Ça commence à se savoir : le folk, c’est de la musique simple pour des gens compliqués. L’équation – « une guitare, une voix » - soluble dans n’importe quelle émission de télé-crochet a été accouchée par une bande de gamins torturés qui pensaient pouvoir traduire leurs névroses en quatre accords. Certains s’en sortent tout juste – Neil Young a vécu dans un mobile home baptisé Pocahontas, Bob Dylan est branché à une prise de courant. D’autres ont passé l’âme à gauche : Nick Drake – en constante dépression – est mort à 26 ans d’une surdose d’amitriptyline.

Depuis les années 60, le folk n’a pas survécu aux productions de plus en chargées des 30 Glorieuses. Mais jusqu’à présent, le genre n’a raconté guère plus qu’une histoire de la loose. Il est déjà trop tard quand le film des Frères Coen, Inside Llewyn Davis, sort en 2013. Nous sommes déjà nombreux à savoir qu’un mec qui joue tout seul avec une guitare et un capodastre est destiné à mourir avec un chat et une boîte de pilules.

Pourtant les chansons folk, qu’on le veuille ou non, ont aussi peint la couleur de beaucoup de sentiments. Certains musiciens savent jouer en 3 accords ce que d’autres peinent à jouir avec un poly-orchestre. Fraser Anderson est de ceux-là. Passionné par les artistes précités, il a suivi leur chemin et a passé plus de 20 dans la dèche à Édimbourg, à Londres…et en Ariège. Capable de vendre sa maison pour produire ses albums, le guitariste écossais n’a jamais eu l’intention d’être courageux. Il faisait de la musique parce qu’il en avait besoin. Sur ce troisième album intitulé « Little Glass Box » qu’il sort maintenant mais qu’il a écrit il y a plus de 5 ans, Fraser Anderson exprime beaucoup de choses vraies avec sa « guitare et sa voix ». Comme pour confirmer que ce sont les personnes qui se connaissent le moins qui traduisent le mieux leurs émotions. Il ne restait plus qu’à le rencontrer, pour savoir pourquoi.

En fait, tu as déjà sorti l’album dont tu fais la promo en ce moment. C’était en 2010, ça s’appelait déjà « Little Glass Box ». Sauf qu’à l’époque, tu ne l’as pas distribué. Pourquoi ?

Par manque de thunes. Cet album, je l’ai enregistré grâce à l’argent qu’une communauté m’a donné. Avec cet argent, j’ai essayé de faire le meilleur album possible. Quand je vivais à Mirepoix (dans l’Ariège, ndlr), je n’avais pas de job – je travaillais de temps en temps comme maçon pour des Anglais. Mais quand je ne travaillais pas, j’organisais des concerts chez moi tous les samedis et c’est devenu mon boulot. On a demandé des chaises de la mairie, essayé de faire un joli truc dans la maison, un cérémonial avec mes enfants… Je jouais donc les chansons d’un album que je ne pouvais pas sortir et les gens me demandaient où il pouvait le trouver. Une fois que je leur ai dit que je ne pouvais pas le distribuer faute de thunes, ils ont commencé à m’aider et se sont cotisés pour que je me paye un studio d’enregistrement et des musiciens. Je l’ai enregistré mais j’ai tout dépensé. Du coup, je le vendais sous le manteau après les concerts en ouvrant le coffre de ma voiture.

Et donc, que s’est-il passé dans ces 4 ans pour que tu puisses le faire aujourd’hui ?

J’ai reçu un appel de manière complètement inopinée. Des mecs d’un label allemand (Membran, ndlr) qui m’avait vu jouer à Londres et qui voulait le distribuer. J’ai dit oui tout de suite.

Pendant 20 ans, tu t’es toujours passé d’un label. Pourquoi signer maintenant ?

Parce que c’est un putain de taf quand t’es tout seul ! Pendant 20 ans je n’ai pas choisi de ne pas avoir de label. Personne ne voulait me signer. Tu comprends bien que c’est pas pareil. Là, tu vois, je suis soulagé. J’ai une super équipe qui s’occupe de moi, c’est cool.

Comment t’es tu retrouvé à enregistré l’album dans le Languedoc ?

Dans la communauté dont je te parlais, il y avait un couple d’Australiens qui avait un ami musicien. A guy who knows a guy…tu vois. Ce mec avait un studio, pas cher à louer, dans le Languedoc. Je n’ai pas hésité.

