Il y avait du bruit depuis deux ans aux alentours de Nîmes, une voix, une guitare timide au début, et quelques coups de baguettes bien sentis. Je ne sais pas d'où ça venait précisément ni même de quoi il pouvait s'agir. J'avais juste un nom, Harold Martinez. Et le mois dernier j'ignorais encore que ce voisin m'avait créé cette bande originale sur mesure que j'attendais depuis quarante piges.

Loin des autoroutes meurtrières du 15 août, ma 206 cradingue brinquebale sur le chemin caillouteux, défoncé – et crevassé par endroits – qui mène à L’Hacienda, un repaire d’irréductibles gardois quelque part au bord de la D979 à la sortie de Nîmes. Ouais, en pleine cambrousse. Si j’ai préféré, en cette fin d’après-midi éventrée par un bout de Mistral, me retrouver perdu, seul, au milieu de la poussière et des herbes sèches plutôt que sur une plage de La Grande-Motte à reluquer des troupeaux de hollandaises à la peau cramée, c’est qu’il devait y avoir une bonne raison.

Cette raison porte un nom, Harold Martinez, un mec du coin dont je voyais le nom passer sur Facebook de temps en temps, sans trop y prêter attention, jusqu’à ces dernières semaines et un CV qui s’est considérablement enrichi. Passage au putain de festival This is not a love song à Paloma [la salle de musique actuelle de Nimes], première partie des Black Keys aux Arènes en plein cagnard… Tout ça à Nîmes, à dix minutes de chez moi si les deux trois feux sur la route restent au vert. J’ai alors dégotté l’album “Dead Man”, paru en mars dernier chez Socadisc, histoire d’écouter quelques minutes par politesse avant de m’en retourner aux groupes de stade confits dans la graisse qui font mon quotidien. Le disque commence comme un vieux train qui entre en gare, et avant même qu’il s’arrête je savais déjà que j’allais monter dedans et faire le voyage jusqu’à la voie de garage. Et l’Hacienda, où Harold Martinez se produit ce 15 août, avec ses roulottes, ses caravanes déglinguées et ses chaises rouillées, colle impeccablement à cette ambiance désaffectée propice à prendre le train en marche.

Dès Prison Valley, la première chanson de “Dead Man”, le décor qui s’installe ressemble à ces paysages de l’ouest américain, là où le ciel blanchit d’un soleil qui envoie le Fahrenheit par paquets de 140. Ces déserts à rochers oubliés et squelettes éparpillés où l’horizon ondule en  mirages poisseux bon marché. Pas les déserts des ballots de paille qui roulent dans la poussière, plutôt ceux des panneaux en forme de croix rouge et blanche qu’on trouve au bord des voies ferrées, là où les trains semblent aller (et venir de) nulle part, et qu’on croirait juste faits pour coller au décor. En deux albums, “Dead Man” donc, et “Birdmum”, son prédécesseur, la musique d’Harold Martinez, arrangée par son batteur à la chaîne Fabien Tolosa, cahote au milieu de ces ambiances de rétame imminente, souvent désorientée mais jamais tout à fait paumée.

Calexico meets Wovenhand

pochette_harold_dead_man“Birdmum”, premier album du duo Martinez/Tolosa paru en 2012, sonne comme le testament d’un gitan abandonné dont les semelles traînent dans les poussières éternelles de routes qui vont toujours au sud de quelque part, errant avec sa guitare sèche et son folk pas loin du That’s all, au milieu de ces zones arides et sauvages qui seraient très convaincantes en périphérie rude et hostile de Calexico. Et si Birdmum est en somme la complainte rentrée d’un condamné à mort qui pleure sa mère tout du long, “Dead Man” est la résurrection bruyante d’un homme revenu d’assez loin pour ne plus avoir peur de s’offrir en gueuleton aux vautours. Et ça fonctionne, parce que c’est à prendre ou à laisser. Un deuxième album qui prend l’envergure des endurcis à la corne, avec des guitares qui carburent à la furie électrique à peine contenue, jusqu’au point d’orgue de Freedom Rider où Harold Martinez chatouille un peu Hendrix, l’air de rien. Juste ce qu’il faut de guitare pour sentir que tout ne tient qu’à un fil aussi fin et tranchant que la mi aiguë. Le tout dessinant un Sergio Leone-rock tapissé de menace constante qui va chercher quelques racines de choix du côté de 16 Horsepower et, surtout, Wovenhand. Ça tombe plutôt bien, Harold Martinez lui-même vient de la même usine que David Eugene Edwards, avec qui il partage cette voix d’égaré pour de bon.

Vous pouvez googliser l’intégrale d’Harold Martinez sur le world wide, vous n’échapperez que très rarement au couplet sur la voix « habitée » de ce chanteur, etc etc… Faites attention toutefois, tous ces gens se gourent sur toute la ligne, la voix d’Harold Martinez n’est pas habitée, elle est définitivement hantée. Hantée au-delà de toute mesure. Hantée par les fantômes, les morts ou laissés pour, les squelettes et les corbeaux déplumés qui rôdent dans ses textes. Une voix qui se situe à peu près dans le no man’s land qu’a laissé Nick Cave entre sa face punk et sa face crooner ravalé aux Christs. Une voix de paniqué tendu qui racle la poussière sans grand espoir de salut. Pile ce qu’il faut pour chanter des machins comme « I’m dead and gone, but safe and free » ou « my name is sad burn ». Et putain c’est exactement ça, en deux albums prometteurs, Harold Martinez a créé la BO des brûlés tristes, de tous ces vagabonds habités par un feu qui a fini par les cramer, et qui hurlent à la mort, histoire de se convaincre qu’elle n’est pas encore arrivée jusqu’à eux. Ou déjà passée depuis longtemps.

L’automne n’est plus très loin, et dans la nuit à peine tombée de ce 15 août à L’Hacienda, il y en avait déjà des morceaux qui volaient un peu partout avec un reste de vent, de faux airs d’été indien qui se mariaient à merveille avec Harold Martinez. Les projecteurs ont alors lâché pour nous laisser aller tranquillement faner dans le soleil couchant avec ce navajo en noir sauce gardoise. Juste un dead man qui saigne encore…

Harold Martinez // LP Birdmum et Dead Man // Socadisc
https://soundcloud.com/harold-martinez

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2 commentaires

  1. exact ! tout y est , c est bien ecrit et on s y retrouve parfaitement . merci d avoir su ecrire ce que beaucoup d entre nous ressentent .

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