Disparus dans les bacs à soldeurs quelques années après leurs sorties, ces disques s’échangent désormais entre amateurs avertis. Ils ont été le terreau fertile de très nombreux groupes. Ils émerveillent par leur talent si injustement oublié. Il est temps d’exhumer du fond du coffres à jouet les légendes underground du rock. Aujourd’hui, Iron Butterfly, des pionniers heavy, premier groupe disque de platine de l’Histoire du rock aux Etats-Unis.

Ces satanés britanniques ont décidément pris d’assaut les Etats-Unis. Nous sommes en 1966, et force est de constater que le rock n’est plus une musique américaine. Le temps des pionniers est loin, et même si ceux-ci sont tous vivants, à l’exception de Buddy Holly et Ritchie Valens, morts dans un accident d’avion en 1957, et de Eddie Cochran, d’un accident de voiture en 1960, tout n’est pas reluisant. Little Richard s’est réfugié dans la religion, Chuck Berry a dû se débattre avec des histoires de port d’armes, Jerry Lee Lewis a défrayé la chronique en se mariant avec sa cousine de treize ans, et Elvis Presley roucoule des niaiseries dans des films nuls. Quant à Gene Vincent, qui a survécu à l’accident tragique qui a coûté la vie à Eddie Cochran à Londres, il traîne désormais sa patte folle sur les scènes européennes.

Les Anglais viennent de décocher les prodigieux Beatles, suivis de près par les Rolling Stones, les Kinks et les Yardbirds. En 1966, les Beatles remplissent à craquer le Shea Stadium, les Stones sortent Paint It Black, et les Yardbirds sont en train de ravager le pays avec un nouveau duo de guitaristes : Jeff Beck et Jimmy Page.

Ce nouveau rock anglais excite les kids américains, et engendre une nouvelle génération de jeunes groupes locaux. Ils s’entraînent dans le garage des parents, prompt à recevoir une de ces grosses voitures US surdimensionnées. Reproduisant non sans une forte dose d’amateurisme les morceaux de leurs idoles, à peine plus âgées qu’eux, ces nouveaux groupes seront bientôt qualifiés par les amateurs de proto-punk de garage-rock. Nombre de belles formations désormais cultes naissent là : les Seeds, Nazz, Shadows Of Knight, MC5…

San Diego, 1966. Le jeune organiste Doug Ingle décide de fonder son propre groupe après avoir quitté sa précédente formation : Palace Pages. Il assemble patiemment au fur et à mesure des rencontres un quintet comprenant Ron Bushy à la batterie, Danny Weis des Palace Pages à la guitare, Jerry Penrod à la basse et le chanteur Darryl DeLoach. Le quintet est au complet dès 1967, juste au bon moment. Le rock américain reprend le dessus grâce à de nouvelles formations psychédéliques : Jefferson Airplane, Doors, Grateful Dead, Janis Joplin And The Holding Company, Canned Heat… Les majors du disque sentent le filon : Grateful Dead est signé chez Warner, Jefferson Airplane chez RCA, Doors chez Elektra…

Le son lourd

Ahmet Ertegun, patron de Atlantic Records, voit les choses autrement. Il sent que la musique rock a un avenir dans les songwriters et dans le son lourd. Du côté des compositeurs, les premiers essais sont médiocres, bien que talentueux : le Buffalo Springfield échoue à triompher sur la scène psychédélique malgré deux excellents albums. Ertegun aura le nez creux en gardant le guitariste du Springfield dans son escarcelle : un certain Neil Young, qu’il signe via une sous-division : Reprise. Il récupère aussi un ancien Byrds, signés chez CBS, dont Ertegun sent le talent : David Crosby. La fusion des talents de David Crosby, de l’ancien Buffalo Springfield Stephen Stills, de l’anglais expatrié Graham Nash, puis de Neil Young donnera l’immense Crosby, Stills, Nash And Young. En passant, Crosby et Nash ramène une bonne copine au talent certain : Joni Mitchell.