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Tu as aussi enregistré l’album avec des musiciens expérimentés, très vieux, comme Danny Thompson. C’était comment ?

[Mort de rire]. Ouais, on a additionné les âges de chacun des membres du groupe et on est arrivé à 375 balais. Ridicule ! J’étais le plus jeune, et de loin. Danny a 73 ans je crois mais mec, il a joué avec Nick Drake, Jeff Beck, John Martyn, Kate Bush… Bref, un univers musical dans lequel j’ai baigné et que j’ai longtemps admiré. J’étais comme un gamin avec eux.

D’ailleurs, il paraît que tu ne voulais pas enregistrer avec quelqu’un d’autre que Danny Thompson. Comment es-tu arrivé à l’avoir ?

Je lui ai écrit un mail. Je rentre d’un concert un soir, j’étais fin bourré. Je lui ai envoyé un MP3 avec une ligne de texte : « Do you wanna work with me? ». Le lendemain, j’ai ouvert ma boîte mail et j’ai reçu sa réponse : « Let’s do it ». Je n’y croyais pas, avec ma gueule de bois et tout… Danny, c’est un de mes héros et très vite, je me suis retrouvé avec lui en studio, à Londres. À la première prise, quand je l’ai entendu jouer derrière moi, j’ai pleuré. C’était trop puissant pour moi. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais c’est une icône pour moi. Lui, il s’est arrêté de jouer et m’a juste dit « je vais te chercher une bière? » [Il marque un temps d’arrêt]. Ce mec est une putain de légende.

Vendre ma maison pour enregistrer un disque, ce n’était pas mon idée mais celle de mon ex-femme.

C’est quoi l’idée derrière la chanson-titre, Little Glass Box ?

C‘est venu d’un rêve. En gros, c’est l’histoire d’un mec qui fait un boulot qui n’aime pas du tout, ce depuis des années. Il se sent misérable mais il a toujours un espoir dans ses rêves. Le problème, c’est qu’il est trop effrayé pour les partager avec d’autres et surtout trop effrayé pour les vivre. Il décide donc de les placer dans une petite boite en verre pour que tout le monde puisse les voir mais que personne ne puisse les toucher. Un jour, accidentellement, il cogne la boite qui éclate sur le sol. Tout à coup, il se retrouve obligé de vivre ses rêves.

D’où tires-tu ton imagination ?

J’essaie d’éviter de comprendre. Je ne me connais pas moi-même. Je suis juste très content quand je trouve une nouvelle chanson.

Ta musique se résume généralement à « un homme avec une guitare ». Ce n’est pas un peu court ?

Pour moi, c’est ce qui est le plus puissant. J’ai longtemps tourné avec un musicien écossais, Douglie Mac Lean, que je considère comme l’un des plus grands. Et c’est en lui que j’ai vu le vrai pouvoir d’une personne avec sa guitare.

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Les critiques te comparent souvent à Nick Drake ou John Martyn, que tu écoutes beaucoup. Comment es-tu venu à les écouter ?

Je les admire. Franchement c’est un compliment d’entendre certaines personnes me comparer à eux. Mais je n’essaie pas de leur ressembler. Tu sais, à la base je suis batteur. J’ai appris la guitare comme ça, tout seul, en faisant des accords bizarres. Drake, Martyn, Young je les ai découvert sur les routes. C’est comme si tu te demandais à quelqu’un pourquoi le violon plutôt que le piano. Qui sait ?

Un soir j’ai sauvé la vie de Chuck Berry

Tu as tourné avec Chuck Berry. Quand même…

[Rires] Ouais même si je n’ai jamais pu discuter avec lui. Mais il a fait un truc un soir. Paraît-il qu’il me regardait jouer sur le côté de la scène et ensuite pendant le changement de plateau, on s’est croisé dans le couloir, et il a levé ses deux pouces en l’air. C’est pour ça que sur mon site, j’ai mis « ‘two thumbs up’ – Chuck Berry ». Par contre, un soir je lui ai sauvé la vie. On répétait et il faisait son fameux duckwalk. Bon, à 80 piges, c’est plus pareil. Donc, il a failli tomber et je l’ai rattrapé. Il aurait pu se péter la nuque hein !

