ici une indéniable question politique que nous ne résoudrons pas aujourd’hui. Là-dessus, mes 3975 pages de thèse devraient suffire à vous éclairer un peu.

Y a une troisième question en fait.

La philosophie kantienne s’intéresse également à la question du « Que puis-je espérer ? », qui n’est pas une mince affaire. Nous vivons des temps troubles, en effet, menacés de famine, de misère, de chômage chez les jeunes, d’ouragans incontrôlables, de guerres ethniques et religieuses, de réchauffement climatique, de romans de Marc Levy. Tout ça n’est pas très facile à vivre sans un quelconque : « Que puis-je espérer de tout ce merdier pas transcendantal ? » Et c’est là que Kant devient intéressant les enfants. Il va servir à quelque chose. Oui, on sait tous que les philosophes sont des fous qui pensent à la postérité pour que la postérité pense à eux, mais là, Kant ne déconne pas, il tranche, voyez la sonorité de cette phrase. Le philosophe répond à cette question « Que puis-je espérer de tout ce bordel ? » par ceci, écoutez bien: par les idées transcendantales (qui ne peuvent en aucun cas constituer un objet de connaissance, c’est-à-dire qu’on ne saura jamais ce que c’est, voyez comme c’est encourageant) doivent être postulées. Postulées. Postulées pourquoi ? Pour permettre et la Moralité, et l’Espoir.

La moralité et l’espoir, donc.

C’est à mon tour de poser les questions. Pourquoi aurais-je besoin de la moralité et de l’espoir pour vivre ? Ne puis-je pas vivre, au contraire, sans cela ? Sans morale, sans espoir. Comme un arbre par exemple, ou à plus forte raison comme du chocolat en poudre. Et cette morale, quelle est-elle au juste, dans votre Critique de la raison pratique, monsieur Kant ? Un devoir moral, inconditionnel ? Qui serait impensable sans les concepts de Dieu, de liberté et d’immortalité de l’âme ? OK, Kant, mais on est au XXIème, mon petit mec. L’immortalité de l’âme, c’est une thèse qui en a pris un petit coup dans l’aile lors du siècle précédent. Faudrait peut-être voir à conceptualiser autre chose que l’« impératif catégorique », à l’heure de Matserchief. Le « devoir pour le devoir »…

Mais j’oubliais, pas de chance tu es mort le 12 février 1804 à Königsberg, là où tu es né d’ailleurs, et qui n’est pas qu’un simple détail dans ton histoire, non, seul le détail compte Manu, et il en dit long sur l’enfermement obtus qui caractérise ton existence, à construire des concepts à l’abri dans une tour d’ivoire. Le devoir pour le devoir.

Eudémonologie !

Et la recherche du bonheur dans toute ta philosophie ? Nada, queue dalle, néant, Le bonheur, c’est pêché si c’est pas moral mon fils. Kant emmerde ici profondément l’Epicure par exemple,  celui qui se baladait tranquillement du côté de Königsberg un après-midi de novembre 1799 quand Kant lui a méchamment lancé un pavé de morale en pleine gueule, inopérable, de la cervelle en miettes sur les murs du château, l’horreur. En termes philosophiques, on dira que Kant a niqué l’eudémonologie. Reste plus que la recherche du devoir. Va falloir commencer à bosser, Homme.

Désolé d’en venir à cet extrême mais Kant me semble un poil excessif sur ce coup, un vrai petit nazillon en fait, oui, on peut aller jusque-là (toujours considérer la part d’ombre que recouvrent les Lumières). Balancer par la fenêtre à coups de loi morale le bonheur d’un instant pur allongé dans un pré, l’osmose confortable de l’union des amants, les bimbos blondes et stupides faciles, le chocolat, la baise, les sucettes et l’amitié, la liberté, la joie, la peur, la mort, la vie, quoi ! Balancer tout ça pour une question de morale ? Et transcendantale de surcroît ? Franchement, je parierai pas sur vous Monsieur Kant. Pas pour les siècles à venir.

J’en appelle à Schopenhauer.
Et je ne vous souhaite pas bonsoir.

25 commentaires

  1. Je me demande bien ce que les lycéens de la Garenne Colombes penseraient de ce texte, eux qui ont un jour demandé à leur prof qui leur parlait de dogmatisme : « Wèsh madame, le dogmatisme ça veut dire quand on s’occupe des chiens ? »

  2. Je serais tenté de reprendre les points un par un, mais la totalité formant une sorte de « gribouillis » – « pâté » disent aussi les enfants de classes maternelles – je laisse à d’autres le soin de comprendre cet article d’une nature, disons le bien, « hyper-moderne ».

