Le 19 décembre j’avais un rendez-vous difficile. Je devais voir Florent Marchet à son studio. Je dis diffi

Le 19 décembre j’avais un rendez-vous difficile. Je devais voir Florent Marchet à son studio. Je dis difficile parce qu’autant j’ai beaucoup aimé son premier album – des morceaux comme Le terrain de sport ou Le meilleur de nous deux ont su m’émouvoir aux larmes comme je lui avais dit lors de notre première discussion – autant depuis son deuxième, Rio Baril, il m’ennuie. Il a décroché le pompon avec Frère Animal. Là, creusant sa collaboration avec l’écrivain Arnaud Cathrine et s’aventurant plus loin dans l’hybridation disque-livre, ses chansons se sont tellement mises à me faire chier, cérébrale et tout, que je me suis dit « Coco, faut qu’on rediscute toi et moi ».

C’est donc ce qu’on a fait ce vendredi-là au studio Nodiva qu’il vient d’ouvrir sur Gambetta. Et on a même discuté longuement puisqu’on y était encore alors que je l’accompagnais à pieds direction la Maroq pour son rendez-vous suivant. C’est dire si Florent n’avait pas pris cette discussion à la légère. En attendant ce 19 décembre il est 14h30 et, arrivé à la bourre, mes pieds se familiarisent avec la moquette de son studio et mes lèvres avec la chaleur du Senseo qu’il vient de m’apporter. Et je me demande bien comment je vais pouvoir, en toute courtoisie, lui faire part des milles reproches qui m’animent. Parce que c’est pas des blagues, je n’aime vraiment pas ce que le type semble devenu – d’ailleurs je n’ai pas aimé le jean slim et l’ironie perpétuelle vaguement méprisante qu’il arborait quand je l’ai vu en concert carte blanche avec tous ses amis le 10 décembre au Café de la Danse – mais s’agit pas de le brusquer pour autant. Je me sens un peu trahi – me serais-je trompé sur le bonhomme ? – mais j’ai vraiment envie de comprendre, d’échanger. Tiens, et si, pour commencer, je faisais comme les gens bien élevés de mon âge ? Si je lui parlais de réussite matérielle en lui disant que c’est un bien joli nid qu’il s’est construit là ?

Nodiva est un studio et un collectif de création musicale qui vous réunit toi, Eric Arnaud, Arnaud Cathrine et Valérie Leulliot. Ça faisait un petit moment que tu voulais monter un tel studio ?

Oui, mais comme on voulait un endroit particulier et qui ne coûte pas trop cher, ça nous a pris des mois de recherches. Ici, avant, c’était un entrepôt. Il y avait presque de la terre part terre, il a fallu tout refaire. Mais comme j’ai fait ça en équipe, ça a été. Et voilà, l’idée qui a présidé à la construction de ce studio c’est de pouvoir faire de la musique tout le temps. Parce que je ne me vois pas faire de la musique uniquement chez moi ou quand je fais quelques dates après la sortie d’un album, je veux faire mon métier tout le temps. Tout le temps.

Tu t’es entre autre associé à Erik Arnaud pour acheter ce studio. Pour lui l’idée c’est de pouvoir enfin enregistrer son troisième album qu’on attend depuis six ans ?

Oui parce que comme beaucoup il n’arrivait pas à trouver de structures… Il faut bien voir qu’on est à un moment assez charnière de l’industrie du disque. A mon avis, cette industrie, telle qu’on la connaît, va vraiment s’effondrer d’ici peu. Tout ça va s’arrêter et on va devoir fonctionner autrement. Alors il y aura les artistes qui seront lancés par la pub, comme ça s’est fait pour le sport, notamment pour le vélo où il n’y a plus d’équipe nationale, et il y aura les autres, ceux qui n’auront pas la chance d’être défendus par Apple ou je ne sais quelle grande marque, et ceux-là devront s’organiser autrement. Mais moi ça me va, j’aime bien le côté artisanal de la chose et, curieusement, c’est le cas de tous les musiciens que je croise. Ils ont envie de faire des choses et ils ne se posent pas trop la question de savoir si c’est payé ou pas. Quand c’est payé, c’est bien, et quand ce n’est pas payé, tant pis, on est content de faire de la musique ensemble.

Ça crée un rapport collégial, voire familial entre vous ?

