Le mot rock’n’roll devrait être banni des dictionnaires. Depuis sa dernière résurgence au milieu des années 90, il aura engendré deux décennies de médiocrité à peine compensée par le bruit et toute une série de poncifs qui accouchent de mauvais albums, de mauvaises chroniques et de piètres légendes. Coincé entre deux pages de l’Histoire, Ty Segall fait figure d’exception. Avec son nouveau projet nommé Fuzz, le gamin de San Francisco brouille encore plus les pistes.

ad7ebd4eIl y des évidences telles qu’on peut parfois passer à coté. Un nouveau disque de Ty Segall, un an après le jackpot de « Twins », six mois après la parenthèse acoustique de « Sleeper », à quoi bon s’y coller maintenant que le Kid a fait la couverture de Rock & Folk [1] et que son nom s’arrache à prix d’or partout en Europe, aux Etats-Unis et sur tous les continents pourvus de gamins blancs prêts à s’acheter une révolte pour le prix d’un ticket ? Le service « rock » de Gonzaï étant parti claquer ses maigres économies au tiercé quarté pour mettre à profit ses RTT en pavanant avec une plume placée au mauvais endroit, il semblait pourtant nécessaire de s’attarder un instant sur le cas Segall, à bien des égards atypique dans ce qui ressemble de plus en plus à une impasse. Ne pas chercher plus loin la tentation de bien des groupes – on y reviendra – d’enclencher la marche arrière.

L’affaire est entendue, le mot ‘rock’ n’a plus de sens. Tout le monde en fait d’une façon ou d’une autre ; ton cousin, ta voisine, la marque de jean en bas de chez toi, jusqu’au péquenot prédestiné à devenir facteur quand tu étais au lycée technologique, avec sa gueule désormais affichée en 4 par 3 dans les stations de métro. Mais s’attarder trop longuement sur cette dissolution du mouvement dans le grand bain du marketing populaire, ce serait finalement enfoncer une porte ouverte, laissons cela aux historiens. Le cas Segall, donc. A revers de tous les artistes de sa génération. Pas de pause, peu de break, un album tous les ans, parfois plus, peu de déchet, des œuvres qui s’empilent comme des trophées, une gueule de marmot joufflu biberonné aux burgers, à Nirvana, à tout ce que l’Amérique nous a laissé de plus marquant sur ces vingt dernières années. Chacun de ses disques est un petit événement, pourtant ta voisine n’en a jamais entendu parler ; il remplit presque les stades aux Etats-Unis, pourtant l’Américain moyen continue d’ignorer son nom qui d’ailleurs n’apparaît jamais dans la rubrique des faits divers. Et lorsque son père adoptif décède brutalement en 2012 d’un cancer de la langue, Ty poursuit sa tournée européenne, enregistre un disque cathartique chanté du bout des lèvres (« Sleepers ») et enquille avec cette autre nettement plus bruitiste. A des années-lumière des chamailleries de studio qui ponctuent la vie tranquille des rockeurs embourgeoisés – quelqu’une a-t-il des nouvelles des Strokes et de leur crise interne sur la coupe de cheveux à adopter pour 2014 ? – ou de ceux qui tentent d’épater la galerie avec de jolis visuels psychédéliques servis sans refrain – les Black Angels, cette bande de Schtroumpfs coquets sans cervelle. Le crédo de Ty, c’est l’urgence. Tout le reste, des pochettes tapageuses aux clips à 30.000 dollars en passant par la sacro-sainte pause de 2 ans entre chaque album, n’a pas sa place dans son monde composé d’acouphènes et de sirènes munies de nibards à la Dolly Parton. Plutôt que de s’étonner que ce gosse né en 87 – l’année de Bananarama, Billy Idol, George Michael et tout un tas d’autres atrocités – soit au dessus de la mêlée, il conviendrait de se demander pourquoi la concurrence n’en tire par quelques enseignements.