Du côté du rock heavy, Polydor a tout raflé : le power-trio Cream, le Jimi Hendrix Experience, et aussi les Who, puissance heavy-blues en devenir. Ertegun veut damer le pion à son concurrent sur ce terrain, et décide de partir en chasse des formations heavy américaines. Il signe via sa filiale « progressive » ATCO, les Vanilla Fudge de New York, qui cartonne dès 1967 avec leur reprise de You Keep Me Hangin On interprété un an avant par les Supremes, tube Motown par excellence, dans une version puissante et mélodramatique, porté par une section rythmique turbulente (Carmine Appice à la batterie, Tim Bogert à la basse, l’équivalent américain des Keith Moon-John Entwistle des Who). L’orgue Hammond domine, goudronneux, grondeur, celui de Mark Stein.

Fort de cette belle signature, Ertegun décide d’écouter les démos qui viennent à lui. L’une d’elle l’intéresse, un quintet de San Diego, qui vient de déménager à Los Angeles, et qui a désormais une résidence au Galaxy Club et au Whisky A Go Go, les meilleurs clubs de la ville : Iron Butterfly. La petite équipe signe un prestigieux contrat avec Atlantic fin 1967. Un premier album est enregistré, « Heavy », mais dès sa sortie fin janvier 1968, le groupe a déjà explosé. Ron Bushy et Doug Ingle se retrouvent seuls. « Heavy » a marché modestement (#78 US), ce qui encourage Atlantic à suivre Iron Butterfly, si le groupe en est capable.

Ingle et Bushy embauchent deux jeunes gens plein d’énergie : Lee Dorman à la basse, et un guitariste-chanteur de dix-sept ans du nom de Erik Braunn. Quelques répétitions vigoureuses sous perfusion Cream, Jimi Hendrix Experience, Doors, Vanilla Fudge aboutissent à un nouvel album bien plus solide que le premier : « In-A-Gadda-Da-Vida ». L’histoire ne retiendra que le marathon heavy In-A-Gadda-Da-Vida, illustration de la prononciation d’un être gentiment assommé d’herbe du In The Garden Of Eden.

Ce dernier morceau est légendaire, mais il cache la véritable profondeur de l’album. Iron Butterfly délivre de subtils pastilles de rock psychédélique gorgées de rage et d’acidité, dont les nouveaux interprètes sont les seuls maîtres. La matrice heavy se cache derrière l’orgue sale de Ingle (un Continental Vox comme celui de Ray Manzarek), la guitare saturée de fuzz de Braunn, la basse lourde de Dorman, et la batterie frétillante de Bushy. Le fameux solo de batterie s’avère un peu long, mais In-A-Gadda-Da-Vida reste pour toujours un mythe fondateur.

Ce morceau pourtant interminable est la locomotive d’un premier succès commercial : numéro quatre des ventes, il deviendra quatre fois disque de platine, soit quatre millions d’albums vendus. Il est le premier album de rock à se vendre aussi massivement aux Etats-Unis.

Un rendez-vous manqué

La route est désormais ouverte pour une carrière brillante. Après une tournée américaine en compagnie de Jefferson Airplane, Iron Butterfly retourne en studio. L’album suivant est rapidement capté pour capitaliser sur le succès de « In-A-Gadda-Da-Vida ». « Ball » sort le 17 janvier 1969, et entre à une confortable troisième place des ventes d’albums aux Etats-Unis. Les chiffres s’effritent pourtant rapidement, le disque n’atteignant qu’un décevant disque d’or. Si la concurrence de Cream est désormais évincé, le trio s’étant séparé en novembre 1968, et celle de Vanilla Fudge ayant fait long feu après le succès du premier album de 1967, Iron Butterfly trouve un nouvel obstacle sur sa route et pas des moindres. Le 12 janvier 1969, cinq jours avant « Ball », sort le premier disque d’un quatuor anglais que Ertegun vient de signer : Led Zeppelin. Après une première salve de concerts aux USA en première partie de Vanilla Fudge, les écrasant littéralement chaque soir au passage, le disque grimpe à la 7ème place des ventes, devenant huit fois disque de platine.