Oui, parce qu’on fait les choses. C’est pour ça que c’était amusant de faire le concert qu’on a fait au Café de la danse, parce qu’il y avait vraiment cette idée de faire les choses ensemble. De toute façon, c’est bon, on ne va plus gagner des millions dans le monde de la musique. Tout ça n’a été qu’une parenthèse très courte finalement, une parenthèse durant laquelle des gens sont arrivés dans le milieu de la musique comme on joue au loto en se disant qu’avec une chanson ils allaient peut-être pouvoir remporter le magot et s’acheter une nouvelle maison. Mais maintenant comme il y a moins d’argent il y aura moins de star system et je trouve ça pas mal parce que du coup on va vraiment revenir à la musique telle qu’on peut la pratiquer dans les milieux indépendants aux Etats-Unis. Si leurs disques sont si bons c’est parce que là-bas ils ne font pas de la musique pour devenir millionnaire, ils font de la musique parce qu’ils sont vraiment animés par cette passion, du coup, très vite, des clans s’organisent, les uns se retrouvent à jouer sur les albums des autres. JP Nataf est vachement dans cet état d’esprit. La dernière fois qu’il est venu au studio, on a passé la journée à jouer, c’était super.

A propos de JP Nataf, il m’intrigue avec sa grosse barbe de vieux sage folk. Penses-tu qu’il renie sa période de variété à succès avec Les Innocents ?

Non, il est super tranquille avec ça. Il trouve que c’était génial parce que ça lui a permis de savoir ce que c’était que d’avoir du succès et d’acheter au passage quelques belles guitares. Mais maintenant il ne court pas après le succès. Je pense qu’il fera un nouvel album mais ce n’est pas sa priorité. Il préfère collaborer avec des gens et c’est pareil pour moi. Etre interprète c’est vraiment quelque chose à part, j’adore le faire sur scène, mais le côté « je sors mon disque, et ensuite je joue plusieurs soirs de suite les mêmes chansons sur scène », ça a tendance à m’épuiser dans le sens où on passe beaucoup de temps à défendre son album et son image et du coup on fait moins de musique. Ce que j’ai fait sur mon premier album, je ne le regrette pas et je ne devrais pas m’en plaindre, mais il y avait tellement de choses extérieures à la musique, comme rencontrer l’éditeur, la maison de disques, le tourneur, que pendant un an je n’ai pas pu écrire une ligne. J’avais presque l’impression d’être devenu le patron d’une petite PME et je me disais : « Quand est-ce que je vais avoir le temps de prendre ma guitare ? » Alors que lorsqu’on est musicien et qu’on fait de la réalisation, on est tout le temps dans l’artistique. Là, tu vois, Clarika vient de finir son album sur lequel j’ai travaillé et maintenant ce qui l’attend c’est un an et demi de boulot où il y aura surtout des interviews et des concerts…

Toi tu veux rompre avec le circuit classique disque-promo-concert ?

Oui, de toute façon on sait bien qu’aujourd’hui l’album n’est plus qu’une carte de visite pour faire de la scène et si les albums ne sont plus rentables économiquement, il faudra les produire différemment. Ce constat pourrait être inquiétant, mais pas pour moi car à mon sens c’est là que les collectifs de chanteurs-musiciens vont devoir intervenir et ça va peut-être être passionnant. C’est ça le bon côté des choses de cette crise du disque, c’est qu’on va peut-être enfin se mettre à faire plus de disques ensemble…  D’ailleurs moi j’aimerais aussi pouvoir organiser des concerts toujours différents avec plusieurs interprètes, multiplier les occasions où on se retrouverait pour faire de la musique ensemble. Faire des albums collectifs, ce serait génial, j’adorerais, mais des albums comme ça ne se fait pas, je crois, à cause d’un problème de production et de distribution.

Tu veux dire qu’un disque avec plusieurs auteurs bouleverse trop les canons promotionnels de l’industrie du disque ?

Oui, ce genre de disques ça a marché pour le hip hop mais ça ne marche pas encore pour la chanson.

Ça revient à ce que tu disais dans le numéro décembre-janvier du magazine Longueur d’Ondes, à savoir que dans la chanson française on reste bloqué à la mythologie de l’auteur compositeur interprète qui fait son autobiographie en chanson.

Exactement. En fait l’idée de vedette a la peau dure. On n’a pas des chanteurs on a des vedettes et elles jouent leur rôle de vedette en faisant tout le temps leur autopromotion. C’est pour ça que, par définition, on ne peut pas associer plusieurs vedettes dans un même projet. Le vedettariat est vraiment un métier en soi. C’est en train de changer mais finalement très peu de chanteurs sont près à se lancer dans un projet qui ne sert pas directement leur carrière.