Paraît-il que tu as vendu ta maison pour produire ton premier album…

Ce n’était pas mon idée mais celle de mon ex-femme. Elle croyait vraiment en ma musique. On a divorcé depuis donc ça a du l’ennuyer [nouvel éclat de rire] On a fait ça pour produire mon premier album qui n’a pas marché. Il fallait changer d’air.

Et tu choisis le sud de la France. Pourquoi ?

On a déplié une carte sur le sol, on a fermé les yeux et on a posé un doigt dessus. On est tombé sur Bordeaux donc on s’est d’abord installé dans le coin, vers Bergerac. On voulait aussi que nos enfants soient bilingues, être confronté à une nouvelle culture. Je suis très content de l’avoir fait. Je regrette juste de ne pas avoir suffisamment appris le Français, j’étais maçon, je bossais avec des Anglais donc je n’ai pas beaucoup pratiqué.

Ensuite, vous vous installés vraiment à Mirepoix, dans l’Ariège. Comment c’était là-bas ?

J’étais très seul. Peut-être que j’avais besoin de ça aussi pour travailler de nouvelles chansons. C’était très beau mais il y faisait très froid en hiver. On avait une maison sans radiateur, juste un poêle. Il y avait beaucoup d’Anglais bourrés, des gens que j’évitais de fréquentais et qui n’avaient pas mon âge. Je ne me suis pas vraiment fait d’amis. Pourtant j’y ai passé six ans.

C’était vraiment différent de l’Écosse ?

Au début, c’était excitant. On est suis venu à Mirepoix pour les besoins d’un festival. Puis, on a trouvé une maison là-bas. Je n’ai pas envie de parler de manière négative de l’endroit parce que c’était super là bas. J’adore Carcassonne, j’adore Toulouse mais je ne me suis jamais senti chez moi.

Pourquoi ?

C’est lié à des moments très durs qui n’ont rien à voir avec l’endroit mais plutôt avec mes problèmes familiaux. Ça n’allait pas trop avec mon ex.

Et puis il y a cette histoire. Un soir, tu rentres d’une ballade musicale et tes enfants sont en train de vendre des prunes sur une table dans le jardin pour remplir les placards vides.

[Il marque une longue pause en regardant ailleurs] Ouais… En tant que père, tu ne te sens pas très bien. C’était le genre de sacrifice qu’on faisait à l’époque. Ce n’est pas un très bon souvenir franchement…Mais je pense que ça leur permis de se construire, d’apprendre quelque chose d’important.

Et maintenant ça va mieux ?

Oui, depuis très peu. C’est super, j’ai 39 ans, et je commence à vivre de ma musique. Je vis à Bristol : plein de choses se passent, les gens sont cools, on dirait Toulouse en fait.

Tu n’as jamais vraiment su ou eu envie de vendre ta musique n’est-ce pas ?

Ma musique je la conçois comme quelque chose qui brûle, un feu intérieur qui me pousse à composer, passionnément. Tu ne t’assois pas un beau jour en te disant « cool je vais écrire une chanson maintenant. Et en plus ça va être un tube ». Pour moi, c’est un truc que je dois faire. Un besoin irrépressible. Donc y voir un côté commercial, ça m’a toujours gêné. J’y ai pensé, mais je n’arrivais jamais à comprendre, à savoir comment faire pour « vendre ». Je m’intéressais plus au processus de création de la chanson, ce moment où tu rentres en elle pour t’y perdre. Ensuite, quand tu joues sur scène, je crois que les gens peuvent ressentir ça.

Tu as pensé abandonner, à faire autre chose que de la musique ?

Jamais. Il y a bien eu des moments où j’ai eu envie de jeter ma guitare contre un mur mais pas parce que j’avais envie d’abandonner, juste parce que j’étais énervé. Je croyais en quelque chose. Et bizarrement, je ne sais même pas si je suis un musicien. J’ai des musiciens dans mon groupe mais moi, j’écris juste des trucs.

Fraser Anderson // Little Glass Box
http://www.fraseranderson.com

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1 commentaire

  1. Bravo pour l’interview. Elle est vraiment top. Il serait temps que les gens, les autres se débouchent les oreilles. C’est pas possible d’ignorer un mec pareil… Après on peut ne pas aimer, être dérangé par la voix, perdre pateince à cause de la paix qui règne dans cette petite boîte de verre, mais passer sans être interpellé par une telle musique, une telle voix, Franchement ça me laisse coi

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