IRON BUTTERFLY Ball reviews

Le heavy hanté et tendrement psychédélique de Iron Butterfly devient aussitôt obsolète devant la puissance de feu de Led Zeppelin, qui va remettre la seconde couche avec « II » le 22 octobre 1969, numéro un immédiat des ventes, atteignant le chiffre astronomique de douze millions de disques écoulés. « Ball » offre pourtant d’excellents morceaux, comme « In The Times Of Our Lives », « Soul Experience » ou « Filled With Fear ». Ce premier écueil va être accompagné d’un second qui va s’avérer redoutable.

Août 1969. Iron Butterfly est programmé à l’affiche du festival de Woodstock. Le groupe se retrouve coincé à l’aéroport de LaGuardia, à New York. Leur set étant dans quelques heures seulement, le manager du groupe contacte le programmateur du festival John Morris et pose ses conditions : il faut venir chercher le groupe en hélicoptère, qui se produira immédiatement, avant de repartir de la même manière, le cachet en poche. Les organisateurs du festival étant submergés par l’ampleur du festival, la programmation se décalant de plusieurs heures à cause des difficultés d’accès, John Morris leur répond par télégramme en ces termes :

« For reasons I can’t go into / Until you are here / Clarifying your situation / Knowing you are having problems / You will have to find / Other transportation / Unless you plan not to come. »

La première lettre de chaque ligne formant une réponse des plus explicites : « Fuck You ». Ce qui n’était à l’origine qu’un set manqué va devenir une erreur stratégique majeure. Le succès du film du festival et des albums à suivre vont faire entrer dans la légende tous les groupes qui vont y apparaître, en faisant les représentants historiques du mouvement hippie et psychédélique. Iron Butterfly, déjà fragilisé sur la scène heavy par les nouveaux groupes anglais, va faire office de second couteau de la scène psychédélique à tout jamais.

Iron Butterfly's 17-minute epic 'In-A-Gadda-Da-Vida' comes to Rock Band - Polygon

Après un ultime concert le 15 décembre 1969 à San Diego, Erik Braunn quitte le groupe après avoir tenté en vain de persuader ses camarades d’opter pour un son plus agressif qui aurait pu en faire les pionniers du hard-rock à orgue, prenant de vitesse Deep Purple et Uriah Heep.

Un disque en direct, sobrement appelé « Live », tente de remédier modestement à ce manque de mordant en studio. Capté sur la tournée américaine de mars 1969, « Live » permet de se rendre compte de la vraie puissance d’Iron Butterfly. Les six morceaux, tous issus de In-A-Gadda-Da-Vida et Ball, sont malaxés, torturés, pour les rendre plus inquiétants, plus féroces. L’album atteint une encourageante 20ème place des ventes en avril 1970, montrant que Iron Butterfly résiste encore à la concurrence. Mais celle-ci s’est encore renforcée, avec l’arrivée sur les terres américaines de Deep Purple, Black Sabbath, Humble Pie, et Jethro Tull.

Quelques mois seulement après la sortie de ce disque live, Iron Butterfly revient avec un équipage solidifié. Ce sont deux guitaristes qui viennent prendre la place de Erik Braunn : Mike Pinera de Blues Image, qui ouvrit pour Iron Butterfly en 1968, et Larry « Rhino » Reinhardt de Second Coming. Les répétitions en quintet avaient déjà secrètement débuté dès septembre 1969, lorsque Braunn commença à évoquer sérieusement sa frustration au sein du groupe.

« Metamorphosis » sort le 13 août 1970, et atteint une belle seizième place des ventes. Globalement, le son de Iron Butterfly ne change pas fondamentalement, Doug Ingle restant le principal compositeur. Toutefois, Mike Pinera impose sa patte, notamment sur la pièce de résistance Butterfly Bleu, cavalcade heavy-blues psychédélique de quatorze minutes, théâtre d’une joute guitaristique entre Pinera et Reinhardt. Le morceau deviendra un nouveau cheval de bataille scénique avec In-A-Gadda-Da-Vida.