Je peux comprendre. Aujourd’hui chacun peut faire de la musique par ses propres moyens et c’est traître comme facilité parce que du coup ça génère des pratiques super individualistes. On observe ça aussi du côté des blog musicaux : au lieu de prendre le pouvoir en se regroupant chacun fait sa dans son coin pour sa petite gloire personnel et du coup, comme tout le monde écrit, plus personne n’a le temps de se lire…

Je vois. Tout devient très solitaire. Par exemple moi aujourd’hui quand je veux écouter de la musique dans une espèce d’ambiance sacrée je le fais en solitaire alors que lorsque j’étais ado j’avais tendance à partager ce genre de moments avec des amis. Pendant deux heures on ne parlait plus, on écoutait. Ce genre de moments me manque. C’est pour ça que je suis content de rencontrer mes copains musiciens et chanteurs pour pouvoir revivre ce genre de moments. Valérie Leulliot a vraiment une grande culture musicale et c’est un bonheur de l’inviter à manger parce qu’après s’en suivent des discussions ponctuées de « Tiens, tu connais ça et ça et ça ? ». C’est comme quand on était ado. Mais j’ai bien conscience que certains musiciens dans ce métier n’ont pas envie de ça. C’est peut-être aussi pour ça que j’ai vachement envie d’aller faire vivre mes chansons sur scène. Je crois que j’y trouve un vrai moment de partage musical que j’ai perdu avec le temps…

C’est aussi pour ça que tu essaie de faire des concerts choral comme celui que tu as donné le 10 décembre dernier au Café de la Danse avec toute ta clique : Arnaud Cathrine, Valérie Leulliot, Erik Arnaud, JP Nataf, Clarika, Barbara Carlotti, Julien Ribot, Nicolas Martel et La Fiancée ?

Oui, et moi ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle ambiance, dans les loges en tous cas ! On était comme des mômes. Ça doit être ça aussi la musique. Alors après effectivement il y a des choses plus ou moins engagées, mais quand on écrit, quand on compose, quand on répète, moi j’ai besoin de retrouver ce truc que j’avais quand j’avais 15 ans. Et à ce concert, on avait vraiment 15 ans dans les loges, c’était super agréable. On fait tout sauf se prendre au sérieux, vraiment. Et puis je demande qu’on me le dise si à un moment donné je me prends au sérieux…

A ce stade de l’interview, avec le recul, je me rend compte qu’il m’embobine un peu le Florent Marchet avec son éthique « think global act local » du business pop entre amis. Là-dedans quelque chose me déprime parce que tout ça participe d’une sorte de désenchantement généralisé de la musique. Je veux dire, cette approche Do it yourself de la musique, c’est bien joli mais c’est comme tout ce délire à la MyMajorCompany : dans cette grande mise à plat où les maisons de disques passent la main au profit d’un rapprochement entre fans et groupes, c’est aussi à une mise à mort de la notion d’artiste qu’on assiste.

Au bout du compte, on se retrouve avec plus de musique, ok, mais moins de rêve, moins de héros pop. Donc à quoi bon, je vous le demande ? Et c’est comme ça que, toute distance rompue, on se retrouve avec des artistes qui, comme Clarika et Anis, se mettent à copiner à mort avec leur public pour les fidéliser, l’une en acceptant les défis Morning Livesque que ses fans lui proposent, l’autre en leur donnant des cours de madison. Alors, je vous vois venir, vous à qui on ne la fait pas : vous pensez qu’on est bien gentil nous les soi-disant « critique rock » parce qu’on est les premiers à l’ouvrir pour descendre les majors sous prétexte qu’elles produisent des trucs mou du genou et formatés et de l’autre côté on les regrette dès qu’elles menacent de foutre définitivement le camp. Mais oui, on est aussi et surtout ça : de grands enfants plein de paradoxes et surtout nostalgiques d’un certain âge d’or où industrie culturelles se disait aussi industrie du rêve. Bref, le Florent Marchet essaie de m’amadouer avec son trip du musicien Herta, cultivons notre verger, élevons des chèvres dans le Larzac. Il essaiera même de me la jouer chanteur proche des gens et « concerné » par la société. Working class hero, rien que ça. Tout ça est assez intéressant au passage.

Mais je n’oublie pas le but initial de ma venue : lui demander s’il ne se prend pas trop au sérieux à nous bastonner ses chansons sur la critique Houellebecquienne du bonheur standardisé de la classe moyenne. J’y viens, sournois comme pas deux.