    Faute de compréhension, quelques explications tout de même. Ces explications emprunteront la même méthode que celle de l’auteur, à savoir : plaquer de l’opinion sur du vide histoire de montrer « un peu » de plein. La référence au « vide » permet de définir l’état permanent de la présente pensée, celle au « plein », par comparaison, le respect profond que j’ai pour un penseur aussi humble qu’Emmanuel Kant.

    Tout d’abord, je lance mon chapeau à la sincérité de Marc Arekian. Dès le titre, il annonce son manque de culture générale (« Inculture générale »). Ce manque est d’ailleurs tout de suite souligné par une faute d’orthographe. On lit « Opuscule sur l’Histoire » et non plus « Opuscules sur l’histoire » (l’auteur connaît-il d’ailleurs le genre? « Un » opuscule, « une » opuscule…).

    Les « intuitions racistes » ensuite. Quelle prose ! Kant avaient des « intuitions »… racistes ». C’est sûrement très proche des « coliques rationnelles ». Quoi de plus normal que de trouver des expressions portant sur des types raciaux dans un ouvrage du XVIIIème siècle? C’est sûr, à Königsberg en 1780 (la ville pas la bière), il ne devait pas y avoir beaucoup de « blacks » ou d’ « arabes ».

    Si nous appliquons cette méthode aux propres mots de l’auteur, voyons ce que cela peut donner.

    Je cite :
    « Donc ça pose forcément problème à l’humanité, qui depuis quelques millions d’années a dépassé le stade du simple problème de se chauffer les couilles pour manger du mammouth autour du feu en violant sa bonne femme. »

    L’auteur serait donc un être parfaitement misogyne à forte tendance zoophile comprenant l’acte sexuel comme un substitut au radiateur.
    Malgré la syntaxe, il n’aura pas échappé au lecteur que les mammouths ont disparu aujourd’hui et donc que l’auteur emploie quelques figures de style pour signifier véritablement « autre chose ».

    Pas besoin de comprendre cette « autre chose » pour comprendre la psychologie de l’auteur. Pas besoin de comprendre Kant donc pour déblatérer dessus.

    Je passe le coup des « a priori » de la connaissance, du problème de l’ « impératif catégorique », de la philosophie transcendantale, de la distinction rationalisme/réalisme ou de la morale et de l’éthique chez Kant, mais je conseille aux lecteurs d’allez faire un tour, comme l’auteur, sur wikipédia. Aussi, s’il vous plaît, passez en gras les passages intéressants puis utilisez la fonction copier/coller sur votre document word, même si vous avez peur qu’on vous remarque par la suite, au moins, cela évitera d’insérer des fautes d’orthographe et de grammaire.

    Pour finir, je répondrai à une seule de vos question : la première, parce que souvent c’est la plus juste. Les questions qui suivent montrent que vous avez trop réfléchi.

    Je cite :
    « Pourquoi aurais-je besoin de la moralité et de l’espoir pour vivre ? »

    Mes réponses sont les suivantes : i) la moralité vous éviterez de juxtaposer les mots « amants » et « bimbos » ; ii) l’espoir vous pousserait à écrire des articles d’une meilleure qualité.

    Comme vous, je citerai Arthur Schopenhauer à la fin de mon document (j’ai trouvé cette phrase sur le site Dicocitation).

    « Ma philosophie ne m’a rien rapporté, mais elle m’a beaucoup épargné. »

    A bon entendeur, salut.

    Jack Daw

  3. Dans mon élan bienveillant, je signale trois fautes tout de même. Comme pour vous, leur nombre va croissant au fur et à mesure de l’emportement.

    i) je répondrai à une seule de vos questionS ;
    ii) la moralité vous éviterAIT ;
    iii) je citeraiS Arthur Schopenhauer ;

    Marc, pas chiche de corriger tes fautes !?

  4. Je viens d’expérimenter le triple lutz cérébral en passant de la lecture des commentaires sur Booba à celle des commentaires de Jack Daw.
    Flippant.

  5. Je suis tjrs sidéré que des commentaires comme celui de Jack daw puissent voir le jour sur Gonzai. C’est même à se demander ce que des gens comme lui viennent faire par là. Il a tapé Kant sur Google et l’article lui est apparu comme la vierge en position number one ou quoi ?