Iron Butterfly se lance dans son premier assaut européen en compagnie de Yes en 1971. L’émission allemande Beat Club et la captation en direct à Copenhague pour la télévision danoise montre un groupe revigoré. Pourtant l’orientation de plus en plus blues et soul portée par Pinera et Reinhardt, ajoutée à la fatigue des tournées incessantes finit par avoir raison de Doug Ingle, qui s’en va. Le quatuor restant poursuit néanmoins, et un simple, Silly Sally, très soul à la Blood, Sweat And Tears et Chicago, est lancé sur le marché. C’est un échec cuisant, qui annonce la fin de Iron Butterfly.

Article : Album "Metamorphosis" d'Iron Butterfly - Givemesomemusic

Doug Ingle accepte de revenir pour une ultime tournée américaine en compagnie de Black Oak Arkansas. Le dernier concert a lieu le 23 mai 1971 à Bend, dans l’Oregon. Lee Dorman et Larry Reinhardt fondent alors dans la foulée un super-groupe du nom de Captain Beyond avec Rod Evans, premier chanteur de Deep Purple, et Bobby Caldwell, batteur de Johnny Winter, dont le premier album éponyme de 1972 est un pur chef d’oeuvre de hard-rock progressif.

Commence alors la triste valse des reformations plus ou moins sincères. Erik Braunn est contacté par un tourneur en 1974, lui proposant de reformer Iron Butterfly pour capitaliser sur ce qui reste d’aura au groupe. Braunn réunit autour de lui le batteur original Ron Bushy, le bassiste Phil Kramer, et l’organiste Howard Reitzes. Deux albums vont voir le jour en 1975 : « Scorching Beauty » et « Sun And Steel ». Les deux ont leurs bons moments, mais Iron Butterfly est bloqué dans un rock progressif plus ou moins énervé bien trop terne par rapport aux monstres du rock de l’époque : Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, Yes, ELP, Jethro Tull…

De nouvelles tentatives suivent entre 1977 et 1988, avec une partie des musiciens originaux, jamais les mêmes, que ce soit en studio ou sur scène, sans grand résultat. La formation mythique de « In-A-Gadda-Da-Vida » finit par se réunir pour une tournée américaine de trente dates qui se termine par une apparition au Madison Square Garden de New York le 14 mai 1988 pour les quarante ans du label Atlantic.

Depuis les années 2010, Iron Butterfly refait régulièrement surface dans les festivals nostalgiques, mais les chances de voir un des line-ups mythiques sont désormais anéanties. Erik Braunn meurt le 25 juillet 2003, Lee Dorman le 21 décembre 2012, et Larry Reinhardt s’est éteint le 2 janvier 2012.
Il reste désormais les disques, et régulièrement, des enregistrements en concert sortent : « Fillmore East 1968 », « Live At The Galaxy 1967 », « Live In Copenhagen 1971 », « Live In Sweden 1971 », tous d’excellente qualité. Cherry Red parachève ces publications posthumes en réunissant dans le même coffret l’ensemble des albums originaux de Iron Butterfly entre 1967-1971, dans leurs mixages mono et stéréo, avec en prime les sets complets au Fillmore East de New York les 26 et 27 avril 1968, captant le groupe à son apogée.

Pour toujours, ils sont les pionniers psychédéliques du heavy-rock avec Vanilla Fudge, également éteint en 1970, et tous deux terrassés par la puissance féroce de Led Zeppelin, le groupe qui enterra pour plusieurs années toute velléité américaine de prendre la main sur le hard-rock. Il faudra attendre 1975 pour que Kiss, Blue Oyster Cult et Aerosmith mettent à terre les groupes anglais superstars vacillant dans la poudre.

Iron Butterfly // Unconscious Power – An Anthology 1967-1971 // Esoteric Recordings/Cherry Red Records

Iron Butterfly: Unconscious Power - An Anthology 1967-1971, 7CD Remastered Box Set - Cherry Red Records

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