En parlant de se prendre au sérieux, je ne sais pas si tu te rappelles mais à l’époque de Gargilesse quelqu’un avait écrit au courrier des Inrocks, une nana écrivain je crois, pour dire qu’elle était tombé sur ton single Tous pareil à la radio et qu’elle avait été choquée par les paroles.

On m’a parlé de ça, je crois que c’était dans Elle ! Bah la nana avait compris la chanson de travers. Elle disait : « Non, ce n’est pas vrai, on n’est pas tous pareils. » Alors que je parlais de cette société qui est de train de tout formater, nos rêves, nos désirs, etc.

Je pense que ça, elle l’avait compris. Mais je pense que ce qu’elle te reprochait c’est justement de croire à la possibilité de ce formatage. Ce n’est pas parce qu’on a tous la même voiture et la même maison qu’on a tous les mêmes rêves et désirs secrets. Au fond, on reste tous singuliers. Tu ne penses pas ?

Bah je vois que le monde marchand a quand même réussi à nous grignoter. Les chiffres économiques parlent. Aujourd’hui des transactions de plusieurs millions se font entre agences de pub et éditeurs parce qu’on sait d’avance qu’une chanson illustrant une pub Apple va cartonner. Je suis sûr que si Apple choisissait une chanson plus élaborée elle cartonnerait un minimum ! Parce que voilà, on est dans un monde publicitaire, un monde où lorsqu’on rabâche les choses elles finissent par rentrer, être achetées.

Ce n’est pas si systématique. Regarde, par exemple cette année les gros coups marketing de l’édition, les Angot, les Millet et les BHL/Houellebecq, ils ont tous globalement été des échecs commerciaux. Ça montre qu’il y a des limites, qu’on n’est pas si manipulables…

J’espère bien qu’il y a des limites, qu’on est en réaction. Je me mets dans le sac aussi ! Je ne suis pas en train de juger les autres en disant : « Vous avez vu bande de blaireaux ! » Je me moque aussi de moi-même. Moi aussi j’ai mon côté blaireau à vouloir avoir des trucs derniers cris, moi aussi je me fais avoir ! Mais l’important c’est d’être en réaction. D’ailleurs dans une chanson comme « Tous pareils », j’étais en réaction contre ce phénomène de standardisation parce que je sentais que petit à petit ça me gagnait. Et on n’est pas seul à avoir cette réaction de rejet par rapport à ça. La preuve : toi et moi on en parle.

A mon sens, le problème, dans tes chansons, c’est que tu parles de tout ça sans dire « je » donc à force ça donne l’impression que tu es au-dessus du lot, que tu te places en « donneur de leçons ».

Alors il faut que je réfléchisse… Mais je t’avoue que je ne me pose pas autant de questions sur mes chansons et heureusement sinon je n’arriverais pas à écrire. Mais peut-être que je ne me mets pas assez dans le lot. Je n’aimerais pas passer pour un donneur de leçons.

Je me doute. Mais cette image te vient aussi des médias que te soutiennent. Depuis Rio Baril, tu es devenu une sorte d’égérie des Inrocks et de Télérama, ce genre de médias détenteurs de l’intelligence et du bon goût et j’ai l’impression que leur ligne éditoriale a contaminé ton univers, et vice versa…

Je ne sais pas si je suis l’égérie de ce genre de journaux…

Ils t’ont déjà mis en une ! Et je les comprends : pour eux tu représentes une sorte de gendre idéal de la chanson pop intello…

Hum… Comment dire ? Moi je trace mon chemin, je fais mes trucs. Après si c’est défendu par les uns, descendu par les autres…

Des médias t’ont flingué ?

Non, mais des médias n’ont pas parlé de moi. Et parfois je me dis que j’aimerais mieux qu’on me flingue plutôt qu’on m’ignore parce qu’au moins ça me fait de la pub (rires) ! Mais il est évident que de faire un « album-roman » te ferme la porte des radios grand public.

Mais ça t’ouvre en grand les portes des médias « intello / excluant » que sont Les Inrocks et Télérama !

Bah tu vas là où on t’invite et moi je n’ai pas l’impression d’appartenir à une famille médiatique. J’appartiens à une famille de musiciens mais pas à une famille de médias. Ça ne me plairait pas d’appartenir à une famille médiatique. Après, je trouve dommage que Télérama et Les Inrocks soient si excluant, mais tu ne peux pas leur jeter la pierre parce que c’est TF1 qu’a commencé.

http://www.myspace.com/florentmarchetmusic

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