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  6. Et bien figure toi que Jack Daw est un lecteur régulier – du moins jusqu’à ce papier – qui est un – très bon – musicien de surcroit. Il ne faut jamais sous-estimer son lectorat, et cette phrase vaut également pour les papiers qu’on lit ici.

  7. Bester, je suis touché. Vraiment. Pour info, nouvelle formation des Crows, album prévu pour 2012.

    Sylvain, je ne lis pas Gonzai pour trouver une quelconque critique philosophique. Seulement, si çà ne me dérange pas qu’on dise que Raw Power renvoie au concept Nietzschéen de « volonté de puissance » et qu’Iggy est un épicurien lorsqu’il écrit « Happiness is guaranteed / It was made for you and me », çà me dérange un peu quand on s’attaque à des philosophes en suggérant qu’on a compris leur propos, alors qu’on n’a pas lu leurs écrits. Jamais un mec de Gonzai n’écrira une chronique sur les Stooges s’il n’a pas écouté tous leurs albums. Kant ne déroge pas à la lettre, même s’il est moins rock’n’roll.

    Ride safe.

    Jack Daw

  8. Ah mais je ne sous estime pas ici, ni le lecteur, ni le rédacteur. Je trouve juste la réaction fort… de café comme disent les gens d’un certain âge et/ou fort déplacée. Je ne connais pas bien Kant quant à moi, mais je trouve le papier fort bien chiadé. Très drôle et véhiculant quelques notions clés de manière (fort vulgarisatrice) sûrement, mais qui a le mérite de les présenter. Après Jaw Daw est sûrement un bon coup musicien, un bon coup, un bon whatever, on s’en balance, tant mieux pour lui, tant mieux pour toi mec. Mais bon réagit si objectivement/sérieusement à un papier si décalé, je trouve ça zarbe. Et j’esquisse la question à deux sous : Kant avait qu’à sortir de chez lui et slammer plus souvent la foule. Sa philosophie n’en aurait été que plus forte. Et les articles sur lui après sa mort bien plus friendly. Après tout c’était peut-être qu’un putain de connard hein qui se branlait sur des concepts à merveille all day long. Pas le premier, pas le dernier…

    Bien à vous tous, lecteurs, rédacteurs, Jack Daw, Bester

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  9. pour la « vulgarisation » je ne suis pas sûr que ce soit le terme approprié ,plutôt une réinterpretation de cancre malin du fond de la classe et si on le prend comme tel on se marre deux secondes
    bon jack daw à l’avantage d’allier ( sic) le rock’n roll et une pensée bien construite et son commentaire avouons le écrase un peu le propos du papier
    si le coup de wiki est avéré là on est dans un autre pb

  10. ‘Jamais un mec de Gonzai n’écrira une chronique sur les Stooges s’il n’a pas écouté tous leurs albums’
    C’est faux! et même y’a des mecs chez Gonzaï qui écrivent des chroniques sur Phoenix sans avoir écouté une note! ah ah ah! 😉

  11. Bof! Est ce que Kant à sa place chez Gonzai? Pourquoi pas, mais c’est pas dit que ce soit le lieu le plus approprié.
    Je sais pourquoi l’article a été écrit : pour lire les commentaires Jack Daw. Le reste on peut s’en passer.
    Bon bah attendons le prochain article : Spinoza?…Bossuet?…Sénèque?…Schopenhauer?…
    (Mes excuses à Jacques, Lucius et à Arthur)

  12. Bénéfice du doute, peut être que l’auteur ne souhaite pas que faire le malin, alors passons les effets de style et d’humour moisis sur du mauvais résumé pour prendre au sérieux la question :

    « Désolé d’en venir à cet extrême mais Kant me semble un poil excessif sur ce coup, un vrai petit nazillon en fait, oui, on peut aller jusque-là (toujours considérer la part d’ombre que recouvrent les Lumières). Balancer par la fenêtre à coups de loi morale le bonheur d’un instant pur allongé dans un pré, l’osmose confortable de l’union des amants, les bimbos blondes et stupides faciles, le chocolat, la baise, les sucettes et l’amitié, la liberté, la joie, la peur, la mort, la vie, quoi ! Balancer tout ça pour une question de morale ? »

    – Je ne vois pas ce qu’il y a d’immoral dans les exemples (enfin, les mots-clefs) choisis, ni leur rapport avec la morale en général. Il n’aura de toute façon pas échappé à l’auteur que chez Kant les exemples sont rares. Ce n’est pas pour rien : sa question n’est pas de définir ce qui est bien ou mal (il le laisse probablement à la religion et à la politique) mais la valeur que prennent les valeurs par leur caractère systématique (c’est le principe de l’impératif catégorique).

