Du 31 mai au 5 juin, le festival Filmer La Musique met deux pieds à la Gaîté Lyrique, profitant d’une véritable salle de projection après quatre premières éditions au Point Ephémère réalisées avec les moyens du bord. L’affiche est alléchante, et si je devais retenir trois choses cette année, il s’agirait des concerts de Spectrum et Moon Duo, ainsi que la diffusion de Upside Down : The Creation Records Story, en présence d’Alan McGee – « ce vieil emmerdeur », comme le décrit Olivier Forest.

« Oh Mr. Pharmacist, I insist that you give me some of that vitamin C », “Mr. Pharmacist”, The Fall.

C’est à lui, accompagné de son ami Eric Daviron, que l’on doit la naissance de Filmer La Musique, ce festival consacré aux documentaires musicaux, mais pas que (concerts, performances…). Comme tout produit culturel issu du capitalisme industriel, le documentaire connaît, tout comme l’industrie du disque, une crise. De support, de format, de contenu et d’accessibilité. Entre deux cigarettes, il était important d’évoquer en partie cette problématique avec les deux programmateurs.

Parce que la musique est, d’une certaine manière, une forme de religion, la mythologie qui l’entoure reste un élément déterminant pour expliquer son pouvoir sur l’auditeur, et par conséquent son degré d’utilité culturelle. Au détour d’une conversation, évoquer la soirée de la veille devant Mondo Cane en buvant des bières, ce n’est pas la même chose que prétexter un empêchement pour s’enfermer devant Wattstax de Mel Stuart. On y contemple, sept ans après les émeutes de Watts, Isaac Hayes qui fête son trentième anniversaire (2 août 1972) au Coliseum de Los Angeles. Introduit par le révérend Jesse Jackson qui n’en peut plus de hurler son nom avant de lui retirer son couvre-chef, il est impossible d’oublier l’image du Black Moses, Kadhafi de la soul music ayant réussi à marquer l’histoire d’un genre comme l’autre l’histoire d’un pays, avec moins de sex-appeal. De Wattstax à Don’t Look Back de D.A Pennebaker pour Bob Dylan, en passant par la trilogie de Penelope Spheeris The Decline Of Western Civilization et jusqu’à Metallica : Some Kind Of Monsters, les musiciens et leurs histoires en rise & fall fascinent les réalisateurs. Le documentaire est au musicien (ou à Lénine) l’équivalent du carnet d’adresses pour le stagiaire occidental né entre l’opération du cancer du côlon de Ronald Reagan et la chute de l’URSS : un puissant faire-valoir au service de l’auto-promotion.

En 2005, alors que Youtube permettait la mise en orbite de milliers de vidéos dans le multivers Internet, Olivier démarrait son festival consacré à cette forme non fictionnelle, empruntant les chemins de traverses pour éviter une programmation téléphonée : « Je me suis retrouvé à New York pendant six mois, où j’ai vu énormément de choses. J’étais frustré de voir qu’il n’y avait pas de festival consacré aux films musicaux en France. En général, il s’agissait juste de sections dans les festivals, avec toujours la même imagerie très seventies du monde du rock. Là-bas, je suis allé à un événement organisé par Kim Gordon, avec des projections mais aussi des concerts, une vraie ambiance et des bières gratuites. De retour à Paris, j’ai eu envie d’aller au-delà des classiques et passer des films plus récents qui s’enchaîneraient avec les concerts. L’idée, c’était aussi de passer toutes ces images un peu déglingue, les rushes, les trucs filmés avec des téléphones ».

Mélanger les contenus officiels avec ceux plus officieux, rien d’étonnant pour ces deux rescapés de Radio Campus (« on animait Panic City, et on a fait venir tous les pirates parisiens, JB Born Bad et les autres. Pour des histoires de canettes de bière, le BDE n’a pas reconduit notre contrat – rires »). Le téléphone portable est, comme l’a été la démocratisation des logiciels de M.A.O pour l’industrie du disque, une des menaces les plus importantes pour l’industrie des productions cinématographiques, puisque produire du contenu de qualité puis le diffuser est désormais à la portée de tous. Il y a aussi, évidemment, la question du téléchargement. « En programmant un festival d’image, t’es obligé de te poser ces questions de téléchargement, de partage. Moi je mate plein de films en ligne, c’est une bénédiction et une malédiction en tant que programmateur. Tu vois des choses démentes et en même temps, tout le monde peut les voir. Tu perds la suprématie du programmateur ».