Ty+Segall
Que dire de son projet Fuzz, et du disque éponyme, en quelques mots ? Qu’il est indispensable, qu’il évoque parfois le rock anglais de Wolf People, qu’il est ponctué de quelques riffs bien placés et servis sur un plateau grâce à un jeu de batterie préhistorique – c’est aussi Ty derrière les fûts – qui rappelle qu’avant de faire le malin en première classe pour sillonner les contrées reculées, le rockeur savait manier la six cordes comme un gourdin à une époque où Najat Belkacem n’avait pas encore imposé la parité dans toutes les grottes. Les descriptifs techniques d’album étant au moins aussi horripilants qu’une autopsie de bassiste élevé à la Kronenbourg, on s’abstiendra d’étirer ce paragraphe pour discutailler des pédales d’effets qui font de Segall un magicien à pieds plats, la vérité c’est que Fuzz, comme tous les autres disques du Segall, devrait être livré en supplément dans tous les manuels scolaire ; le livre audio permettrait, si ce n’est de donner un CDI à nos chères têtes blondes, au moins de leur apprendre ce qu’est la notion du boucan bien branlé.
Comme il ne suffit pas de porter une longue barbe de druide-dealer – si quelqu’un possède la discographie des Wooden Shjips, qu’il lève la main, qu’on la lui coupe – pour faire mieux que ses ainés, le nom de Kurt Cobain revient en sourdine quand on évoque le cas Segall. Le petit Ty n’est âgé que de sept ans quand le fils spirituel de Guy Debord et Neil Young se colle une balle au fond du buffet ; pourtant les choix de carrière du même Ty semble indiquer une leçon bien apprise : pour vivre heureux, vivons caché. Eviter la surexposition, éviter de se mettre à la colle avec une harpie brailleuse, éviter de pondre un hit mondial qui ferait de vous une icône à la tête en forme d’écran plat. Fermer sa gueule, juste fermer sa gueule. Jusque là, Ty Segall a su assurer un sans faute. En refusant d’incarner toute idée d’une révolution en toc, en apparaissant en ombres chinoises sur ses propres pochettes, Ty Segall applique à la lettre les conseils de Steve Winwood période Traffic : « No name no face no number [2] ». Une manière élégante de dissoudre toute tentation de la déification sous un déluge de larsen. Quant à savoir ce qui peut bien animer les synapses de l’enfant prodige, on vous conseille de prêter l’oreille au meilleur morceau de l’album, What’s in my head, espèce d’écho lointain au Come as you are de qui vous savez. A défaut de mieux comprendre la folie du bambin surdoué, espérons qu’il vous apportera quelques réponses sur votre génération X.

Fuzz // Fuzz // In The Red
http://ty-segall.com/


[1] Un numéro qui au passage et de l’aveu même de Philippe Manœuvre s’est écoulé autant que les numéros avec des vieux croulants en couverture, comme quoi le mensuel devrait se donner plus souvent du mal pour coller au temps présent.

[2] Morceau tiré de « Mr Fantasy », premier album du groupe paru en 1967 et notamment repris brillamment par Bryan Ferry sur « Olympia » (2010)

6 commentaires

  1. Rien que lire l’intro a suffi à me dégouter de lire l’article… Encenser un artiste en descendant les autres, j’ai du mal avec ce concept et cette mauvaise foi…

    1. Quand vous choisissez votre téléphone, vous comparez les modèles ? Idem pour votre bagnole, laquelle consomme le moins au 100, pareil pour votre téléviseur, c’est laquelle qui est la plus grosse ? Bon ben le rock c’est pareil.

  2. Cher Bester,
    Les mauvaises chroniques je te les laisse (tu sais de quoi tu parles) , les légendes piètres ou pas je m’en tape , quand aux mauvais albums y’en a pas eu plus ou moins dans cette période que dans n’importe quel autre , il y en a c’est tout , so what ?

    Mais ce qui me gêne le plus dans ton intro c’est cette curieuse assertion  » Depuis sa dernière résurgence au milieu des années 90, il aura engendré deux décennies de médiocrité (…)  » .

    Curieux en effet …

    A moins que tu sois un ex-bébé rocker ou que (ça revient au même) ton unique source d’information ait été ton ami Manoeuvre pendant cette période je pourrais comprendre que tu n’aies rien écouté d’intéressant au cours de ces vingt dernières années …

    Avant d’écrire de telles inepties renseigne- toi tout de même un peu mieux .
    Sinon si t’as la flemme ou pas le temps , on est plusieurs fidèles lecteurs de Gonzai à pouvoir te faire des listes (très !) fournies de trucs incroyables , excitants , géniaux et indispensables que tu as visiblement raté depuis le milieu des 90’s .
    just ask .

  3. Ne pas oublier Charlie Moothart qui a encore prouvé son talent de guitariste pour lâcher des riffs qui tabassent… Ty Segall est essentiel, mais Fuzz reste un groupe.

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