    – Dans une société où le plaisir et la consommation (y compris de sexe) sont centraux, il faut être bête pour penser comme une évidence que l’hédonisme (qui encore une fois n’est pas nécessairement immoral) est moins « nazi » que la morale. Pour le dire autrement : est-ce qu’on se sent vraiment libre, libéré, ou mieux en commettant des actions qui ne devraient pas être généralisées ? Ca n’a absolument rien à voir avec des exemples concrets comme la baise, à moins qu’on pense qu’on soit soi-même en danger si tout le monde se met à baiser comme nous le faisons, ce qui parait fantaisiste. Bref, ce passage est vraiment stupide, à la fin de la liste d’exemples on sent qu’on a évité de peu le « ROCKNROLL QUOI! ». D’ailleurs est-ce que le meilleur rock n’a pas à voir avec les ambivalences entre principe de plaisir et sens du devoir ? Ca, ce pourrait être un bon sujet d’article.

    – Même si dans mon souvenir Kant n’emploie pas le mot bonheur, il n’est pas dit que le comportement moral ne soit pas pour lui le meilleur moyen d’éviter, par exemple, le regret, sur le principe de l’opposition topique entre plaisir et bonheur. Là où chez Spinoza on trouve l’idée intéressante, et qui rejoint les thèses de certains biologistes actuels, selon laquelle sauf pathologie ce qui nous fait plaisir aura toujours tendance, au sein du système global des actions et des compensations des unes par les autres, à faire le bien pour tous. Par ailleurs sur ces questions bonheur / morale l’idée de Kant est forcément à resituer dans une dialogue par rapport aux traditions qui résonnent encore à son époque de l’épicurisme et du stoïcisme, l’épicurisme n’ayant rien à voir, en dépit des apparences, avec notre hédonisme contemporain.

  13. Ainsi l’écriture d’invention mène au journalisme. Cette façon française d’argumentation est la forme libre qu’on consent à ceux qui, décidément, ne peuvent fabriquer une dissertation en trois parties afin de valider la thèse du sujet ou faire comprendre au correcteur que l’aphorisme sur lequel on doit disserter, et qui n’est qu’un cliché savant, qu’on a bien suivi le cours en restituant la glose habituelle sur toute les sortes de sujet qu’on traite aux concours de l’agrégation.

    Bref, cette forme libre, si elle évite le carcan du plan préalable selon les canons, par contre, contraint fortement la pensée d’autant plus rudement, qu’elle facilite le hors sujet absolu, première faute capitale ou, pire, seconde faute capitale, et vulgaire, en plus, excite le trouble besoin d’exprimer une opinion personnelle sur des questions déjà tranchées depuis longtemps par les « profileurs » d’âme des inspections générales de l’Éducation Nationale.

    Sachez que dans ces sujets de philosophie, lorsqu’on s’exprime comme Sainte Beuve à propos de écrivains, on se retrouve à peu près comme le personnage du Procès de Kafka.

    N’importe la faute et les erreurs commises, il suffira qu’on vous condamne aux gémonies de la vulgarisation.

    J’avoue une profonde admiration pour les « vulgarisateurs » et une véritable fascination pour ce qu’ils écrivent avec cette impossible contrainte de rendre intelligible le complexe, de faire accroire qu’on saura quelque chose à la fin de l’opuscule à un lecteur sans culture.

    Aussi, je salue le saltimbanque qui, sur le fil, commence par déclarer Emmanuel Kant surfait et raciste, ensuite l’affuble d’une sorte de rigorisme sans qu’on sache si cela s’applique à sa pensée ou à son mode de vie, aux deux sans doute, et, enfin, le traite de nazillon parce que ce philosophe ne s’intéressait pas au bonheur, comme si la morale et l’esthétique n’étaient pas sources de jouissances ineffables autant qu’inouïes.

    Cependant, la présentation sommaire de son œuvre est bien du niveau des Annales du baccalauréat si ces ready-knowledge
    existent encore.

    Rien à redire, cette leçon de philosophie populiste (sans péjoration) est aussi amusante. Le ton goguenard, la laborieuse synthèse des principes de la pensée kantienne, le ridicule iconoclaste de l’homme savant renversé de son pied d’estale qui vécut si petitement.