Si produire un document filmé est aujourd’hui une chose que peut réaliser le dernier des manchots, il est possible de faire remonter ce fait à bien plus loin que la possibilité de regarder Psych-Out en neuf parties sur Youtube. Ian F. Svenoniues faisait remarquer dans The Documentary Crisis que dans les années quatre-vingt, suite à la mise sur le marché des produits asiatiques JVC et Sony, « le fait de filmer était devenu peu cher et accessible, et commençait à exister en dehors du monopôle de l’industrie cinématographique sur les moyens de production. Ceux qui avaient l’intelligence et l’ambition pouvaient faire un film, plus uniquement ceux qui possédaient des connexions dans le show-biz. (…) Comme toutes les victoires populaires, il s’agissait en vérité de la victoire d’une industrie (l’électronique japonaise) sur une autre (Hollywood) ». Si l’on ajoute à tout ça la possibilité de diffuser très largement son contenu via les tubes ou le cloud, Olivier Forest et Eric Daviron pourraient effectivement émettre quelques craintes en ce qui concerne leur boulot de programmateur. Sauf qu’ils sont, en réalité, les grands gagnants des vingt-cinq dernières années.

En tant que programmateurs, ils sont ceux qui éditorialisent et proposent les contenus désormais accessible partout, tout le temps dans un monde où chacun a voix au chapitre. Le programmateur est l’équivalent sur internet du curator. Puisqu’aujourd’hui, filmer un concert avec son téléphone portable pour dire « qu’on y était » et que « c’était grand » a autant d’importance que de regarder un documentaire enchaînant lives et souvenirs canapé, de la même manière que n’importe qui a la possibilité de proposer sa musique sur Soundcloud en la rendant autant accessible que n’importe qui d’autre, alors il semblerait que le puissant faire-valoir au service de l’auto-promotion dont je faisais mention plus haut, soit la reconnaissance de ceux qui, comme Olivier Forest et Eric Daviron, ont décidé de prêter serment au nom d’une programmation « qui leur ressemble, construite comme une playlist » pour mieux la partager.

Ils sont, au final, les Mr Pharmacists que chante Mark E. Smith, dans une époque qui semble avoir besoin de guides et d’énergie. « Si les projections s’enchaînent aux concerts, aux performances, c’est surtout pour ne pas sortir à 16h d’une projection avec ton sac en bandoulière en déprimant parce que tu viens de voir un film sur le Velvet et que tu te retrouves seul dans le métro. L’idée de Filmer La Musique c’est aussi de remettre son manteau, de l’enlever, le reposer ici ou là et puis le perdre, parce que le spectacle n’est pas terminé ». Il a juste changé de main.

Festival Filmer la Musique, du 31 mai au 5 juin, à la Gaité Lyrique
http://www.filmerlamusique.com

7 commentaires

  1. Doux souvenir d’une soirée passée à Radio Campus pour une Panic City dantesque, avec ces deux énergumènes. Le pire bordel que j’ai jamais vu, avec le directeur de l’antenne réclamant un chèque de cotisation et menaçant de couper l’émission, le tout en direct live. Longue vie à eux, pour cette passion du chaos, qui ne faiblit pas.

  2. on etait mieux recus au point ephemere.
    si vous allez aux projections des films sans avoir achete de billet pour le concert… vous n’avez pas acces au toilette!!! merci la gaite lyrique!!!

  3. pour info :

    Mr Pharmacist est un titre original des OTHER HALF qui date de 1967.
    The Fall s’est contenté de reprendre ce titre dans les 80’s.

  4. Aude,

    C’était vraiment pas fait exprès.

    Sinon les projections ?

    Players hate, fou.

    Lemmy, fou.

    Les footages de “High on Hope” sont de l’histoire.

    Et toi, t’en penses quoi ?

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