« Au commencement, il y eu un confinement. Il y avait aussi une passion secrète inavouée pour l’inspecteur Derrick et un amour inconsidéré pour le Korg MS10″. Ce n’est pas le pitch d’un épisode de la série qui a révélé Horst Tappert au public ehpadiste de la France des années 80, mais la brève introduction rédigée par le groupe Tempomat à son album prévu incessamment sous peu, histoire de rappeler qu’il existe un lien invisible et stupide entre John Carpenter, FR3 et Adolf Hitler. 

Une dilatation du temps, l’odeur du pyjama sale de papy et des pantoufles agonisant dans un suicide lent. Trois éléments indissociables des dimanches après-midi des années 80, et que celles et ceux ayant grandi avec Stranger Things sur Netflix ne connaîtront jamais. On pourrait tout aussi bien citer Walker Texas Ranger ou Un flic dans la mafia, mais Derrick, plus que n’importe quelle autre série, incarne ce symbole télévisuel d’une époque rangée désormais au placard, et pendant laquelle des milliers (millions?) d’ados ont pu rêver d’une évasion en se tapant toutes les enquêtes de l’inspecteur Stefan Derrick dans un Munich gris et rempli de boutiques Camaïeu, comme on en trouve encore aujourd’hui dans les plus mauvaises villes françaises.

Munich, centre du monde ? Oui et non. Disons que de 1974 à 1988, et tout au long des 288 interminables épisodes (!) de notre Colombo germanique, l’acteur Horst Tappert incarna à sa manière l’Allemagne post Seconde Guerre mondiale, pleine de BMW et de vêtements mal coupés, typiques des années Mur de Berlin. C’est d’ailleurs cette ville qui aura finalement sa peau après sa mort, en 2013, lorsque que le Frankfurter Allgemeine Zeitung révèlera que l’homme derrière Derrick avait aussi servi comme soldat dans la Wehrmacht en 1940. Fictif ou pas, ça fait toujours un peu désordre pour un flic du cathodique. Bilan des courses pour celui mort 5 ans plus tôt : la « mythique » série est alors déprogrammée et son image de Belmondo tétraplégique tombe peu à peu dans l’oubli… jusqu’à ressurgir dix ans plus tard avec Tempomat, groupe français certainement nostalgique, non pas des facéties d’Hitler, mais de toutes ces années à être fier de ne rien faire devant la télé des eighties, avec un mec ressemblant à votre oncle Jean-Paul dans le rôle de l’anti-héros.

Au casting de ce groupe-blague-mais-en-fait-pas-tant-que-ça, on retrouve donc Jonathan Lieffroy (Last Night) en chef d’orchestre synthétique, mais aussi deux membres de Frustration (Nicus et Fred Campo) pour 10 morceaux instrumentaux qui, étrangement, font surtout penser aux meilleurs soundtracks de John Carpenter (quand celui-ci avait encore un peu de jus sous les pédales).
Conçu comme
une bande imaginaire de la célèbre série allemande, et pensé pour être diffusé en ciné-concert, « Aus der Reihe Derrick » dégueule donc de synthés partout, et doit donc s’écouter avec le maximum de déviance imaginable en s’imaginant, cuir sur le dos à la Christophe Hondelatte, en train de dévaler le Munich de la fin des années 70 à la recherche de la bande à Bader ou de tout autre groupuscule terroriste. A sa manière, Tempomat peut facilement rivaliser tant l’objet, par son anachronisme et le foutage de gueule ultime qu’on y entend, donnerait presque envie de rallumer la télé. Tout compte fait, on va plutôt rebrancher le Korg MS10 pour rendre hommage à l’inspecteur Gadget de Bavière, mais cette fois, sans bavure.

Tempomat // Aus der Reihe Derrick // Sortie début octobre 2022 chez Viro Major Records et Les Disques des Mauvais Garçons.

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