    Saura-t-on quelle incroyable changement a eu lieu avec lui ? J’en doute.

    La porte ouverte sur l’infini des supputations avec quand même un petit vademecum pour permettre à l’Homme hagard d’avoir les moyens de choisir arbitrairement un postulat sans pour autant craindre des conséquences néfastes pour lui-même, ce n’est pas rien !

    Si le monde a réellement changé depuis Kant, bien qu’on ne sache pas vraiment ce qui a changé, la question est éludée de savoir si la porte s’est refermée.

    Mais ce sera, sans doute, l’objet d’un autre article dont on se réjouit pleinement et sans retenue qui sera fondé sur une solide inculture.

    Et puis les commentaires très tourbés de Jack Daw, si ce n’est pas un comble de l’esthétisme qu’est-ce alors ?

    Encore.

  14. A Guillaume, merci d’avancer. On trouve quand même chez Kant une réflexion sur le « bonheur », mais tu as raison elle est secondaire puisqu’elle relève plutôt de la raison pratique.

    « Dans quelle mesure l’esprit rock relève-t-il d’une tension entre la tendance au plaisir chez l’homme et le sens du devoir ? ». Je suis complètement d’accord, voilà un très bon sujet d’article.

    A Egide, votre suffisance m’interpèle. Vous soulignez la vieille tension entre journalisme et littérature mais usez de la même méthode que le « fouetteur judiciaire » du Procès que vous citez. Laissez donc l’esthétisme de mes propos ainsi que mon foie tranquilles. Mon commentaire ne relève pas d’un grand ouvrage franc-maçonnique mais d’un jet plutôt réactif. Halte aux Jean-Baptiste Botul et autres tortionnaires kantiens.

  15. À Jack Daw,

    Grand merci de placer l’objet du commentaire sur la controverse.

    L’expression du désir ne peut que heurter l’autre désirant autrement.

    Je n’avais ps perçu cette tension qui vous soulignez entre journalisme et littérature mais qui a bien existé tant que le journalisme permettait aux écrivains d’avoir une économie (sonnante et trébuchante) de leur création.

    Aujourd’hui, moins que d’argent, il s’y joue une autre dialectique, celle de la notoriété, cet obstacle nouveau qui freine si efficacement l’apparition de la nouveauté.

    Non, j’éprouvais simplement ce cilice mortificateur qu’est cette spécificité française, la dissertation, et qui accroît impitoyablement l’acculturation générale.

    Constater les effets de l’administration régulière d’une discipline, n’est-ce pas plutôt déplorer en évoquant cette métaphore de l’acculturation en acte, et ainsi dédouaner ceux qui distillent les pensées les plus hautes en idées de propagande car on l’exige d’eux en postulant, par une convention arbitraire, sur notre incapacité de comprendre quoi que ce soit ?

    Vous avez raison, je suis loin de l’esprit rock et tient ainsi que Botul de l’avatar daté.

    L’odeur de brûlé de vos commentaires n’évoquait en rien vos supposées libations, mais ce gout âcre et terrien de l’imprécation qui n’est pas sans rappeler la causticité de Murray dont avez l’implacable sens du mot d’esprit dévastateur.

  16. Cher egide, je partagerais avec grand plaisir un verre de l’amitié avec vous car nous nous retrouvons dans une forme de romantisme.

    Voir dans la notoriété une des causes de la dépression culturelle me semble très juste. La valeur d’exposition des œuvres supplée à leur production. C’est dommage et tragique.

    La dissertation n’est pas un mal « en-soi ». Sa méthode réelle est simplement passée aux oubliettes.

    Hannah Arendt critiquait comme vous La Condition de l’Homme Moderne, il « est capable d’inventer des œuvres qu’il ne comprend pas lui-même ». Si j’abhorre tout comme vous le nihilisme contemporain, je reste profondément idéaliste. Dans ce souci de notoriété, je vois souvent des individus qui cherche la « rencontre » ou la « confrontation ». Rien de plus humain que le désir d’interagir. Je crois simplement que tout comme Baudelaire, il faut savoir botter les fesses des vagabonds qui salissent les trottoirs et les halls de gare.

  17. Eh, les gonzaïmen, la force d’un papier gonzo est justement cette ultra-subjectivité et ce parti-pris clairement affiché et revendiqué. C’est ce qui a fait la fraîcheur du gonzo-journalisme, justement, cette absence de fade neutralité. A partir de là, si le journaliste s’estime en droit – et il a raison – de donner et de défendre son point de vue, il est normal, en retour, que des lecteurs ne partageant pas son avis s’expriment eux aussi – et ils auront bien raison. On ne peut pas refuser aux autres ce qu’on s’autorise à soi (faut quand même pas déconner).
    Pour cela, je partage totalement l’avis de Bester sur le fait qu’il ne faut jamais sous-estimer son lectorat. Et j’ajouterais même qu’il faut encore moins s’arroger le droit de dire si l’avis du lecteur est bien ou pas. L’avis du lecteur EST, un point c’est tout.
    (et je sais de quoi je parle).

  18. Oui enfin pour conclure ce passionnant débat où tout le monde a su utiliser des mots de plus de cinq lettres pour s’exprimer, on oublie dire qu’on peut rire de tout (mais finalement pas avec n’importe qui). A la lecture, j’ai trouvé ce papier drôle ET instructif (dans cet ordre). C’est ce que j’attends en priorité d’un papier publié ici, et certainement pas un cours professoral sur la philosophie.

  19. Ok le papier est drôle, moi aussi je me suis poiler. Mais tout de même, l’auteur se donne du style et un registre qui nous révèlent son engagement. Quel que soit le ton, drôle, sérieux, salace, il nous dit quelque chose à quoi semble-t-il il a consacré du temps: la cancre attitude. Le temps que l’on donne aux mots et à leur effet nous expose tous à une critique débile. Dans ses écrits Kant a toujours eu soin de ne jamais se soucier de toucher son lecteur, ce qui explique pourquoi beaucoup le trouvent « chiant ». Kant ne se fout pas de vos émotions, de votre bonheur ou de vos désirs, il est suprêmement froid, objectif . Enfin de compte tout le monde peut lire Kant, il vous prend la main.

    Moi aussi finalement je suis tombé dans le panneau. L’article me fait rire, il est bien troussé mais en même temps je le trouve con. J’avoue dans certains domaines faire preuve d’un sérieux inquiétant, surtout en ce qui concerne les concepts car il n’ont de réalité que celle que l’on consent de leur donner dans notre pratique. Chose en ce monde qui me terrifie. Pas vous?

    Enfin de compte cet article génère un flot incroyable de réactions parce que Gonzai s’est pointé là où on ne l’attendait pas, dans la philo. Gonzai fait son chemin et néglige l’impact qu’un tel article peut avoir sur sa ligne éditorial. Ou du moins en néglige l’effet à venir. Que sera Gonzai dans 3 ans? Une journal doit prendre racine pour exister.

    Le gonzo journalisme n’est-il qu’une attitude?

  20. Ah tiens, il est pas mal ce commentaire.
    Il fait réfléchir… Où en serons-nous dans trois ans?
    Excellente question.

    A vrai dire je n’aurais jamais pensé qu’on serait encore là, il y a trois ans. La raison du succès, en ce qui me concerne, c’est que les papiers me font encore rire. Premier élément de réponse. Le deuxième, pour vous répondre plus directement encore, c’est que ce papier – et l’auteur m’arrêtera si je me trompe – est un monumental foutage de gueule à tous ces suppléments de prêts à penser qu’on voit fleurir dans la presse écrite, les dicos culturels A to Z avec les notions à placer dans les diners en ville.

  21. perso je dis que l’on s’en branle avec sérieux de savoir où l’on sera dans trois ans, personne, enfin je l’espère, ne fait de plan de carrière Gonzaï. « Un journal doit prendre racine pour exister », justement je pense qu’il cesse d’exister quand il prend trop racine, c’est pour cela qu’il y a des nouvelles plumes et de nouveaux (d)ébats internes.

  22. Quand je lis un article sur quelque chose que je connais déjà, et que j’ai l’impression d’être plus cultivé que l’auteur, j’aime le faire savoir dans les commentaires.

    Pour ma part, je ne connaissais rien à Kant. C’est la première fois que je lis quelques chose sur lui, et qui sait, cela me permettra peut-être de lire un second truc sur lui.

    Merci Marc Arekian, merci Gonzai, pour ce papier, plein d’humour, tentant de vulgariser un philosophe compliqué pour des cervelles comme la mienne, atrophiée par les zapping télé et internet. Ce qui n’est pas une mince affaire. Au plaisir de lire un papier sur un autre philosophe.

    Salut

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